À propos de choix d’avenir…

Le privilège de la dilution patrimoniale n’existe pas pour l’éolien.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le privilège de la dilution patrimoniale n’existe pas pour l’éolien.
Dans le contexte décrit par Jean-Robert Sansfaçon dans son éditorial du 10 août 2013, «Éolien. Des choix dépassés», la suggestion faite au gouvernement du Québec de condamner les 800 MW de production éolienne prévus dans la stratégie énergétique du Québec ne devrait-elle pas également s’accompagner d’une demande de moratoire sur tout projet de harnachement hydroélectrique ? Ce serait une incohérence que de ne pas lier les deux, à mon humble avis.

Aurions-nous oublié les règles comptables de la tarification de l’électricité au Québec ? Elles expliquent pourtant fort bien comment des méthodes comptables distinctes selon les filières donnent aujourd’hui un portrait déformé de la production d’électricité, au point de permettre de condamner par contumace la filière éolienne, devenue un trop commode bouc émissaire de tous nos problèmes de surplus énergétiques.

D’une part, les règles de jeu comptable permettent à Hydro-Québec Production de comptabiliser le coût de ses nouveaux approvisionnements énergétiques d’origine hydraulique en les diluant dans les 178 TWh d’hydroélectricité patrimoniale (grosso modo la consommation d’électricité du marché intérieur québécois, avant les pertes en cours de transport), dont le prix de vente moyen au distributeur est fonction du tarif patrimonial, deux éléments commerciaux fixés par décret gouvernemental en juin 2000. Le rapport annuel d’Hydro-Québec en 2011 indique bien que sa marge bénéficiaire sur le coût de l’électricité patrimoniale a été de 33 %.

Pour les achats d’énergie éolienne d’Hydro-Québec Distribution, la mécanique comptable change du tout au tout : c’est leur plein coût marginal qu’on met dans la balance, en forçant à l’occasion la note sur les modifications aux postes et les renforcements au réseau de transport, en y ajoutant un coût d’équilibrage alambiqué, sans oublier le rendement financier que la Régie de l’énergie appliquera sur le coût total des achats d’énergie éolienne du distributeur.

Avoir une comparaison équitable

Curieusement, le privilège de dilution patrimoniale n’existe pas pour l’éolien, ce qui est au final plutôt gênant, si l’on considère que la physique des écoulements de puissance, que modifie l’intégration de la production éolienne, contribue à diminuer les aléas de l’hydraulicité des réservoirs exploités par Hydro-Québec et à accroître la productivité des actifs hydroélectriques.

Du fait des décrets gouvernementaux, les engagements éoliens du gouvernement doivent pouvoir bénéficier de la même légitimité que les prescriptions de la loi 116 qui ont suspendu le pouvoir d’examen de la Régie sur les projets de production d’Hydro-Québec et fixé le tarif patrimonial de 2,79 cents par kWh (applicable à 165 TWh livrés au distributeur). Le gouvernement actuel vient de dégeler ce tarif par un article de la loi 25, adoptée en juin 2013, et le tarif patrimonial croîtra désormais au rythme de l’indice des prix à la consommation (plus 25 millions de revenus additionnels garantis pour Hydro-Québec en 2014).

Pas étonnant si, avec des protocoles comptables biaisés permettant des comparaisons inéquitables entre, d’une part, le coût de revient de l’éolien résultant des appels d’offres réalisés jusqu’ici au Québec et, d’autre part, celui de l’électricité du complexe La Romaine annoncé par Hydro-Québec, on fabrique en quelque sorte les conditions d’une guérilla idéologique entre l’éolien et l’hydraulique qui ne sert personne au Québec.

Il serait sans doute naïf de croire qu’Hydro-Québec viendra d’elle-même expliquer comment ses avantages comptables et financiers exclusifs alimentent bon an mal an des projets récurrents de nouveaux approvisionnements hydroélectriques massifs qui, jamais soumis à un examen public de pertinence économique, présentent tous les traits de la précipitation. Les Québécois devraient porter plus d’attention aux dérives structurelles où cela les mène si la pertinence des décisions d’investissements du secteur de l’électricité les préoccupe.

Où est l’erreur ?

