L’hypocondrie culturelle du Canada français

Pour le chroniqueur du Devoir Christian Rioux, la popularité de la chanson Aujourd’hui ma vie c’est de l’marde, chantée par Lisa LeBlanc, est un symbole du déclin du Québec.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Pour le chroniqueur du Devoir Christian Rioux, la popularité de la chanson Aujourd’hui ma vie c’est de l’marde, chantée par Lisa LeBlanc, est un symbole du déclin du Québec.

Dans sa chronique de vendredi dernier, Christian Rioux nous apprend que la chanson Aujourd’hui ma vie c’est d’la marde de Lisa LeBlanc ne serait pas que la chanson de l’année, mais aussi rien de moins qu’un « symbole du déclin du Québec » (dont la chanteuse n’est pourtant pas originaire), en raison de sa grossièreté gratuite. On trouvera une preuve supplémentaire de l’ampleur des dégâts dans le fait que la « foule gavée et satisfaite [l’écoute] sans hurler, en faisant même semblant de sourire »…


L’affirmation est si énorme, le lien si forcé, que son auteur lui-même peine à le justifier et exprime même le souhait, à la fin de son texte, que celui-ci lui ait « peut-être permis de mieux cerner d’où venait le malaise » provoqué par cette vulgarité assumée. Peut-être, en effet, mais ce n’est pas sûr.


Peut-on supposer que, comme n’importe qui cherchant à trouver une cause à son irritation, M. Rioux ait rapidement et négligemment pigé dans sa réserve personnelle de prêt-à-penser pour en extirper le mythe atavique (et indispensable pour tout commentateur social) du « déclin du Québec » ? La lucidité, en effet, pour une culture qui n’arrive qu’à se féliciter de sa pénible et cahoteuse survie, peut difficilement être autre chose que la perpétuelle agonie de l’hypocondriaque qui voit dans chaque crampe le signe d’un nouveau cancer mortel. Qui, finalement, portera le coup fatal tant attendu et si souvent annoncé : les Anglo-Québécois, le gouvernement Harper, la négligence de la « foule gavée et satisfaite » ou la vulgarité des chanteuses acadiennes ?


Le « problème » québécois


C’est peut-être en raison de cette « lucidité » qu’il est d’aussi bon ton, lorsqu’on se penche sur le cas du Québec, d’aborder la question comme si celui-ci était essentiellement non pas un état ou une société, mais avant tout un problème assez fâcheux auquel on cherche désespérément une solution. Il n’est pas nécessaire de chercher bien loin pour tomber sur des livres ou des textes qui proposent des manières de « redresser le Québec », qui s’interrogent sur ce dont le « Québec a besoin », qui défendent une redéfinition du « modèle québécois » ou qui, en général, parlent de « crise », de « déclin », de la « pauvreté » du Québec ou de sa médiocrité, qui le comparent à la Grèce à genoux, etc.


Ceux qui veulent absolument croire que les choses vont mal trouveront toujours matière à s’inquiéter, mais il me semble néanmoins qu’on chercherait longtemps les symptômes qui justifient un tel acharnement catastrophiste. Ce qui est malheureux, c’est que cette recherche de réels symptômes n’est absolument pas nécessaire : les choses répétées finissent toujours par convaincre. Comment en effet, cerné de tant de diagnostics, ne pas se sentir malade ? Peut-être que ce dont le Québec a avant tout besoin, c’est qu’on libère son chevet de tous ces shamans et spécialistes autoproclamés pour le laisser vivre un peu…


Vent nouveau sur le Québec hypocondriaque


Qu’elle parle de « marde » ou de fleurs, n’est-il pas rassurant de voir qu’une fille de 22 ans chante avec succès du folk en français ? Réjouissant de constater que d’autres jeunes aiment ça et trouvent sa musique cool ? Lisa LeBlanc n’a pas inventé la vulgarité, ni même révélé ou découvert sa puissance évocatrice, mais elle fait partie d’un mouvement nouveau, frais, original, dynamique. À quelle gymnastique intellectuelle faut-il se contraindre pour y voir avant tout un signe de déclin ? Pourquoi, mais pourquoi, toujours revenir à ce même vieux discours de la société québécoise asphyxiée, fatiguée, moribonde ?


