Climat: l’échec moral de notre génération

Photo: Illustration Tiffet

Si vous avez 27 ans ou moins, vous n’avez jamais connu un mois où la température globale était sous la moyenne historique. Selon le NOAA, juillet 2012 était le 329e mois consécutif où la température globale était au-dessus de la normale. Vingt-sept ans, c’est aussi à quelques années près le temps consacré à la lutte contre les changements climatiques. Quels sont les résultats d’une génération d’efforts ?

Les émissions globales de gaz à effet de serre (GES) ont augmenté de plus de 45 % depuis 1990 au lieu de diminuer. Elles ont atteint 34 milliards de tonnes en 2011.


Les concentrations de GES dans l’atmosphère sont passées de 350 à plus de 390 ppm depuis 1990.


La température moyenne de la planète a augmenté de près d’un degré Celsius (1,5 Fahrenheit) par rapport à l’ère préindustrielle. Cette hausse est déjà suffisante pour provoquer d’ici 2020 la disparition complète de la banquise qui recouvre l’océan arctique depuis plus d’un million d’années. Elle a aussi contribué à des sécheresses historiques comme celles vécues en Ukraine en 2010 et l’été dernier aux États-Unis et qui ont provoqué une baisse de la production agricole, une augmentation du prix des aliments et des crises alimentaires.


La compagnie de réassurances Munich Re affirme dans un rapport publié en octobre 2012 que les dommages causés par les catastrophes naturelles ont été multipliés par cinq en Amérique du Nord en seulement trois décennies, pour atteindre 1060 milliards de dollars en 2011 en plus de faire plus de 30 000 victimes aux États-Unis seulement. Un rapport commandé par la CIA et d’autres agences américaines vient d’ailleurs de conclure que les changements climatiques constituent une menace plus importante à la sécurité nationale des États-Unis que le terrorisme.


L’impensable est devenu réalité. Nous sommes entrés dans l’ère des changements climatiques, une ère de conséquences et d’inconnu.


Tout cela avec un réchauffement qui n’atteint pas encore un degré Celsius, et alors que ce même réchauffement s’accélère au point qu’il est devenu virtuellement impossible de limiter le réchauffement à deux degrés Celsius, soit le seuil fixé par la communauté scientifique au-delà duquel le climat se dérègle irréversiblement. Cet objectif est désormais hors d’atteinte.


La Banque mondiale nous apprenait la semaine dernière que la planète se dirige tout droit vers un réchauffement global de 4 degrés. À quoi ressemblerait un monde à +4 degrés de réchauffement ? Dans ce scénario digne des romans de science-fiction, des sécheresses s’étendent à une grande partie de la planète. Les pénuries d’eau et les crises alimentaires affectent l’humanité entière. Certaines régions du globe deviennent trop chaudes pour être habitées. D’autres sont englouties par la hausse du niveau de la mer. Ces changements provoquent des migrations massives. La vie telle que nous la connaissons sur Terre change irréversiblement, avec des conséquences encore inconnues pour l’humanité.


Ce scénario est celui auquel la génération de mes enfants, nés en 2004, fera face. En l’espace d’une vie humaine, le monde tel que nous l’avons connu depuis plus de milliers d’années basculera radicalement et irréversiblement. Une génération après que l’alarme eut été sonnée par les scientifiques, comment expliquer un tel échec ?


Cet échec est celui de nos institutions politiques. Les bénéfices de la production du pétrole, du gaz et du charbon sont concentrés dans les mains de quelques entreprises et de leurs actionnaires. Mais les conséquences des changements climatiques sont diffuses dans le temps et dans l’espace. En d’autres termes, ceux qui profitent de l’inaction sont peu nombreux, bénéficient de ressources financières quasi illimitées, et ont mis à profit des milliers de relationnistes et de lobbyistes dans une campagne mondiale visant à contrer une action décisive sur le climat. À l’opposé, ceux qui subissent et subiront les conséquences des changements climatiques sont très nombreux, généralement pauvres et sans influence politique, mais surtout répartis sur plusieurs générations à venir. Le rapport de force est inégal, d’autant plus que nos institutions politiques demeurent fondamentalement aveugles aux besoins et aux intérêts des générations futures.


Il s’agit aussi d’un échec moral. Malgré les preuves qui s’accumulent jour après jour sur le caractère irréversible des changements climatiques qui s’amorcent et qui placeront la majorité de l’humanité en situation de survie d’ici la fin du siècle, nous choisissons collectivement de faire primer les profits trimestriels de Suncor ou d’Enbridge sur la vie de milliards d’hommes et de femmes pour des dizaines de générations. Voir aujourd’hui nos leaders économiques et politiques faire l’apologie du pétrole et du gaz devant une telle injustice ne peut mener qu’au constat de leur échec moral. L’aveuglement et l’avidité ne pourront excuser leurs actions devant l’Histoire.


