Sommes-nous un peuple?

La répression brutale de la rébellion des Patriotes en 1837 a désarmé la prise de conscience par le peuple de son pouvoir.
Photo: Renaud Philippe - Le Devoir La répression brutale de la rébellion des Patriotes en 1837 a désarmé la prise de conscience par le peuple de son pouvoir.

Au Québec, le peuple est le grand absent de la vie politique. Tout se fait sans lui, par-dessus sa tête, et depuis longtemps. Certes, il participe à tous les rituels de la démocratie, dont ses élus se réclament aussi pour fonder leur autorité. Or, cette participation même fait disparaître et le peuple et l’autorité.

 

Pourtant, ce peuple a déjà été présent dans l’histoire, pesant de tout son poids sur les institutions politiques coloniales, les faisant grincer, craquer, se tordre et au final les entravant, les immobilisant.

 

La répression brutale de la rébellion des Patriotes en 1837 a désarmé la prise de conscience par le peuple de son pouvoir. La pensée républicaine, qui, ailleurs, bouleverse l’ordre établi, s’éteint ici pour un siècle.

 

Cette longue éclipse va favoriser toutes les corruptions, en premier lieu celle de la parole, puis celle du récit, des symboles et des institutions, creusant un écart grandissant entre nous et toutes les représentations de nous-mêmes, jusqu’à la rupture.

 

Errants, désastrés, inconscients d’être dès lors aspirés dans l’orbite de l’Autre, nous cherchons désespérément dans son regard une confirmation de ce que nous sommes.

 

Peine perdue ! Ce que nous sommes — cette liberté qui nous définit — n’a plus droit de cité. L’image que l’on nous renvoie et à laquelle nous devons nous conformer dorénavant est tronquée, amoindrie, tragiquement réduite.

 

Nous nous désâmons pourtant à nous y ajuster au nom d’un possible avenir : c’est le passage obligé, le goulot d’étranglement. Épuisés, éreintés et meurtris, ce qui nous tient est cette promesse de parvenir, dans le renoncement admis de nous-mêmes, au triomphe de l’Autre.

 

Or, il faut que notre défaite soit permanente pour que le triomphe de l’Autre soit pérenne. L’Assemblée nationale sert de cadre exemplaire à cette défaite. C’est en levant le voile sur son impuissance programmée que l’on révèle son rôle crucial : l’Assemblée nationale est la clé de voûte d’un système fondé sur l’invalidation du peuple.

 

Cette démocratie est une véritable servitude. Cette servitude est notre condition de peuple et, comme elle nous est intolérable, il nous faut donc la voiler.

 

Comme peuple, nous avons employé toute notre force politique à cette seule fin : nous cacher la réalité de notre servitude, l’oublier et, pour finir, nous abuser nous-mêmes sur cet oubli. Cette servitude est notre absence. Et cette absence est tabou.


Brigitte Haentjens, Sébastien Ricard, Pierre-Laval Pineault, Jean-Martin Johaans et Jean-Sébastien Pineault - Membres du Regroupement citoyen le Moulin à paroles

31 commentaires
  • Claude Saint-Jarre - Inscrit 3 janvier 2014 00 h 43

    Sommes-nous?

    À la question sommes-nous un peuple, je serais tenté de dire: sommes-nous? et beaucoup plus précisément, je demande si les individus qui composent ce peuple, " sont"?
    L'individu doit se donner une identité radicale êtrique pour se renforcir et par le fait même renforcir le groupe social francophone d'ici. L'État ne peut le faire pour lui, le peuple, ne peut aussi le faire pour lui. Bonne année!

    • Michel Bédard - Inscrit 3 janvier 2014 07 h 17

      Sommes-nous ? Etre, ce n'est pas toujours facile... On effleure ici la répression brutale de la rébellion des Patriotes (1837), appliquée par le pouvoir anglais du temps... Parlant de répression, de coercition et de gestes assez peu démocratiques, un historien ayant fait l'étude généalogique de l'animateur l'Écuyer a dit que les patriotes fomenteurs du soulèvement recrutaient à l'occasion des "rebelles" par la menace ! On faisait savoir: si vous n'êtes pas avec nous, vous êtes contre nous. "Soyez" des nôtres, prenez les armes, ou vos biens seront incendiés...

  • Marcel Bernier - Inscrit 3 janvier 2014 01 h 01

    Une vérité de La Palisse...

    Nous élisons des représentants-es qui, aussitôt élus-es, s'empressent de faire serment d'allégeance à un souverain étranger, Anglais de surcroît.

    • Jean-Christophe Leblond - Inscrit 3 janvier 2014 20 h 18

      Il y a plein de pays où les élus ne prêtent pas serment à un souverain étranger. Ça ne les empêche pas de se foutre éperduement du bien commun et de servir d'abord leurs propres intérêts et ceux de la haute finance.

      Pas que j'approuve le serment à un souverain étranger. Mais croire que c'est cela la source de la mauvaise gouvernance, c'est un peu naïf, et ça permet aux vrais coupables de filer.

  • Cyril Dionne - Abonné 3 janvier 2014 01 h 12

    Le Québec est un « pays » et les Québécois forment un « peuple »

    Si la langue d’un peuple est un facteur « fondamental identitaire » par sa définition et qu’elle est accouplée à un territoire prédéfini pour former une entité, le Québec est un « pays » et les Québécois forment un « peuple » si on se fie à la définition d’autodétermination de la Cour internationale de Justice (La Haye). Après tout, le Canada n’est qu’un accident géographique et politique résultant du processus hégémonique de l’ancien empire britannique.

  • Gaston Bourdages - Abonné 3 janvier 2014 04 h 36

    Sans hésitation, j'écris: je suis.

    Ceci «dit», est-ce que je fais partie d'un «Sommes-nous?» Encore sans hésitation, j'y réponds: «Oui». Je suis «un» d'un couple engagé, marié. Je suis «un» d'une société environnante, co-résidents(es) du village. Je fais partie de celles et ceux en quête de....d'auto-réalisation et de réalisation(s). Je fais, heureux et reconnaissant, partie du peuple dans un statut de simple citoyen, de condition matérielle fort modeste. À la question soulevée par madame Haentjens et amis, je n'ai, pour le moment, de réponse que celle d'appartenir à un peuple en mode transitoire, à un peuple en recherche(S), à un peuple capable de se tenir debout et de se retrousser les manches, à un peuple ayant aussi, je souligne «aussi», besoins de gens incarnant un leadership propre, probe,transparent, respectueux de la dignité...humaine. Je suis et sans hésitation j'écris: «Nous sommes»
    Gaston Bourdages,
    Simple citoyen - ex-bagnard - écrivain - conférencier - maintenant chroniqueur.
    www.unpublic.gastonbourdages.com
    Saint-Mathieu de Rioux, Qc.

  • Marcel Bernier - Inscrit 3 janvier 2014 05 h 19

    Addendum à l'en-soi et le pour-soi...

    Il ne fait aucun doute que nous sommes Québécois dans toutes les fibres de notre être.
    Pour en revenir à cette transsubstantiation d'un élu du peuple à un sujet d'un souverain étranger, Anglais de surcroît, il serait opportun qu'un citoyen, qu'une citoyenne formule une pétition, chapeautée par le ministre des Institutions démocratiques, qui stipule que nous nous opposons à ce qu'une députée, à ce qu'un député fasse allégeance à une puissance étrangère. Celle-ci enverrait un message clair que nous ne pouvons plus vivre dans une telle schizophrénie sociale.