C’est précisément ce qu’est l’hypocondrie : s’accrocher désespérément aux explications fatalistes qu’on a trouvées à des problèmes qu’on entretient davantage qu’on ne les subit. N’est-il pas vertigineusement déprimant de constater qu’en vérité certains hypocondriaques ne veulent pas du tout être libérés de leurs fabulations, mais bien plutôt qu’on les confirme ? Leurs douleurs, leurs maladies, leurs défaites, c’est leur identité : ils y tiennent. Il ne faut surtout pas essayer de leur enlever ces précieux acquis.

***

Thomas Ouellet-St-Pierre - Montréal

  • Charles F. Labrecque - Inscrit 14 janvier 2013 06 h 44

    Et si il avait raison

    J'inviterais l'auteur de sortir du grand Montréal et d'aller se balader dans l'arrière-pays, là il pourra découvrir peut-être comprendre un peu de ce que veut dire le fabulateur déprimé. Il faut comprendre que notre niveau culturel hors des grandes villes, ne vole pas très haut. Il y a plus que de la "marde" qui nous chatouille savez-vous.

    • France Marcotte - Abonnée 14 janvier 2013 09 h 21

      Des déprimés, on en rencontre partout, rien de plus facile.

      Et on connaît par coeur leur chanson. Ils devraient un moment se taire, c'est ce qu'ils ont encore de mieux à faire de constructif.

      C'est dans l'espace ainsi libéré que s'élève la petite voix farouche de l'espoir, de la vitalité, à la croissance exponentielle.

      Cette voix de Thomas n'est-elle aussi réjouissante que la rencontre d'un enfant pour un vieillard fatigué?

  • Catherine Paquet - Abonnée 14 janvier 2013 07 h 03

    Bravo et merci.

    Comme capsule santé, anti hypocondrie, je voudrais évoquer brièvement le succès que remportent des oeuvres cinématographique d'inspiration francophone ou québécoise: Rebelle, Histoire de PI, Les Misérables, Henry, Incendies, Monsieur Lazhar et bien sûr Les invasions barbares.

  • Paul Gagnon - Inscrit 14 janvier 2013 08 h 21

    Vulgarité

    Monsieur Ouellet-St-Pierre a bien raison. Ce n’est pas Lisa LeBlanc qui a inventé la vulgarité, c’est l’époque qui est vulgaire… comme un Grand corps malade. Une époque qui gratifie du titre d’œuvre d’art le vandalisme contemporain que constituent les graffitis. Une époque qui nous assourdi sous un vacarme sans fin : essayez d’avoir une seule minute de silence où que ce soit; vous devrez vous déplacer au milieu du Sahara pour l’obtenir (et encore… au Mali en ce moment…).

    La puissance évocatrice, la nouveauté, la fraîcheur, l’originalité (?), le dynamisme… de la marde originelle, ainsi soit-elle.

    C’est le monde qu’on a voulu. Eh bien on l’a eu!

    • Gilles Théberge - Abonné 14 janvier 2013 13 h 15

      Il me semble monsieur Gagnon, que «Grand corps malade» qui est un rappeur fabuleux, ne peut pas être associé à la vulgarité.

      En écrivant cette suite de mots et en mettant une lettre majuscule, j'ai le sentiment que vous faites un jeu de mot avec l'artiste, et je trouve ça exagéré, parce que justement «Grand corps malade» est tout, sauf vulgaire.

      Comme ici par exemple : http://www.youtube.com/watch?v=r4fm9ptMO2A

    • Paul Gagnon - Inscrit 14 janvier 2013 15 h 13

      Personnellement je ne connais pas Monsieur «Grand corps malade» et je n'aime pas le rappe de toute façon. J’ai suivi cependant votre ‘lien’ : il est bien gentil quand même! Je prendrais volontiers une bière en sa compagnie.

