Des Idées en revues - Vers un effondrement de l’industrie de la culture?

La collectivisation prend plusieurs formes. Pour la dénigrer, on s’en tient au piratage de la musique, des films et des séries télé.
Photo: Sang Tan Associated Press La collectivisation prend plusieurs formes. Pour la dénigrer, on s’en tient au piratage de la musique, des films et des séries télé.

Je crois à la libre circulation des textes et de la culture en général. Je crois que l’intérêt public devrait avoir priorité sur l’intérêt des individus et que, pour cette raison, tout le monde devrait avoir accès aux oeuvres. Ce principe est derrière la grande idée du domaine public, qui s’applique aux oeuvres anciennes, rendues au patrimoine de l’humanité une fois passée une période de temps suivant la mort de leur créateur.

Mais je crois aussi que notre époque est en passe de faire opérer à cette notion de domaine public un saut qualitatif. Il n’est d’ailleurs plus aujourd’hui question de croire ou non à la libre circulation. Le modèle de la culture comme industrie, qui a organisé et donné leur forme aux arts et aux lettres depuis les cinquante dernières années, entre présentement dans l’époque de son irrémédiable déclin, supplanté par un nouveau modèle qu’on pourrait appeler « collectivisation de la culture », c’est-à-dire la mise en commun précipitée, volontaire ou non, des oeuvres d’art pour tous, sans que l’industrie arrive à fermer les vannes qui se sont ouvertes.


La collectivisation prend plusieurs formes. Pour la dénigrer, on s’en tient au piratage de la musique, des films, des séries télé. Le piratage, assure-t-on, est un vol qui prive les artistes des revenus auxquels ils ont droit. Mais du point de vue de la collectivisation, la question de la moralité du piratage est secondaire en regard de ce formidable déplacement qu’une horde anonyme fait opérer aux produits de la culture de masse, les entraînant dans le champ du collectif où chacun peut les consulter à sa guise, hors de l’appareil industriel dans lequel ils ont été créés. Mais la question du piratage ne saurait résumer à elle seule le phénomène de la collectivisation. Le mouvement de l’open source, la licence Creative Commons, cette volonté inépuisable de partager gratuitement ses propres vidéos et ses images, de même que le désir de critiquer et remixer la culture, sont moins problématiques juridiquement, car ils s’ancrent dans notre inaliénable liberté d’expression. Comment une critique littéraire cachée derrière le paywall d’un grand quotidien peut-elle mieux faire connaître une oeuvre qu’une critique gratuite déposée sur un blogue ? Qu’on le veuille ou non, la collectivisation est l’horizon de notre époque.

 

Décapiter le pouvoir littéraire


En ce qui concerne la création littéraire, on dirait que l’apocalypse économique (l’éconopocalypse !) que l’industrie culturelle a connue depuis quinze ans de collectivisation s’engage différemment. Car la catastrophe économique (l’éconostrophe !) occasionnée par la collectivisation rapide de la musique semble jusqu’ici se limiter aux best-sellers, c’est-à-dire à la frange de la production littéraire la plus intégrée et la plus centrale à l’industrie du livre. Si Aquin, Blanchot et Guyotat sont encore à peu près impossibles à dénicher, en revanche les romans complets de Frédéric Beigbeder, Michel Houellebecq, Bernard Werber et Paulo Coelho se trouvent et se téléchargent en seulement dix minutes (c’est la coelhopocalypse !). Que cela peut-il bien signifier ? Peut-être qu’au final, il y a de quoi se réjouir de la collectivisation en matière de littérature.


Tout le monde sait depuis des années à quel point la dynamique commerciale à laquelle est contrainte l’industrie du livre est devenue un cancer pour la chose littéraire, sans qu’on ait trouvé jusqu’à maintenant quoi faire pour lui couper les ailes et favoriser l’émergence d’un écosystème plus sain pour l’avenir de notre littérature. Le roman, comme forme, est exsangue. Il semble avoir définitivement perdu la vitalité dont il a déjà fait preuve. Mais il continue pourtant de représenter pour le réseau commercial du livre la seule forme sérieuse (entendre profitable). Le roman a fort heureusement encore ses adeptes, si nombreux qu’ils seront prêts à collectiviser sans relâche les succès médiatiques, jusqu’à l’effondrement des structures commerciales. C’est pour ça que nous, les affreux conspirateurs hautains du texte highbrow compliqué et du formalisme pop, nous les adorons : le lectorat, ce public harnaché à l’industrie du livre, aime trop fort, et il continuera de s’enthousiasmer des best-sellers jusqu’à l’étouffement de l’idée de best-seller. Ces hordes de lecteurs sont les agents involontaires et inconscients d’une révolution qui cherche à décapiter le pouvoir économique qui donne à cette littérature commerciale son pouvoir et sa visibilité et qui, paradoxalement, sont en train de laisser à peu près intacts à la fois le canon des oeuvres modernes plus difficiles et l’ensemble de cette petite production actuelle qui passe sous le radar commercial.


