La réplique › L’avortement - Interdire l’avortement sexo-sélectif, un leurre?

Le député conservateur Mark Warawa défend devant les journalistes sa motion contre les avortements sexo-sélectifs. Cette motion est un écran de fumée au service de l’obsession conservatrice et religieuse de contrôler le corps des femmes, estime Alexa Conradi.
Photo: La Presse canadienne (photo) Adrian Wyld Le député conservateur Mark Warawa défend devant les journalistes sa motion contre les avortements sexo-sélectifs. Cette motion est un écran de fumée au service de l’obsession conservatrice et religieuse de contrôler le corps des femmes, estime Alexa Conradi.

L'article Interdit levé, mais tabous créés aborde la question de l’avortement sexo-sélectif et affirme : « même la Fédération des femmes du Québec ne condamne pas la pratique ». Or, cette seule phrase peut induire en erreur. Afin d’apporter les nuances réclamées dans l’article, j’aimerais alors présenter la réflexion de la FFQ plus en détail.


Nous affirmons que la préférence sociale pour les garçons et l’avortement sexo-sélectif sont inacceptables, car ils témoignent d’une inégalité profonde entre les femmes et les hommes. L’État doit-il pour autant intervenir dans le choix de femmes de disposer de leur corps et de décider de poursuivre ou non une grossesse ? À cela, la FFQ répond non, car une telle interdiction risque d’être inefficace et contre-productive alors que des solutions non sexistes existent.


Pour la Fédération des femmes du Québec, les femmes doivent être au coeur de leur propre choix. Nous favorisons l’autodétermination des femmes et la lutte contre des systèmes d’oppression. Lorsqu’il y a tension entre les deux, il ne faut surtout pas introduire de nouvelles formes de contrôle social où les femmes perdent du pouvoir sur leur vie et sur leur corps. Il est important de faire confiance au jugement des femmes de savoir comment composer avec les préjugés et discriminations auxquels elles sont confrontées. Combattre le sexisme avec le sexisme ne nous avance pas.


Retenir de l’information sur le sexe du foetus pourrait-il s’avérer une solution ? Non. Il a fallu des années de luttes pour que les femmes aient le droit de maîtriser leur propre vie. Nous sommes mal à l’aise avec l’idée que le personnel médical puisse être en possession d’informations auxquelles les femmes n’ont pas accès. Posséder l’information sur soi est indissociable à l’exercice de son droit à la liberté.


Dans les pays où l’avortement sexo-sélectif est répandu, l’interdiction et le contrôle des femmes sont inefficaces. L’Inde, où la pratique est interdite, a connu une augmentation de la pratique. Semblent plus efficaces - en Corée du Sud, par exemple - les mesures substantielles sur les plans social et économique visant à offrir une plus grande égalité aux femmes. On parle de campagne de valorisation des filles, d’accès à l’éducation et au marché du travail.


Aux États-Unis, où des républicains ont présenté des lois visant à interdire la pratique, des groupes féministes actifs au sein des communautés asiatiques craignent que les autorités médicales soient appelées à questionner certaines femmes, et non d’autres, sur le motif de leur avortement. On pourrait alors refuser un avortement à une femme d’origine asiatique sur la base de présomptions raciales ou culturelles. Elles se verraient privées d’un droit reconnu pour les autres femmes.


Inventons-nous un problème au Canada ?


Il n’existe pas d’étude, autre qu’anecdotique, pour déterminer avec assurance que la pratique existe au Canada. Ce qui n’a pas empêché les anti-choix de se lancer en campagne. Toutes les stratégies semblent bonnes pour réduire l’accès et le choix des femmes en la matière. D’ailleurs, les plus importantes voix pour un encadrement de l’avortement sexo-sélectif sont contre le droit à l’avortement et pour l’introduction de plus de restrictions. C’est le cas de Margaret Somerville, de REAL women, et de Rona Ambrose, ministre de la Condition féminine. C’est à se demander plutôt s’il s’agit d’abord et avant tout d’un phénomène médiatique.


Avec sa motion, M. Warawa dit vouloir « protéger les filles » contre la discrimination en demandant au Parlement de condamner les avortements sexo-sélectifs. Cette motion est un écran de fumée au service de l’obsession conservatrice et religieuse de contrôler le corps des femmes. Les filles et les femmes n’ont pas besoin de protection, elles ont besoin d’une société égalitaire qui leur fournit les moyens de s’épanouir. C’est là où les conservateurs laissent tomber les femmes avec des politiques faisant reculer le financement des groupes féministes, l’accès à l’avortement à l’étranger, le droit à l’équité salariale, la sécurité des réfugiées victimes de violence conjugale et encore.


En conclusion, nous constatons que les conservateurs cherchent à provoquer des débats basés sur des éléments non probants pour prendre le contrôle du corps des femmes. L’avortement sexo-sélectif en est un. Nous sommes contre l’avortement sexo-sélectif. Cependant, le moyen d’éviter que cela devienne un problème est de changer la société sexiste et d’assurer une vie égalitaire pour toutes et tous, mais pas de légiférer. Il demeure cependant encore et toujours que c’est aux femmes de décider.

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Alexa Conradi - Présidente de la Fédération des femmes du Québec

11 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 31 janvier 2013 08 h 05

    Une nuance importante

    «Nous sommes contre l’avortement sexo-sélectif. Cependant, le moyen d’éviter que cela devienne un problème est de changer la société sexiste et d’assurer une vie égalitaire pour toutes et tous, mais pas de légiférer», dit madame Conradi.