      Je n'utilisais son nom que comme un exemple qui m’est venu spontanément à l’esprit. De la même manière, j'aurais pu utiliser - dans un autre contexte - le nom de la boutique de vêtement connue sous le nom de «Banana Republic» : dans mon esprit, comme dans le vôtre j'imagine, une République de bananes est un nom extrêmement négatif. Mais les mots veulent-ils encore dire quelque chose? J’aurais pu, à la place, utiliser des exemples tirés de certains humoristes «pipi-caca», mais je suis allé au plus court : mes excuses donc à Monsieur «Grand corps malade» et à ses fans. D’ailleurs, je sympathise avec lui et je lui souhaite un prompt rétablissement.

      Comprenez donc que j’ironisais : que faire d’autre dans la cacophonie de notre temps? Et puis ces commentaires ne sont pas là pour avancer une thèse de doctorat avec tous les développements nécessaires.

    • Jean-François Trottier - Abonné 14 janvier 2013 19 h 13

      Quelle chance qu'on l'ait eu, ce monde! Sinon nous en serions encore à débattre du sexe des anges en toute perfectitude ou aux circonlocutions jésuitiques du sens réel à donner au nu en peinture, quel beau sujet.

      C'est ainsi depuis toujours : les intellos tentent d'organiser le chaos culturel, celui qui vient de l'humus qui sent la marde au printemps, ou de la marne, eh oui, que les cultivateurs épandent sur le sol (marne : sol boueux et riche au fond de certaines rivières autrefois utilisé comme engrais, d'où le nom de la rivière et de... notre marde).

      Les deux sont tout aussi nécessaires. Sans marde les intellos déconnent, sans intello le chaos.

      La force d'évocation de cette chanson est tout aussi honorable que les tout premiers jazz ou que le street dance, que le français à ses origines, vulgata lingua, que les niaiseries de Gauguin selon les critiques classiques de l'époque ou que les Belles-Soeurs de Tremblay.

      Mon grand regret est que quelques dizaines d'imitateurs placeront le mot "marde" dans leur chanson uniquement pour prendre le train du succès, et que plusieurs radios emboîteront le pas. La force des textes de Leblanc n'en sera pas affectée mais la facilité fera encore son bout de chemin.

      Il y a la facilité de la copie servile.
      Il y a aussi celle qui se pose en juge au nom d'une pureté dont je me méfierai toujours, toujours et autant que des cons qui envoient chier les intellos.

      Ces deux petits snobismes ne sont en fin de compte que l'aveu d'une faiblesse identitaire semblable à celle qui paradoxalement a souvent mené à de grandes démonstrations de force.
      Que dire ? Ben... que ça me fait chier.

    • Paul Gagnon - Inscrit 14 janvier 2013 21 h 14

      Il y a longtemps que nous n’en sommes plus à la chanson de Lisa LeBlanc. Pour ce qui est du sexe des anges, je ne sais pas où on en est, mais, pour ce qui est de faire déborder la Marne, nous sommes pas mal doués, à tel point qu'elle ne veut plus rentrer dans son lit.

      Bref, d'ici quelques années, s'il y a encore quelqu'un pour le faire, on pourra toujours écrire quelques thèses sur le purin agriculturel de ce temps, nous qui aimons tant l’épandre à la façon de Monsieur Larousse, avec en plus la Grâce de la Pesanteur.

      Amusons-nous donc avant que le plancher ne s'effondre et que nous nous retrouvions tous dans... la marde!

      PS : je me demande bien ce que pouvaient être les préférences musicales de Gauguin? Eschatologiques ou scatologiques? Comme il y a longtemps que plus rien ne nous Impressionne, nous sommes à la recherche d’un nouvel extrême. Combien y a-t-il de dimension dans l’Univers? Un nombre indéterminé aies-je entendu dire.

  • Claude Verreault - Inscrit 14 janvier 2013 08 h 28

    Bravo!

    Que ce texte fait du bien à lire! Il va à l'encontre des idées reçues en matière de culture et de langue, telle que souvent véhiculées par notre élite intellectuelle. Bravo encore!

  • André Martineau - Abonné 14 janvier 2013 08 h 35

    Belle réplique !

    Vous avez mis le doigt sur un bobo (sans être hypocondriaque....) D'ailleurs dans la chanson de Lisa Leblanc, on ne doit pas oublier que "Peut-être que demain, ça ira mieux...."