Il était une fois des usines…

La pétrolière Shell a fermé sa raffinerie de Montréal-Est en 2010. Quelque 500 personnes ont perdu leur emploi.
Photo: La Presse canadienne (photo) Graham Hughes La pétrolière Shell a fermé sa raffinerie de Montréal-Est en 2010. Quelque 500 personnes ont perdu leur emploi.

Il était une fois des usines qui, au Québec, étaient le moteur d’une croissance économique forte et une source privilégiée de création d’emplois. De surcroît, dans des centaines de municipalités, particulièrement en région, la scierie et l’usine à papier ou de textile étaient non seulement les seules sources d’emplois permanents bien rémunérés, mais encore, les poumons de l’économie locale.

 

Il faut se rappeler, également, que c’est en grande partie la richesse créée par l’industrie manufacturière qui a financé la mise sur pied de l’État-providence.

 

Hélas, notre secteur industriel s’est peu à peu fragilisé. D’abord, les secteurs manufacturiers traditionnels comme la chaussure, le meuble, la confection de vêtements et le textile ont été frappés de plein fouet par la concurrence impitoyable des pays émergents à bas salaire. Puis, au tournant des années 2000, le rythme de la désindustrialisation s’est accéléré avec son lot supplémentaire de manufactures fermées et de postes détruits. La liste des entreprises où la direction a mis la clé dans la porte est presque sans fin : General Motors, Ingersoll Rand, Domtar, AbitibiBowater, Shell, Electrolux, Mabe, etc.

 

Saignée des emplois

 

Dans la foulée de cette déconstruction de notre tissu productif, on constate, sans surprise, une saignée des emplois manufacturiers. En 2000, par exemple, une personne active sur cinq prenait encore le chemin de l’usine ; aujourd’hui, un travailleur sur dix seulement peut y trouver son gagne-pain. Le pouvoir d’achat des travailleurs baisse, les ménages s’endettent, et les régions se vident de leur monde…

 

Cette hécatombe industrielle serait-elle passée inaperçue ? Pas vraiment : en fait, chaque fois que des voix s’élevaient pour déplorer le déclin manufacturier du Québec, de nombreux experts répondaient que la désindustrialisation était universelle, qu’elle était, en quelque sorte, un passage obligé vers la société post-industrielle. Or, nous voulons rappeler ici, à l’encontre de cette croyance, que la production industrielle mondiale n’a pas chuté, mais au contraire, qu’elle a plus que doublé de 1950 à 1999. Mais ce sont les pays émergents qui ont su tirer parti de cette nouvelle manne industrielle. La Chine en profita pour se hisser au deuxième rang de l’économie mondiale. En revanche, le Québec, qui s’est délesté d’une partie importante de son patrimoine industriel, a connu une croissance médiocre.

 

Seuil critique

 

Les conséquences négatives de son affaiblissement industriel sont multiples : les exportations vers les États-Unis ont baissé de 36,7 % et l’excédent commercial de 10 milliards par an s’est transformé en un déficit annuel de 30 milliards par année en un peu plus d’une décennie.

 

Et il y a quelques jours, l’Institut de la statistique du Québec nous informait que le PIB du Québec s’était contracté en avril, en raison essentiellement d’une baisse de 1,7 % dans le secteur de la fabrication. Cette dernière baisse est la huitième à survenir au cours des 12 derniers mois.

 

De toute évidence, le déclin manufacturier québécois a atteint un seuil critique. Certes, Montréal n’est pas Detroit et le Québec n’est pas la Grèce ! Mais il faut agir : il y va de l’emploi et de l’avenir des régions.

14 commentaires
  • Gaston Carmichael - Inscrit 31 juillet 2013 08 h 15

    Agir, oui! Mais comment!

    Votre description du secteur manufacturier au Québec est assez fidèle. Vous concluez avec "Mais il faut agir : il y va de l’emploi et de l’avenir des régions.".

    Mais avant d'agir, il faudrait comprendre le pourquoi.

    Pour nos politiciens, porte-parole du pouvoir économique, ce pourquoi est tout simple: Faible productivité. Voilà, tout est dit.

    Mais comment améliorer la productivité? Les chambres de commerce et l'IÉDM ne cessent de le répéter: réduire les salaires, éliminer les syndicats, réduire, sinon supprimer, l'impôt et autres charges sur les entreprises, donner nos ressources quasi gratuitement, etc...

    C'est pas compliqué. Si on veut compétitionner avec le Bangladesh, il faut que nos entreprises puissent bénéficier des mêmes avantages qu'eux.

    Quand est-ce qu'on commence, qu'on en finisse!

    • Maxime Dion - Inscrit 31 juillet 2013 11 h 49

      @Gaston Carmichael

      << (...) Réduire les salaires, éliminer les syndicats (...) supprimer l'impôt et autres charges sur les entreprises, donner nos ressources quasi gratuitement (...) Si on veut compétitionner avec le Bangladesh, il faut que nos entreprises puissent bénéficier des mêmes avantages qu'eux.>>


      Si les consommateurs n’ont plus de pouvoir d’achats, quelle nécessité y a-t-il donc à produire ?

