Un idéal libéral à redéfinir

Philippe Couillard a proposé un rafraîchissement de l’idée libérale qui doit aller plus loin encore.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Philippe Couillard a proposé un rafraîchissement de l’idée libérale qui doit aller plus loin encore.

Dans un article intitulé « Revenir aux sources de l’idée libérale », publié dans Le Devoir le 5 décembre dernier, Philippe Couillard expose sa vision du libéralisme. Il en parle sous trois aspects, soit comme contenu politique, comme façon de regarder le monde et comme source d’une sensibilité particulière. Cette contribution de Philippe Couillard au débat public est d’autant plus rafraîchissante qu’il est plutôt rare de voir un candidat à la chefferie d’une formation politique se livrer à pareil exercice de fond. Cela comporte des risques évidents, que la plupart des candidats préfèrent ne pas courir.


Bien entendu, au coeur de la pensée libérale, telle qu’elle est développée et vécue dans la société québécoise, se trouve l’attachement à la fois au Québec et au Canada. Mais permettez-moi d’explorer ici une dimension essentielle, et moderne, de cette philosophie. Il s’agit de la nécessité d’un enracinement du fédéralisme canadien dans l’identité profonde du Québec.


De fait, les libéraux québécois sont fiers, avec raison, d’appartenir au Canada. Ce pays, que les Québécois ont construit avec les autres Canadiens, est devenu avec le temps une puissance moyenne sur la scène internationale. Il est membre du G8, du G20, du Commonwealth et de la Francophonie internationale. La citoyenneté canadienne est enviée un peu partout dans le monde, ne serait-ce qu’en raison des protections que le Canada accorde aux droits et libertés de la personne, de sa force économique et de la qualité de vie qu’il offre à ses habitants et ressortissants.


Pour un fédéralisme intelligent et incarné


Le Canada est aussi, comme on le sait, un État fédéral. Or, le fédéralisme est non seulement une formule à la mode de nos jours - plus de 40 % de la population mondiale vit dans une fédération -, mais c’est également le mode d’organisation des pouvoirs étatiques qui parvient le mieux à concilier l’unité et la diversité. Le principe fédéral est populaire et intéressant parce qu’il favorise la cohabitation de communautés et de groupes différents dans un ensemble qui est cohérent et doté de sa propre physionomie sociale et politique, voire nationale. Le fédéralisme, dans ce qu’il a de fondamental, permet, au niveau fédéral, la mise en commun de ressources, de valeurs et d’ambitions, et au niveau provincial, l’expression des identités particulières et du droit à la différence, tout cela dans un cadre constitutionnel qui assure l’ordre et la stabilité.


Contrairement aux adéquistes d’autrefois et aux caquistes d’aujourd’hui, les libéraux du Québec n’ont jamais caché leur adhésion au fédéralisme canadien. La sincérité de leur conviction les honore. En tant que membre du Parti libéral du Québec, je la partage. Mais cette adhésion au fédéralisme ne doit être ni naïve, ni résignée et ni désincarnée. J’entends par là que la conviction fédéraliste des libéraux québécois ne doit pas être dépourvue de propositions visant à bonifier le système canadien et à y accroître le rôle joué par le Québec, de même qu’elle doit s’incarner dans l’identité du Québec et poursuivre l’objectif ultime d’assurer l’épanouissement de cette dernière. En d’autres mots, les libéraux québécois doivent davantage promouvoir le lien fédéral canadien comme un tremplin pour le Québec et pour son identité linguistique, culturelle, institutionnelle et sociale. Mais si le Canada est une valeur ajoutée pour le Québec, l’inverse est aussi vrai. En ce sens, les libéraux québécois doivent non seulement promouvoir le Canada au Québec, mais ils doivent aussi, avec la même ténacité, promouvoir la reconnaissance du Québec, dans son identité profonde, dans l’ensemble canadien.


Au Canada, certains nient l’existence du caractère national du Québec au nom de celle de la nation canadienne. Pour ceux-là, il ne saurait y avoir qu’une seule nation dans ce pays : la nation canadienne. Ils ont toutefois bien du mal à concilier leur point de vue tranchant avec l’existence des nations autochtones, les Premières nations. Si ces dernières peuvent s’affirmer comme nations à l’intérieur du Canada, et ce, sans mettre en péril l’unité du pays, pourquoi en serait-il différemment pour les Québécois ?