Après l’effondrement


Mais que restera-t-il après que se sera effondrée la culture comme industrie ? Il est encore tôt pour le dire, mais je vois déjà ressurgir un intérêt pour les formes mineures, qui réapparaissent d’ailleurs régulièrement dans l’histoire littéraire. La résurgence de pratiques analogues au mot d’esprit, à l’aphorisme, au conte allégorique ou à la chronique synthétise au mieux, selon moi, notre époque, car c’est ce type de contenu qui fait grimper le nombre des visites sur les blogues et des interventions proprement littéraires sur les réseaux sociaux. Je peux passer plusieurs heures par semaine à lire ce genre de contenu apparemment léger, mais souvent porteur d’un sens plus pertinent pour poser les questions propres à notre époque que celui de la plupart des romans que je scanne avec un réel ennui en librairie. Et, voilà le plus beau, ces textes sont résolument le produit de ce mouvement de collectivisation : ils sont immédiatement accessibles et conçus pour être partagés, échangés, commentés.


Mais, mais, mais… Si la collectivisation détruit l’appareil commercial du livre, si elle fait s’effondrer les structures financières du littéraire, comment les auteurs pourront-ils gagner leur vie ? Où trouveront-ils l’argent et surtout le temps pour continuer d’écrire ? La question demeure ouverte et le restera sans doute des années encore avant qu’émerge une nouvelle figure de l’auteur comme acteur de la vie économique, si cela se produit un jour. De toute manière, l’industrie du best-seller a depuis longtemps fait de la plupart des auteurs des marginaux du système capitaliste, et nous vivotons de subventions et de bourses sans savoir combien de temps cela durera encore. Pour ma part, je fais des t-shirts, et la boutique est ouverte.


Des commentaires? Des idées? Écrivez à Antoine Robitaille

  • Stéphane Fillion - Inscrit 19 mars 2013 01 h 02

    open source, Creative Commons, paywall, best-seller, highbrow, t-shirt. Je comprend ces mots, mais je ne connais pas leur équivalent en français. Avons-nous déjà perdu la partie? Dans la noosphère, la culture sera mondialisée, uniformisée, javelisée et anglicisée. Ferrat chantait «Y a peut-être quand même un avantage à cette évolution sans frein: on pourra chanter sans entrave quand les gens n'y comprendront rien» mais qu'est-ce qu'il restera à chanter lorsque la langue sera incapable de décrire notre réalité quotidienne?

    • Sylvain Auclair - Abonné 19 mars 2013 10 h 23

      open source: code (source) ouvert
      Creative Commons: c'est une association qui n'a qu'un nom en anglais (somme Slow Food, fondée en... Italie). Ça pourrait être les Communs de la création, voir les Communs créatifs (les communs étant ces champs où tout le monde pouvait faire paître ses bêtes), création commune...
      paywall: péage, zone payante
      highbrow: intello
      t-shirt: chandail (à manches courtes, si besoin est).

    • France Marcotte - Abonnée 19 mars 2013 10 h 43

      La question du français au Québec est évidemment vitale, mais gardons-nous de tout y ramener, comme en un trouble obsessionnel, notre complexe de castration collectif.

  • Fabrice Masson-Goulet - Inscrit 19 mars 2013 08 h 53

    La boutique en ligne Doctorak co.

    Pour commander les t-shirts de Mathieu Arsenault, c'est ICI: http://doctorak.co/boutique/

  • France Marcotte - Abonnée 19 mars 2013 10 h 16

    Ce n'était pas obligé

    Ce texte est plein de fraîcheur bien que certains passages laissent perplexe. Il y a des pistes qui se dessinent dans un chaos où on avance à tâtons.

    Comprendre que l'industrie de la culture peut simplement protéger ses intérêts en faisant perdurer des pratiques qui n'ont rien d'immuables, comme en littérature de voloriser le roman au détriment des formes d'écriture plus succintes.