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 31 juillet 2013 12 h 25

      M Carmichael, la productivité a d'autres sens. L’avenir du Québec ne peut s’écrire que par une meilleure instruction donnée à nos enfants, et par des efforts soutenus en recherche et développement. Nous serons alors plus productifs. L’augmentation de notre productivité est la vraie la clef de notre survie comme peuple francophone et la clef de la santé économique et sociale du Québec.

    • Richard Laroche - Inscrit 31 juillet 2013 16 h 22

      Il manque plusieurs variables dans votre raisonnement: vous ne tenez pas compte de la structure sociale du financement, des marchés de consommation et des disponibilités des ressources humaines et naturelles.

      Un investisseur Québécois (disons un propriétaire de restaurant) qui veut investir ses épargnes, il peut toujours investir dans l'usine à peine rentable dans son village et obtenir du 1%. Si l'usine déménage au Bangladesh, il peut faire du 8%, mais il perdrait beaucoup de clients et de profits dans son restaurant. C'est ce qu'on apelle une externalité économique. La solidarité financière est le premier point à faire valoir.

      Même chose avec les marchés de consommation quand on achète un t-shirt à 25$ fabriqué au Québec versus un à 5$ fabriqué au Bangladesh. Si on tient bien compte des externalités économiques, le t-shirt à 5$ importé nous coûte plus cher que celui à 25$ fabriqué ici. Illusions de marché. Un peu comme le pétrole dont on ne calcule jamais les Trillions!!! de subventions en interventions militaires nécessaires au maintient de son prix artificiellement bas.

      D'autre part, les ressources ne déménagent pas. C'est pas parce que les agriculteurs sont payés trop cher qu'on ne fait pas pousser de bananes au Québec, et ils ont beau avoir des mineurs à 1$/jour au Bangladesh, ça ne fera pas apparaître de l'or dans leur terre.

      Il y a de nombreuses possibilités à examiner avant de prendre les raccourcis faciles du néolibéralisme.

    • Jacques Patenaude - Abonné 31 juillet 2013 21 h 06

      Faible productivité! vous dites, chimères. En fait la productivité n'a cessée d'augmenter dans les pays industrialisés mais comme les grandes entreprises se robotissent de plus en plus ça ne créent pas d'emploi. Rio Tinto par exemple a investit 1/2 milliards à Sorel en 2005 sans créer un seul emploi. La réalité d'aujourd'hui est que dans les entreprises manufacturières la productivité augmente toujours plus mais le ratio emploi/investissement est toujours plus bas. Quand elles doivent recourir à une main d'oeuvre plus intensive, elles délocalisent.
      Mais dites moi une chose qui achètera leurs produits si personne n'a assez d'argent pour se les payer?

  • Bernard Moffett - Inscrit 31 juillet 2013 08 h 49

    Un véritable scandale.

    Si scandale il y a, s'en est un. Non seulement on plombe directement et sérieusement l'économie directement mais de plus, les délocalisations font rater l'occasion de profiter de l'essort qu'apporte les nouvelles technologies en terme de production et d'exploration de nouveaux marchés. L'occident prend un retard qui est de jour en jour plus difficile à rattraper.
    Et ce n'est pas terminé car il y a une véritable volonté d'affaiblir la classe moyenne des pays occidentaux, comme en témoigne cette déclaration:
    « Nous nous devons de tolérer les inégalités, car elles constituent un moyen pour tous d’atteindre plus de prospérité et plus d’opportunités. » [Brian Griffiths, octobre 2009 – Conseiller de la banque Goldman Sachs et ancien conseiller de Margaret Thatcher]
    Avec de tels conseils, nos dirigeants nous prépare un avenir très questionnable.
    Comme référence vous pouvez consulter ceci: http://www.les-crises.fr

  • André Michaud - Inscrit 31 juillet 2013 09 h 06

    Pas dans ma cour

    Le Québec est il un endroit accueuillant pour les usines ?

    Il y a tellement de gens qui sont atteint du "pas dans ma cour" et tellement de projets sabotés en évoquant la peur de la pollution..veut-on vraiment des usines et des emplois et de la richesse crée, ou on attend les industries magiques qui ne polluent pas ??

    • Simon Chamberland - Inscrit 31 juillet 2013 11 h 21

      Non seulement ça, mais si une grande compagnie vient s'établir ici et construit des usines, certains politiciens vont se mettre à beugler et réclamer que ces riches paient plus d'impôt.

      Pour certains, mieux vaut une population dépendante du gouvernement que des individus capables de gagner leur vie seuls.