D’autres, par contre, les souverainistes québécois, soutiennent que le Québec doit devenir un pays précisément parce qu’il constitue une nation. Pour eux, à chaque nation doit nécessairement correspondre un État, ou à tout le moins devrait-il en être ainsi pour le Québec.


Les uns et les autres commettent la même erreur : ils font un lien indissociable entre l’État et la nation. Les premiers le font pour s’opposer à l’idée que le Québec puisse s’affirmer comme nation à l’intérieur du Canada. Les seconds, pour justifier la création d’un nouvel État souverain.


Pour leur part, les fédéralistes québécois doivent partir de la prémisse que les Québécois forment une nation (pourquoi nier une évidence ?), mais qu’il est dans l’intérêt de cette nation, tant sur le plan économique qu’identitaire, de faire partie d’un grand ensemble, comme la fédération canadienne. Cela n’empêche pas non plus que ce grand ensemble soit aussi une nation, comme c’est le cas pour la nation canadienne, et que les Québécois puissent légitimement éprouver une fierté à en faire partie.


Au-delà des mots et des concepts, ce qui compte le plus, c’est que le lien qui unit un grand nombre de Québécois au Canada ne soit pas que structurel, intéressé ou instrumental, mais qu’il soit plutôt ressenti comme une richesse à partager avec les autres Canadiens. Mais il importe aussi que ces derniers comprennent qu’il est dans l’intérêt du Canada lui-même que soit valorisée et reconnue l’identité spécifique du Québec.

 

Une tâche à la hauteur de Philippe Couillard


Je m’arrête ici. J’aurais pu tout aussi bien aborder une foule d’autres sujets qui méritent de figurer au premier plan de l’idéal libéral : le renforcement du français, l’affirmation du Québec sur la scène internationale, le recadrage de l’État québécois, de son fonctionnement et de son rôle dans la société, le soutien à la culture, la revitalisation des institutions et de la démocratie, la reconnaissance formelle de l’apport des anglophones à l’édification du Québec d’aujourd’hui, la conciliation entre les libertés et droits individuels et les choix collectifs, l’interculturalisme et le vivre-ensemble, de nouvelles relations avec les Autochtones, la réflexion sur les valeurs dans lesquelles les Québécois se reconnaissent à présent et qu’ils partagent, le resserrement des liens avec le reste de la francophonie canadienne, etc.


J’ai déjà fait connaître publiquement mon appui à Philippe Couillard. Bien que le présent texte n’engage que moi, j’ai confiance dans le fait que Philippe Couillard saura élargir le débat d’idées au sein du Parti libéral du Québec et qu’il saura contribuer positivement, comme il l’a fait si souvent dans le passé, à la redéfinition contemporaine de l’idéal libéral.

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Benoît Pelletier - Professeur titulaire à la Faculté de droit de l’Université d’Ottawa

15 commentaires
  • Michel Seymour - Abonné 10 décembre 2012 05 h 53

    Tourner les coins ronds

    «D’autres, par contre, les souverainistes québécois, soutiennent que le Québec doit devenir un pays précisément parce qu’il constitue une nation. Pour eux, à chaque nation doit nécessairement correspondre un État, ou à tout le moins devrait-il en être ainsi pour le Québec.»

    Vraiment? La vaste majorité de ceux qui ont voté en faveur de la souveraineté au référendum de 1995 réagissaient à l'intransigeance des canadiens qui étaient contre l'Accord du Lac Meech. C'est l'impossibilité de réformer le Canada qui les a incités à adhérer à la souveraineté, et non un point de vue idéologique comme celui que leur attribue Benoît Pelletier.
    Ces gens qui ont voté OUI ne sont-ils pas des souverainistes ? Pourquoi alors caricaturer le mouvement souverainiste ? De la part d'un professeur de droit universitaire, on aurait pu s'attendre à un peu plus de rigueur. Pourquoi la partisannerie doit-elle le forcer à tourner à ce point les coins ronds?
    Se pourrait-il que les souverainistes de conclusion gênent M.Pelletier? Se pourrait-il que, quel que soit le refus des canadiens, et peu importe leur intransigeance à l'endroit du Québec, M. Pelletier restera "fédéraliste" ? Se pourrait-il qu'il restera fédéraliste même si l'État canadien viole systématiquement le principe fédéral?