Chaque génération fait face à des échecs moraux : guerres, esclavage, génocides, répression des minorités et des femmes. La liste est longue. Notre génération est celle qui préside à la destruction irréversible des conditions climatiques qui assurent notre survie. Nous sommes la première génération humaine en position de laisser derrière elle une planète inhabitable pour celles qui viendront après elles.


La lutte contre changements climatiques n’est pas une lutte pour la protection de l’environnement. Il s’agit d’une lutte pour les droits des prochaines générations. Et face à la paralysie de nos institutions, nous devons inscrire notre dissidence devant le choix de détruire aujourd’hui, au bénéfice de quelques entreprises milliardaires, ce climat qui est le plus précieux héritage que nous pouvons laisser derrière nous.


Lorsqu’elle a reçu le prix Nobel de la paix en 2004, la regrettée Wangari Maathaï a prononcé cet appel moral qui peut nous inspirer aujourd’hui : « Au cours de l’histoire, il vient un temps où l’humanité est appelée à élever son niveau de conscience, à définir un nouveau cadre moral. Un temps où nous devons dissiper la peur et nous offrir de l’espoir. Ce temps est venu. » Ce temps est celui de notre génération, devant l’Histoire et face à notre conscience.

22 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 4 décembre 2012 06 h 56

    Occasions...

    J'ai déjà entendu un chroniqueur économique affirmer, dans un débat sur le réchauffement climatique, que cela créerait des occasions d'affaires. Je n'ai jamais été certain s'il était sérieux ou ironique, mais le seul fait de raisonner ainsi est d'un cynisme qui reflète bien le monde parallèle dans lequel certains vivent.

    • François Dugal - Inscrit 4 décembre 2012 10 h 22

      Les «occasions d'affaire» créent de la richesse, ne l'oublions jamais.

    • Hélène Roy - Inscrite 4 décembre 2012 13 h 17

      @ Dugal
      De la richesse pour qui?
      À propos, comment appelle-t-on l'argent qui ruisselle de la poche du riche vers la poche du pauvre? Un pourboire.

  • Dominique Cousineau - Inscrite 4 décembre 2012 09 h 24

    Hypocrisie...

    Il y a un moment que j'ai cessé de croire aux beaux discours sur la lutte aux changements climatiques. Ils ne sont que cela : des discours. Les puits, forages et pipelines parlent pas mal plus fort. Tant qu'on se garrochera gaiement pour vider la terre de tout ce qui brûle... Clairement, la seule chose qui nous arrêtera, c'est l'épuisement de toutes les sources de combustibles fossiles.

  • Jean Richard - Abonné 4 décembre 2012 09 h 28

    Un discours usé

    « La lutte contre changements climatiques n’est pas une lutte pour la protection de l’environnement. Il s’agit d’une lutte pour les droits des prochaines générations. »

    Certains groupes écologistes ne savent plus quoi inventer pour justifier leur existence. Comme l'alarmisme ne suffit plus, on modifie la cible. Ici, on joue la corde du générationisme.

    Vivement un autre discours. Oui, les changements climatiques existent. Oui, il y aura des répercussions au niveau territorial, ce qui pourrait avoir des conséquences sociales non négligeables. Mais qu'on cesse de pleurnicher sur des scénarios catastrophes souvent imaginaires, qu'on cesse d'en faire un conte où il y a des bons et des méchants, des victimes et des bourreaux. Ce discours ne nous avance en rien. Pire, il est souvent aux antipodes de la science.

    • Joey Hardy - Inscrit 4 décembre 2012 09 h 58

      Je vous propose d'allez dans l'état de New York, en Nouvelle-Orléan ou au sud des États-Unis leur annoncer que ce qui leur est arrivé était une catastrophe imaginaire.

      Bonne chance!

    • Jean-Yves Arès - Abonné 4 décembre 2012 11 h 11

      «scénarios catastrophes souvent imaginaires»

      Comme exemple de ces scénarios qui annoncent des lendemains ultra-sombre on a ici une citation d'une compagnie d'assurance, compagnie qui en soi est un commerce basé sur la peur, comme quoi que:

      «les dommages causés par les catastrophes naturelles ont été multipliés par cinq en Amérique du Nord en seulement trois décennies»

      Le hic dans cette affirmation qui laisse croire que la situation s'empire a un rythme affolé et affolant c'est que pour une compagnie d'assurance les "dommages" se mesure qu'en terme de dollars et que pour tempérer ce "5 fois plus en 30 ans" il faut ajouter dans la perspective que le PIB américain a été multiplié par 5.25 depuis 30 ans, ce qui indique une place plutôt stable dans la valeur des catastrophes dans l'économie américaine...