    • Maxime Dion - Inscrit 31 juillet 2013 11 h 59

      @André Michaud

      <<Il y a tellement (...) de projets sabotés en évoquant la peur de la pollution (...) veut-on vraiment (...) de la richesse crée (...) ? >>


      C'est bien vrai, ça ! Des entreprises qui économisent en faisant fi de la pollution et des normes environnementales créent véritablement de la richesse... Parlez-en à Edward Burkhardt, ainsi qu’aux citoyens du bassin de la rivière Chaudière…

    • Patrick Lépine - Inscrit 31 juillet 2013 20 h 53

      Monsieur Michaud, je cherche encore les voitures produites par Hyundai dont on a financé la construction d'une usine au Québec. Je pense qu'elle a changée de mains deux fois depuis, je cherche toujours la production, parce que, enfin, elle est construite l'usine...

      Je me demande où est passée GM, paraît qu'ils avaient une usine dans la région de Montréal, on les a subventionnés régulièrement, où est passée la production? A-t-on récupérer le terrain?

      Promesses non-tenues du capital!

    • Jean-Yves Arès - Abonné 1 août 2013 09 h 13

      @Patrick Lépine, le support de financement que le gouvernement a fournit a la l'implantation de l'usine automobile a Bromont a été totalement remboursé par Hyundai après son départ. Pour cette entreprise la chose relevait d'une question d'honneur directement liée à la culture de son pays d'origine.

      Pour GM c'est une toute autre histoire.

      Mais il ne faudrait pas mettre non plus tout l'industrie automobile américaine dans le même bateau. Ford, par exemple, a passé la crise de 2008 sans pomper l'aide massive de l'état américain et sans ruiner ses actionnaires. Ce qui, avec ses capacités d’innovation, lui a valu un rebond important dans ses parts de marché.

  • France Marcotte - Abonnée 31 juillet 2013 09 h 06

    Le beau mythe

    «...chaque fois que des voix s’élevaient pour déplorer le déclin manufacturier du Québec, de nombreux experts répondaient que la désindustrialisation était universelle, qu’elle était, en quelque sorte, un passage obligé vers la société post-industrielle.»

    Les experts...encore eux. Qui nous dessinent, pleins d'assurance, le monde du haut de leurs observatoires comme autrefois les curés dans leurs chaires.

  • Paul Michaud - Abonné 31 juillet 2013 13 h 51

    Emplois manufacturiers- Il faut faire quelque chose!?!

    Encore une fois on veut régler une situation complexe par des solutions simples. Mais un coup de baguette magique n'y peut rien. Les causes sont multiples et profondes:
    1-Les ressources de proximité se font rares, c'est à dire celles qui sont récoltées la ou vivent les gens : poissons et fruits de mer, forêts, produits agricoles, etc. ne font plus tourner les usines en région. Usines de transformation alimentaires, papetières, moulins à scie, usine de meubles, portes & fenêtres, sans oublier le textile et l'imprimerie, et j'en passe et des meilleures. Il reste les ressources éloignées, mais ça c'est une autre histoire.
    2-Les compétences : pour faire marcher des usines de façon efficiente ça prend des techniciens, des ingénieurs mécaniques, des ingénieurs industriels, des spécialistes de la robotique, etc. On n'en produit presque plus dans nos écoles et universités. Ce type de spécialités est devenu denrée rare, très rare. Ça fait + de 25 ans qu'on parle de décrochage massif au secondaire, et bien en voici une des conséquences dramatiques.
    3-La main d'œuvre manufacturière se fait rare et vieillissante. On demande maintenant des compétences techniques pour à peu près tous les métiers. Encore une fois l'éducation est une clé du succès et une génération de décrochage n'améliore en rien la situation. Dans bien des régions et dans de nombreuses industries on manque chroniquement de main d'œuvre. Je connais des entreprises qui sont obligées de recruter des soudeurs ou des plieur de métal en Europe. Entendons- nous que les salaires doivent sûrement être adéquats pour recruter d'aussi loin.
    4-Le chômage: ou sont les chômeurs? Ou sont-ils alors que les agriculteurs en ont besoin? Ou sont-elles alors que de nombreuse entreprises manquent de main-d'œuvre? Les collèges et écoles de formation ne débordent pourtant pas, à ce que je sache!
    5-Le niveau d'entrepreneurship est moitié moins élevé au QC que dans le ROC. C'est autant de petites entreprises en moins à chaque année, u

    • Patrick Lépine - Inscrit 31 juillet 2013 21 h 11

      Vous faites bien de dire que les ressources éloignés sont une autre "histoire"... Je connais des gens de Montréal qui ont appliqué pour ces emplois éloignés, avec tout de même certaines études et compétences dans les domaines visés ou nécessaires, sans obtenir de résultats.

      Veut-on vraiment seulement des "chinois" pour remplir ces emplois supposéments "hautement rémunérés" que nous offrirait le nord québécois?!?

      Le décrochage, malheureusement, il se produit lorsqu'il devient "visible" que les théories et les matières enseignées ne se vérifient pas dans la réalité. Je ne sais pas si l'informatique y est pour quelque chose, elle permet peut-être de pousser les modèles plus loins, de mieux contre-vérifier les calculs, mais quoi qu'il en soit, les situations mises en lumière lors de commissions d'enquêtes telles la commission Charbonneau sont très très édifiantes sur ce sujet. La théorie et la pratique, deux mondes inconciliables apparemment.