    La promptitude avec laquelle on discrédite la Fédération des femmes du Québec devrait toujours alerter les femmes et nous mettre en garde de trop vite prendre part à la déferlante contre elle.

    Il ne faut surtout pas tout mélanger.

  • Robert Henri - Inscrit 31 janvier 2013 09 h 16

    Et si...

    Si au lieu de faire une sélection sur le sexe ou les maladies génétiques on interdisait aux médecins la transmission de ces données aux futurs parents avant la naissance de l'enfant ? Ainsi, si la mère hésite entre donner naissance ou avorter, ça n'entrerait pas en ligne de compte.

    • Sylvain Auclair - Abonné 31 janvier 2013 11 h 20

      Il existe des tests achetables par Internet. Alors...

    • Annie-Ève Collin - Inscrite 1 février 2013 10 h 42

      De toute façon, comme Madame Conradi le signale dans le texte, que le personnel médical dispose d'informations sur le patient et les lui cache est contraire à son droit à la liberté. L'individu doit avoir les informations sur lui-même pour faire des choix éclairés.

  • Pierre Brassard - Inscrit 31 janvier 2013 10 h 13

    Margaret Somerville

    On parle dans ce texte de Margaret Somerville.

    Margaret Somerville est une chercheure qui mérite d'être mieux connue dans le Québec francophone. Une chose irrite l'intelligence. Cette campagne de mme Conradi qui vise à discréditer son travail universitaire est indigne mais parfaitement prévisible. Surtout venant de militante très très très passionnée.

    Ce texte Mme Conradi s'inscrit-il dans une campagne de désinformation ?

    Je ne discuterais pas de la rigueur intellectuelle de Mme Somerville si j'étais Mme Conradi.

    • Annie-Ève Collin - Inscrite 1 février 2013 10 h 46

      Pour moi, on n'a pas lu le même texte, Monsieur Brassard, parce que Madame Conradi ne discute nulle part du travail universitaire de Madame Somerville. Permettez-moi de citer le seul passage du texte où il est question de Margaret Somerville : "D’ailleurs, les plus importantes voix pour un encadrement de l’avortement sexo-sélectif sont contre le droit à l’avortement et pour l’introduction de plus de restrictions. C’est le cas de Margaret Somerville, de REAL women" Alors à moins que Margaret Somerville soit contre le droit à l'avortement (l'est-elle ? moi je ne la connais pas), Madame Conradi ne fait que nous informer sur la position de Margaret Somerville sur l'avortement en général et faire un lien avec sa position sur l'avortement sexo-sélectif.

  • Jean-Léon Laffitte - Inscrit 31 janvier 2013 10 h 32

    Le problème existe au Canada, Mme Conradi ne veut pas le voir...

    Le problème de l'avortement sélectif est bel et bien présent au Canada, mais Mme 'Conradi et la fédération des femmes du Québec qu'elle représente refusent de le voir... Elle préfèrait une campagne d'éducation qui, peut-être, donnerait des fruits d'ici une décennie...
    Un sondage Angus Reid révèle que 60 % de ces répondants au Canada veulent une interdiction de l'avortement sélectif, car ils ne sont pas dupes. Une campagne d'éducation pour contrer l'avortement sélectif est aussi valable qu'une campagne pour la francisation de l'affichage à Montréal, sans loi 101...

    L'Inde n'a pas fait de gros efforts pour empêcher cette pratique "culturelle". Les États-Unis l'ont interdite, avec plus de succès.

  • Jean-Louis Gauthier - Inscrit 31 janvier 2013 19 h 01

    Peut-on avoir enfin un vrai débat sur l'avortement?

    Il y a eu plus de 26 000 avortements au Québec en 2011. Dans une province où l'on accueille 50 000 immigrants pour lui permettre de se renouveler, pourrait-on au moins se poser la question de savoir s'il est normal que l'avortement est la première option auquel pense une femme lorsqu'elle devient enceinte?

    Dans une société où les moyens de contraception sont relativement faciles d'accès, pourquoi en 2013 avons-nous autant de "grossesses non désirées"?

    Nous pouvons rester chacun de notre côté sur nos positions respectives en regard de l'avortement mais tant que nous n'irons pas au fond de cette question, le débat va revenir régulièrement dans l'actualité.

    • France Marcotte - Abonnée 31 janvier 2013 20 h 53

      «...se poser la question de savoir s'il est normal que l'avortement est la première option auquel pense une femme lorsqu'elle devient enceinte?»

      Cette affirmation est complètement fausse.
      Ça part bien mal un débat.

    • Jean-Louis Gauthier - Inscrit 31 janvier 2013 21 h 16

      Alors dites moi qu'elle sera la première question qu'une femme se posera lorsqu'elle découvrira qu'elle est enceinte, qu'elle se demande si elle se voit avec le père dans le future et qu'elle n'est pas où elle voudrait être dans sa vie professionnelle?

      Elle se demande si elle le garde. Il me semble donc que l'avortement sera sa première option.

    • Annie-Ève Collin - Inscrite 1 février 2013 10 h 51

      Monsieur Gauthier, vous êtes déjà un peu plus précis dans votre deuxième commentaire. Cependant, vous continuez d'exagérer la situation. L'avortement n'est pas la première option qui vient à l'esprit de la majorité des femmes enceintes.

      Par ailleurs, vous suggérez dans votre premier commentaire que la diminution démographique serve d'argument pour recommencer à contrôler socialement le corps des femmes, ce qui serait un recul énorme. D'ailleurs, ne vous inquiétez pas, la population humaine n'est pas en danger de disparition pour l'instant.