Au Québec qui baigne dans les surplus énergétiques, la loi de l’offre et la demande s’applique de bien étrange façon, quand une société d’État réclame des hausses de tarif au moment où elle est elle-même engagée à fond dans la construction et la mise en service de nouveaux surplus. Où est l’erreur ?

Il se trouve que, affranchi depuis juin 2010 de tout examen financier ou de quelque analyse probante de ses risques commerciaux devant la Régie de l’énergie, la société d’État réussit bon an mal an à engager l’avoir propre qu’elle a accumulé dans des chantiers colossaux décidés sans examen public de leur pertinence financière ou commerciale. Un exemple : les bénéfices de la tarification patrimoniale servent à hauteur de 40 %, et à 0 % de rendement sur cet avoir propre, à la construction du complexe La Romaine. Pourquoi la question des investissements engagés par Hydro-Québec Production est-elle devenue un tabou au Québec ?

Qui profite donc de cette injuste condamnation publique qui semble s’acharner sur l’éolien ? À qui profiterait donc la fin de l’éolien ? Aux constructeurs étrangers ? Ce n’est pas faute d’un marché intérieur prospère que le Québec ne possède plus une seule usine d’assemblage automobile au Québec ou que des équipements des centrales hydroélectriques proviennent de l’étranger.

Je fais partie de ceux qui croient que la question de l’abolition des 800 MW éoliens (essentiellement la capacité résiduelle qui manque pour atteindre la cible de 4000 MW en 2015) ne peut être avalisée par le gouvernement du Québec sans que simultanément un moratoire sur tout nouveau projet hydroélectrique soit décrété. C’est une simple question de cohérence. Le Québec doit commencer à réfléchir collectivement à l’usage structurant qu’il pourrait faire de la richesse accumulée dans les coffres d’Hydro-Québec pour lancer le Québec sur la voie d’une transition énergétique crédible.

La Commission sur les enjeux énergétiques du Québec devra trouver l’audace nécessaire pour s’attaquer aux incohérences systémiques d’une mécanique tarifaire qui crée de graves distorsions. Notre capacité à engager l’avenir énergétique du Québec avec toute la rigueur et l’imagination qui s’imposent en dépend.


Bernard Saulnier - Ingénieur
  • Bernard Terreault - Abonné 15 août 2013 08 h 31

    Complexe, mais simple!

    Les commentaires de M. Saulnier sont assez techniques et je ne suis pas expert pour juger du bien fondé ou non des astuces comptables d'Hydro-Québec. Mais sur un point je suis d'accord avec lui que l'on doit mettre sur le même pied l'éolien, la Romaine, les petites centrales privées, le gaz, et le nucléaire. Que ce soit de bonne foi ou non (l'erreur est humaine, dit-on pour se disculper), Hydro-Québec s'est lancé à fond de train dans le développement de la production alors que la tendance était à la stagnation de la demande et à la baisse des prix de l'énergie électrique en Amérique. Même si la question est complexe, il y cependant un aspect qui est simple à comprendre, c'est que certaines "erreurs" sont dûes à la tendance à utiliser HQ non seulement comme fournisseur d'électricité mais aussi comme outil de soi-disant développement régional plus ou moins artifiiciel et comme appât électoraliste. Que HQ se contente d'amener l'électricité à bon marché à tous les Québécois, ce sera déjà là une contribution remarquable, et un avantage économique sans pareil par rapport à nos concurrents.

  • Cyril Dionne - Abonné 15 août 2013 09 h 53

    Le lobby éolien

    Le lobby éolien représente un consortium privé-public qui voudrait que les impôts des Québécois servent à financer leurs projets. Le financement du public pour des profits qui retournent au privé. On est loin du principe de la nationalisation de l'énergie. René Lévesque doit se remuer dans sa tombe.

    Et en comparant les pommes avec les oranges - la Romaine (qu'on n'avait vraiment pas de besoin, id est, la dénaturation d'une rivière) avec des pommes - les parcs éoliens, on s'aperçoit très vite qu'une cessera de produire bien avant 25 ans (la durée de cycle de vie d'une éolienne est de 20 ans) alors qu'un barrage hydroélectrique continuera de produire un siècle plus tard et au-delà.

    Tant et aussi longtemps que les techniques de stockage d'énergie électrique ne seront pas au point, le prix d'un kilowattheure d'énergie éolienne sera très coûteux par rapport aux autres sources d'énergie.

