4 septembre 2012 - Une élection d’éclatement?

Pauline Marois
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Pauline Marois

«L'élection québécoise du 4 septembre 2012 ne manque pas d’attributs exceptionnels : un contexte d’insatisfaction élevée des Québécois à l’égard du gouvernement libéral, marqué par des allégations de corruption et de collusion, ainsi qu’une mobilisation sans précédent des étudiants opposés à une hausse des droits de scolarité ; une campagne estivale pendant laquelle les partis ont tenté de tirer profit de tous les outils communicationnels disponibles, notamment les médias sociaux ; un taux de participation relativement élevé ; l’appui important de l’électorat à un nouveau parti politique, la Coalition avenir Québec, qui donna lieu à l’élection d’un deuxième gouvernement minoritaire en un peu plus de cinq ans ; et l’élection d’une première femme au poste de première ministre. Si tous ces éléments concourent à définir cet événement démocratique comme une élection particulière, on peut se demander jusqu’à quel point les mouvements qui agissent sous la surface sont eux aussi extraordinaires.

 

L’image qui surgit, et persiste, du regard multidisciplinaire que posent les collaborateurs à notre collectif sur la dynamique électorale en cours au Québec est une image de fragmentation. Il s’agit plus précisément d’une triple fragmentation : celle du système de partis, qui paraît plus éclaté que jamais ; celle de l’environnement communicationnel diversifié dans lequel se déroulent aujourd’hui les campagnes électorales ; et celle du vote des citoyens, qui se divisent aujourd’hui en un nombre accru de clientèles électorales, clientèles toutefois mieux définies, en ce sens qu’elles sont plus homogènes qu’auparavant.

 

Les partis

 

Les quarante dernières années ont vu un accroissement substantiel de la division des appuis entre les principaux partis du Québec, une hausse significative du nombre effectif de candidatures par circonscription, du nombre effectif de partis présentant des candidats aux élections et du nombre de partis représentés à l’Assemblée nationale. En comparaison des autres provinces canadiennes, [c’est le Québec qui a connu la hausse du nombre effectif de partis la plus marquée des quarante dernières années et c’est au Québec que les citoyens s’identifient le moins fortement aux partis politiques].

 

Bref, le multipartisme, et la compétition partisane accrue qui l’accompagne généralement, semble s’être confortablement installé au Québec, du moins pour un temps. La montée du cynisme dans l’électorat québécois n’est sans doute pas étrangère à ce phénomène. Les tiers partis les plus proéminents - la CAQ et Québec solidaire - ont bénéficié, dans une certaine mesure, du soutien des citoyens insatisfaits du fonctionnement de leurs institutions démocratiques.

 

Les médias

 

La méfiance des citoyens ne semble toutefois pas avoir été suffisante pour faire payer un gros prix au gouvernement libéral sortant. Le PLQ aurait-il remporté la bataille de l’ordre du jour pendant cette campagne électorale ? Contrairement à ce que le contexte ayant précédé le scrutin de 2012 a pu laisser présager, la corruption n’a pas constitué l’enjeu principal de cette campagne électorale, si l’on en croit une analyse du contenu de la presse écrite. En dépit d’une couverture dont le ton était plus négatif, le PLQ a vu ses thèmes de prédilection - la crise étudiante et l’économie puis, vers la fin de la campagne, la souveraineté - au sommet de l’ordre du jour des médias.

 

Par ailleurs, l’ordre du jour des médias ne doit plus être considéré comme un ensemble homogène. [Hors des grands médias], d’autres espaces sont créés, certains plus accessibles aux partis et aux citoyens qui n’ont pas de voix dans la presse traditionnelle et permettent d’articuler des ordres du jour différents. Certains partis politiques qui peinent à diffuser leurs messages par la voie des médias de masse ont ainsi la possibilité de mettre en avant leurs priorités dans ces autres médias. Les citoyens et les autres groupes intéressés peuvent également y faire entendre leurs points de vue. Le thème des ressources naturelles, par exemple, minimisé dans la presse écrite, a eu une importance de premier plan dans la twittosphère, où les partisans d’Option nationale ont été particulièrement actifs.

 

Les citoyens

 

La fragmentation de l’ordre du jour et la méfiance des Québécois à l’égard de certaines institutions trouvent écho dans le comportement électoral. Les facteurs qui structurent le positionnement des partis et le comportement électoral tendent à un certain éclatement, que favoriserait la diminution de l’importance de l’enjeu de la souveraineté pour plusieurs Québécois. Par conséquent, certains électeurs ne votent plus suivant les mêmes considérations, selon qu’ils sont hommes ou femmes, de la banlieue de Montréal ou de l’Est du Québec, ou encore selon qu’ils possèdent un patrimoine plus ou moins à risque. Néanmoins, la souveraineté demeure un enjeu fortement structurant et est incontournable pour comprendre le vote d’une grande partie des Québécois, particulièrement ceux qui appuient le PQ et le PLQ.

 

Les électeurs québécois sont-ils pour autant déboussolés ? Ne sont-ils pas, plutôt, des citoyens en mouvement, de leur temps, s’interrogeant et débattant de leurs valeurs, à la recherche de la meilleure façon de les incarner et que les partis politiques essaient de saisir pour obtenir leurs appuis ? En effet, l’éclatement actuel de l’offre partisane et de l’environnement médiatique semble assez bien refléter la diversité des préférences des Québécois. Ces derniers paraissent donc, dans l’ensemble, trouver leur compte dans cette fragmentation. Mais le fait que l’hétérogénéité des préférences politiques soit mieux représentée instille dans le système politique une certaine instabilité avec laquelle les Québécois, et les partis politiques eux-mêmes, doivent accepter de vivre. La difficulté vient du fait que nos institutions politiques (système parlementaire à la britannique, mode de scrutin pluralitaire uninominal) de même que nos moeurs politiques influencées par ces institutions (par exemple, l’idée qu’un seul parti doive former le gouvernement, peu importe qu’il soit majoritaire ou minoritaire à l’Assemblée nationale) ne sont pas bien adaptées à un tel contexte de fragmentation.

 

Les citoyens ne semblent pas trop réfractaires à cette nouvelle réalité québécoise. Il reste encore à voir si la classe politique pourra, et surtout voudra, s’y adapter.


Frédérick Bastien, Éric Bélanger et François Gélineau - Professeurs de science politique à l’Université de Montréal, l’Université McGill et l’Université Laval, et membres du Centre pour l’étude de la citoyenneté démocratique. Codirecteur de l’ouvrage collectif Les Québécois aux urnes. Les partis, les médias et les citoyens en campagne, disponible en ligne dès aujourd’hui (pum.umontreal.ca) et en librairie à compter du 10  septembre. Cet extrait constitue une primeur pour les lecteurs du Devoir.