Les gens du pays plantent des «balises»

Lorsque le poète Gilles Vigneault intitule son poème Balises, il reprend l’un des mots qu’employa Jacques Cartier plus de trois siècles plus tôt dans le récit de son second voyage au Canada en 1535-1536 : « […] notre cappitaine avecq plusieurs alla à terre pour faire planter ballises », ainsi qu’on peut le lire dans l’édition critique Relations de Michel Bideaux (Les Presses de l’Université de Montréal, 1986). Le riche fichier lexical du Trésor de la langue française au Québec, qui répertorie cet extrait, précise que l’éditeur a respecté la langue et la graphie du texte original.

 

Pour l’ensemble des francophones, le nom « balise » et le verbe « baliser » appartiennent aux domaines spécialisés de la navigation, de l’aviation et, plus récemment, de l’informatique ; leur fréquence d’usage est peu élevée. Au Québec, ces mots possèdent ces significations, mais ils ont en outre un sens figuré et s’inscrivent au coeur de tous les débats. Qu’on en juge !

 

Le 29 septembre à l’émission Tout le monde en parle de Radio-Canada, Djemila Benhabib fait état de « la volonté d’un peuple à établir des balises ». Dans l’éditorial du 5 septembre du Devoir intitulé Commission Charbonneau. Les vrais pervers, Josée Boileau écrit : « Avec pour seule balise l’obsession du profit, les firmes faisaient donc la loi, avec la complicité des élus et des fonctionnaires […] ». Dans son Devoir de philo du 21 septembre, Dominique Trudel rappelle que : « Le droit spécifie les modalités d’une déclaration de guerre, balise l’emploi de la force, réglemente le traitement des prisonniers, etc. » Dans Le Soleil du 11 septembre, Gilbert Lavoie cite le ministre Bernard Drainville : « Ce qui divise les Québécoises et les Québécois, ce ne sont pas les pratiques religieuses de tout un chacun, a déclaré le ministre Drainville. Ce qui nous divise, c’est l’impression de privilège, l’impression d’inégalité ; l’impression qu’il n’y a pas de balise. »« Dans le milieu, plusieurs médecins réclament par ailleurs davantage de balises pour encadrer la procréation médicalement assistée », écrit Pascale Breton dans La Presse du 25 septembre.

 

Les mots « balise » et « baliser » sont originaires de France, mais ils ont acquis en terre d’Amérique une signification particulière en raison de la rigueur du climat. Qu’est-ce qu’une balise pour nous ? Dans un récit daté de 1752-1753 qui s’intitule Voyages et mémoires sur le Canada, le directeur des fortifications de la Nouvelle-France, Louis Franquet, répond à cette question : « En hiver, ce lac et la rivière sont plus ou moins pris de la gelée et pour ne pas y manquer le chemin, on le balise dans les parties où la glace est reconnue la plus épaisse. À cet effet, l’on fait un trou jusqu’à l’eau qui se gèle à l’instant qu’on plante la balise. On a quelque fois vu ce lac traversé de deux à trois rangs de balises de bois de sapin, de sorte qu’étant toujours vertes et droites elles forment, à l’instar des avenues d’une terre, un coup d’oeil agréable. »

 

Citons encore Adjutor Rivard, dont les propos ont été consignés dans le Bulletin du parler français au Canada en 1910 : « La bordée de ce soir a presque abrié les balises ; va falloir se lever, demain, avec la barre du jour » ou Anne Hébert, qui emploie le verbe « baliser » dans Kamouraska (1970) : « Le chemin […] devient accidenté. Une côte, un ravin, une autre côte, un autre ravin. Toute cette neige amassée dans les coulées ! Pourvu que la route soit bien balisée ? »

 

Le Glossaire du parler français au Canada (1930) intègre le nom « balise » dans sa nomenclature et le définit ainsi : « Petit arbre coupé et placé, l’hiver, aux bords d’une route pour en indiquer le tracé. »Les auteurs de l’ouvrage précisent que la balise est un « arbre planté pour marquer une limite » en Saintonge, alors qu’il a acquis une extension de sens au Canada : « Les chemins d’hiver aux bords desquels on place des balises sont parfois tracés dans les champs, sur les rivières ou sur les lacs, pour éviter des passages difficiles, des accumulations de neige, de longs détours. »

 

On peut constater que les emplois les plus fréquents du nom « balise » et du verbe « baliser » dans la presse québécoise écrite aussi bien qu’électronique d’aujourd’hui sont figurés : la balise est ce qui sert à situer, à orienter, ce qui constitue un jalon, un repère. Baliser, c’est encadrer, déterminer les limites.