    • J-Paul Thivierge - Abonné 15 août 2013 14 h 19

      Vous devez comprendre si on compare des pommes avec des pommes ,,,

      Sur une base égale de 50 ans l'éolien et l'hydroélectrique de la Romaine livré à Montréal
      L'énergie éolienne reviendra 2 fois moins couteux.

      Quand les routes d'accès pour pour la machinerie et les grues géantes sont ouvertes .
      quand les bases et les tours sont coulées,
      quand les interconnexions sont terminés
      quand les redresseurs onduleurs sont connectés

      que tous les vingt ans on change les 3 pales et on rénove la génératrice dans les nacelles

      alors l'énergie éolienne avec un facteur d'Utilisation [FU] de 40 %
      coûte moins de 5 ¢/KWh connectée au réseau Transénergie existant.
      Idéalement, les parcs éoliennes auraient dû être installés sur les terre publique de la Baie James et de la Manic-Outardes à proximité des lignes, des centrales et des postes pour plus d'efficacité en complémentarité... quand il vente on cesse de turbiner de l'eau pour maintenir le niveau des réservoirs !

      http://quebec.huffingtonpost.ca/real-reid/eolien-e
      http://www.ledevoir.com/economie/actualites-econom

      Vandal a réduit les couts de la production de la Romaine de 9,5 c à 6,5 ¢ en l'amortissant sur 100 ans ce qui est exceptionnel dans le monde
      puis ça coutera plus de 2 G$ pour connecter les 1550 MW au poste Montagnais et au poste Arnaud
      et pour joindre Québec vers le Maine ce serait plus de 1 M$ du Km ...

      http://www.ledevoir.com/economie/actualites-econom

    • Cyril Dionne - Abonné 15 août 2013 19 h 23

      @ Jean-Paul Thivierge

      Le problème avec tout cela est que le Québec nage présentement dans un surplus d'énergie électrique et la situation risque de demeurer la même dans 10 ou 15 ans. Comme pour Gentilly II, le Québec n'avait pas besoin de La Romaine et dans la même instance, les 800 MW qui pourraient provenir de l'énergie éolienne si ce n'est pour l'impact économique en régions. En plus, cette énergie électrique, qui est intermittente et aléatoire, proviendrait de l'industrie privée qui n'est là que pour les profits et ceci trahit la vraie mission d'Hydro Québec.

      En bref, vos arguments sont attrayants en autant que les chiffres que vous avancez tiennent la rigueur d'une évaluation économique plus poussée. Ce qui est intéressant dans votre proposition, est la synergie qui pourrait exister entre l'énergie éolienne et hydraulique dans le nord du Québec, à la Baie James et ailleurs.

      Enfin, je reviens encore sur les techniques de stockage d'énergie électrique qui ne sont pas encore assez développées pour que l'énergie éolienne, comme pour celle photovoltaïque, soient rentables à court et moyen terme.

      En passant, les références de vos liens Internet proviennent de gens du lobby éolien.

    • Bernard Saulnier - Abonné 15 août 2013 21 h 55

      À quelle techniques de stockage coûteuses pensez-vous pour l'éolien Monsieur Dionne quand les réservoirs hydrauliques constituent déjà les plus formidables 'batteries' dont on puisse rêver et que la production éolienne qui satisfait à une partie de la demande locale se traduit par une réduction de turbinage dans les centrales hydroélectriques?

  • Etienne Sauvé - Inscrit 15 août 2013 20 h 38

    Un manque de vision...

    Je dois reconnaitre que je suis plutôt ignorant dans le domaine mais de mon point de vue d'observateur, je trouve également qu'Hydro-Québec semble bien loin de son mandat originel. Cependant, considerer le comme dépassé me semble absurde.

    La tour rotative de Dubai est pour moi un parfait exemple de la pertinance de l'éolien et de son intégration à une stratégie d'urbanisme. Il me semble que notre abondance energétique nous as rendu paresseux et nous a fait perdre notre capacité d'innover ainsi que notre vision d'avenir dans ce domaine.

    Une volonté politique est essentielle pour aller de l'avant mais il me semble que nos politicien n'ont aucune vision et préfère prendre des décisions électoralistes plutôt que de travailler pour la collectivité.

    Blâmons le politique et non l'éolien