  • Gilles Bousquet - Inscrit 10 décembre 2012 06 h 37

    Petite question difficile à M. Pelletier

    La nation canadienne est officiellement bilingue et multiculturelle mais, la nation québécoise, est-ce qu'elle l'est aussi ?

    Si le Québec et le Canada sont semblables, pourquoi est-ce que nous devrions former 2 nations différentes s.v.p. ?

    Est-ce que les Anglophones de Westmount et du West Island sont de la nation québécoise ou de la canadienne ? Des deux, en même temps ? Ils seraient bi-nationaux ?

    Nous sommes tous de citoyenneté canadienne, ce qui est moins mêlant pour les philosophes constitutionnels.

    • Richard Laroche - Inscrit 10 décembre 2012 13 h 24

      C'est aux anglophones de westmount et du west island à décider de leur identité (si identité locale il y a) et c'est également à eux de choisir leur structure d'état, canadienne, québécoise ou même fonder leur propre état si leur cohésion sociale en appelle.

      Un vrai libéral dirait: nous sommes tous humains de citoyenneté terrestre. Chaque individu a la liberté d'avoir sa propre identité, son propre langage et d'être propriétaire souverain de ses capitaux. Chaque individu a également la liberté de s'associer au groupe de son choix, et partager l'identité, le langage et de prendre part aux capitaux du groupe.

      La nation, l'état et l'économie ne sont pas mutuellement exclusives. Toute nation peut être divisée en plusieurs États. Tout état peut être composé de plusieurs nations. Et dans toutes les situations nationales et étatiques imaginables, il demeure possible, grâce aux traités, de créer des contextes économiques infiniment variés.

      Le fédéralisme canadian fanatique est tout le contraire du libéralisme. C'est une prison idéologique, sinon un vulgaire paradigme de l'esprit, tout comme le "fédéralisme Québécois".

  • Denis Paquette - Abonné 10 décembre 2012 07 h 50

    une classe sociale soucieuse que de son confort

    S'il est a redéfinir, il y a bien des chances qu'il ne soit plus la solution , enfin, c'est ce que semble nous dire, beaucoup de jeunes, trop de collusions et de magouilles. Si le libéralisme est une belle idée, elle a ouverte la porte a trop de partis pris et a l'égocentrisme d'une classe sociale, soucieuse que de son confort. loll

  • Pierre Meese - Inscrit 10 décembre 2012 08 h 02

    Le PLQ n'est pas fédéraliste, il est statuquiste, c'est bien différent! Des vrais fédéralistes travailleraient à réformer la fédération en faveur du Québec plutôt que de bêtement laisser les choses aller et de tout faire pour étouffer le sentiment national québécois. Ce que vous dites M. Pelletier ne se fera jamais car fermer sa gueule à propos de la question naitonale est trop rentable politiquement.

    Juste une question: pourquoi lorsque la souveraineté est à 40% dans les sondages c'est un mouvement négligeable alors que vous dites que 40% de la planète qui vit sous le fédéralisme est un vaste mouvement populaire? Deux poids, deux mesures?

  • François Dugal - Inscrit 10 décembre 2012 08 h 06

    Le PLQ

    Le PLQ est le bras politique de la Chambre de Commerce. Ce faisant, il est le porte-parole des gens d'affaires, créateurs de richesses, ne l'oublions jamais.
    S'il veut se redéfinir, est-ce à dire que les neuf dernières années ont été un errance hors des vraies valeurs libérales?
    Si le PLQ a erré dans le mauvais chemin, comment se fait-il que le troupeau a suivi?

    • Rodrigue Guimont - Inscrit 10 décembre 2012 11 h 34

      Pire encore!
      D’anciens proches de jean Charest se retrouvent aujourd’hui près de P. Couillard.

      D’anciens directeurs des communications, des ex-ministres et d’ex-directeurs de cabinet de l’ex-gouvernement, des ex attachés politiques ministres, d’anciens conseillers et organisateurs, etc., ils sont là à attendre de reprendre le pouvoir et de recommencer leurs manigances entre amis. Je doute fort que Couillard ait les c....... (la volonté) nécessaires pour se démarquer de son prédécesseur. C'est bien mal parti!...