 

Il ne faudrait surtout pas éviter de recourir aux significations enrichies par notre histoire et notre géographie du nom « balise » et du verbe « baliser », car elles constituent des métaphores expressives pour évoquer les repères, les jalons essentiels qui serviront à nous « retrouver dans le mauvais temps », comme l’écrit Gilles Vigneault.

  • Guy Lafond - Inscrit 4 octobre 2013 06 h 41

    De nos valeurs


    Parmi nos valeurs, il y a bien sûr l'amour de l'hiver.

    Aimer l'hiver, aimer les sports d'hiver et s'intégrer à part entière!

    Et cette balise a été plantée il y a très longtemps.

    • Maxime Dion - Inscrit 4 octobre 2013 09 h 53

      @Guy Lafond

      Tout de même… Il y a aussi les balises électroniques, lesquelles guident l’avion qui me mène en hiver vers des cieux plus clément…

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 4 octobre 2013 09 h 31

    Balises

    Une fois je me suis promené dans une forêt. Je me suis perdu... jusqu'à ce que je retrouve une route ! Conclusion ? Quand t'as pas de chemin, tu sais pas où tu vas !

    PL

    • Maxime Dion - Inscrit 4 octobre 2013 09 h 56

      @pierre lefebvre

      Mais quand tu sais d'où tu viens, avec des repères tu sais où tu vas...

      (Je songe au conte l'Amélanchier du regretté Jacques Ferron)

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 4 octobre 2013 12 h 24

      Savoir d'où on vient présupose qu'on sait où est la route «derrière» nous. Si on s'écarte... ça peut arriver qu'on perde nos «repères».

      Ça parait peut-être pas du premier coup, mais on est d'accord !

      Je me suis aussi planté les 4 roues de mon véhicule dans le sable jusqu'aux essieux dans le Sahara parce que je ne voyais plus la route et pourtant le paysage était complètement plat. Et là fut le problème... pas de repères.

      Ne vous attachez pas autant aux mots et laissez aller votre imagination elle vous portera vers l'infini.

      PL

  • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 4 octobre 2013 14 h 44

    Archaïsmes

    Curieux commentaire que celui-ci. L'auteur affirme qu'on utilise peu ce mot au Québec, puis cite une liste de références longue comme le bras. Oui, à l'origine, c'est un terme de marine. Littré écrit : 1. Terme de marine. Perche surmontée de quelque objet, ordinairement d'un petit baril, et servant d'indice à la navigation. 2. Espace laissé libre le long des rivières pour le halage des bateaux. On dit plus souvent chemin de halage. 3. Marque que les calfats laissent dans leur travail pour indiquer ce qu'ils ont fait. 4. Terme de pêche. Bouée servant à indiquer l'endroit où est établi un filet au fond de l'eau. Étymologie : 1475; port. baliza, dér. mozarabe du bas lat. palitium (- Palissade), du lat. palus «pieu».(Le Robert)

    Il est synonyme de Guide : Terme de navigation fluviale. Balise qu'on met dans les passages difficiles, pour marquer le véritable cours de l'eau. Et de Marque : Marque de la mer, trace qu'elle laisse sur le rivage. Synonyme d'amers. Se dit aussi des tonnes ou balises fixées par une ancre et flottant au-dessus de la mer pour indiquer une passe dangereuse.

    Le sens figuré est aussi présent en France dans le sens de ponctuer : «(...) Chirac doit faire très gaffe. S'il massacre un coin de Paris, le monde entier va lui tomber dessus. Autrefois, avec le préfet, personne n'était responsable des conneries faites. Avec un maire, c'est fini. Eh oui, Chirac doit baliser. Il transforme Paris sous surveillance quasi-internationale» (Actuel, nd 48, oct. 83, p. 99).

    Pour finir : Balise : Fruit du balisier, baie noire qui servait à faire des grains de chapelet.