    Ébranler l'emprise de l'industrie culturelle sur les esprits...voilà une probabilité qui promet d'être féconde.

  • Michel Mongeau - Abonné 19 mars 2013 10 h 21

    Comme vous semblez pressé monsieur le ''livrocalypse''

    Monsieur Arsenault,
    La laconicité n'est probablement pas votre plus belle qualité. Vous affirmez tant de choses, tournez les coins si ronds et ne prenez pas le temps de bien évaluer les répercussions de vos propres propos. Par exemple, vous semblez ignorer le principe d'autolimitation des droits qui fait qu'aucun droit n'est absolu et qu'il y en a toujours au moins un pour faire le contrepoids. Le droit que vous nommez ''intérêt du public'' peut s'opposer à celui que vous appelez 'droit des individus''. Quand ils sont les créateurs des oeuvres dont vous aimeriez faire usage, ne sont-ils que de banals ''individus'' et jamais des ''ayant-droits''? Comment se rémunèreront les auteurs de livres qui prennent quatre à cinq de rédaction? Et la question de la moralité serait secondaire face à l'appétit boulimique des utilisateurs? Voilà un beau monde que vous nous proposez monsieur. Et quand vous nous parlez de ''cette volonté inépuisable de partager gratuitement ses propres vidéos'', il faudrait supposer que cette pléthore indistincte de ''n'importe quoi'' pourra nous guérir des maux de la vilaine culture commerciale? Et ce bloguiste qui peut produire une critique aussi pertinente que celle ''qui se cache derrière le paywall d'un grand quotidien'', n'est-il pas plutôt rare parmi ce carnaval de prises d'opinions anonymes et incapables d'assumer les fruits de leurs prises de position? Et si tous auront gratuitement accès aux oeuvres des Houellebecq ou Eco, qui peut nous garantir qu'il y aura encore de tels auteurs capables de bénéficier de conditions qui permettent d'accoucher de bouquins comme Le nom de la Rose ou La possibilité d'une île? Encore une fois monsieur, vous vous laissez entraîner par votre enthousiasme. Nous devons tous savoir que la déferlante numérique bouleverse nos habitudes ''post-guttenbourgeoises'', mais cette réalité pose de nouvelles questions sérieuses qu'on ne règle pas en un tournemain dialectique et si partial.

  • Pierre Vaillancourt - Abonné 19 mars 2013 13 h 46

    Des questions...


    M. Arsenault,

    Pour aller au bout de votre logique sur les vertus de l'accessibilité immédiate, pour tous, de tout ce qui se fait culturellement parlant, pourquoi publiez-vous votre texte dans le journal Le Devoir, que j'apprécie totalement, mais où il y a de la publicité et où certains articles sont verrouillés, allant ainsi totalement à l'encontre de ce que vous prônez ? Pourquoi écrire dans l'équivalent journalistique de ce que vous dénoncez ?

    Et si votre texte avait été verrouillé ? C'aurait été une belle illustration de votre manière de tourner les coins ronds, car il y a en librairie beaucoup plus que des romans ennuyants comme vous le laissez entendre.

    Personnellement, je demeure en profonde réflexion, sans réponse, face aux mutations que l'on constate quant à la diffusion de la culture. Mais entre vouloir diffuser ses propres chroniques sur des blogues et rendre accessibles à tous ses photos, états d'âme et autres vidéos, et s'arroger encontrepartie le droit de pirater ce que quelqu'un n'a pas voulu publier sous licence Creative Commons, il y a une grande différence.

    Si les auteurs Pierre Ducasse et Tom Vouloumanos ont travaillé pendant 7 ans sur leur livre qui sortira sans quelques jours, « Pour une économie démocratique », et qu'ils souhaitent le vendre en librairie, est-ce que le fait de publier vos états d'âme ou autres chroniques sur le Web vous autorise à pirater ce livre et à le rendre accessible à tous gratuitement et immédiatement ?

    Pour ma part, je crois que non.

    J'ai commencé récemment à copier gratuitement un peu de Miles Davis ou John Coltrane, de manière très parcellaire par rapport à ce que contient ma bibliothèque musicale, mais j'achète encore mon jazz québécois et même, le jazz actuel. Je suis sûrement, moi aussi, comme Serge Bouchard, un mammouth laineux.

    Certains créateurs choisissent de diffuser gratuitement, d'autres pas. Est-ce à vous de décider pour eux ?