      Lien sur les PIB selon l'année: http://tinyurl.com/a68xcz7

    • Paul Sven - Inscrit 5 décembre 2012 22 h 21

      Disons plutôt, M. Richard, que ce discours remet en question nos habitudes de vie, et, oui, cela dérange.
      Mais faire l'autruche est une forme d'hypocrisie envers soi-même. Oui, il est fort probable que les choses vont aller de mal en pis et que seuls deux choix s'offrent à nous :
      1) s'en foutre et voir venir,
      2) reconsidérer ses options politiques trop souvent obsolètes et faire en sorte que le changement vienne d'en haut.
      Tout seul, nous ne pouvons pas grand chose ; ensemble, tout est encore possible.
      Je sais, M. Richard, que seul vous ne pouvez changer de manière de vivre, cela serait désespérant, mais seul vous pouvez imaginer comment cela pourrait être différent, comment cela pourrait être mieux. Ensuite il ne vous reste plus qu'à voter, c'est-à-dire le plus souvent consommer en accord avec ce que vous pouvez imaginer.

    • Jean-Luc St-Pierre - Inscrit 7 décembre 2012 13 h 17

      M. Richard, je pense que vous n'imaginez pas à quel point ce commentaire vous discrédite.

      Vous illustrez à merveille la nécessité de lutter contre cette plaie qu'est l'aveuglement volontaire. Vraiment, vous n'en avez rien à faire que votre cynisme ventripotent participe à la destruction des prochaines générations ?

  • Solange Bolduc - Abonnée 4 décembre 2012 11 h 07

    La VRAIE matière incendiaire, c'est la main de l'homme cupide... annonçant l'inhumation de l'humanité !

    Les changements climatiques et les répercussions du désastre annoncé sur les générations futures, en particulier, devraient élever notre conscience à l'échelle planétaire !

    Vous exprimez avec justesse, M. Mayrand, le fait qu'une minorité profiterait des richesses souterraines, produisant des biens pour mieux s'enrichir aux dépens des plus pauvres de notre planète, ce qui aurait un effet plus que dramatique sur les générations futures.

    Cette dénonciation devrait nous permettre de prendre conscience du danger qui nous guette, du MAL, non utopique, mais cette fois bien réel, qui se propage à la grandeur de la planète. Cette loi de la Terreur, pire que le terrorisme, risque, en effet, de ne jamais se transmuer en Bien, tellement nous nous enfonçons lentement mais sûrement dans ces lieux de la terre où nous enfouissons les déchets que nous produisons "à la peltée", et cela jusqu'au jour où la terre ne pourra plus en ingurgiter et produira, en réaction, cette révulsion magmatique à l'échelle de notre planète, ce qui finira en boule de feu, comme elle serait née en son commencement ?

    Cette propension à détruire nous place devant un fait en train de s'accomplir, avec notre bénédiction: l'allumage de nombreux "feux incendiaires" sur la terre, qui s'assèche lentement, nous annonce la fin de notre monde !

    Les Mayas ne l'avaient certainement pas vu venir celle-ci !

    La VRAIE matière incendiaire, c'est la main de l'homme cupide qui ne pense qu'à ses intérêts immédiats, oubliant qu'après lui, d'autres viendront, mais sans avoir connu la beauté du monde: nos sols fertiles, l'eau en abondance, nos paradis ! Quelques îlots, peut-être resteront, que les riches voudront encore s'accaparer, sous la menace, pour continuer de détruire...

    Il faut souhaiter simplement que l'on prenne conscience du désastre annoncé afin d'en minimiser les effets dévastateurs, autrement la terre deviendra un immense feu de déchets toxiques annonçant l'inhumation de l'humanité !

  • Capitaine Compliké - Inscrit 4 décembre 2012 12 h 18

    Des solutions merci...

    Il ne faut plus parler des problèmes, il y en aura toujours des problèmes. Il faut parler de solutions...

    Solutions communautaire par exemple : Les initiatives des villes en transition.

    les solutions politiques : adopter et milité pour de vrai politique environnemental.

    Les initiatives individuelles : la simplicité volontaire par exemple et aussi changer quelque habitude de vie, comme acheter local, faire un jardin et/ou faire pousser quelques aliments en pot.

    • Solange Bolduc - Abonnée 4 décembre 2012 22 h 26

      Vous dites : "Les initiatives individuelles : la simplicité volontaire par exemple et aussi changer quelque habitude de vie, comme acheter local, faire un jardin et/ou faire pousser quelques aliments en pot.", tout ça je le pratique depuis plusieurs années, ce qui ne me rend pas moins inquiète, et consciente du danger qui guette les générations futures...

      Nous ne sommes pas seuls sur cette planète à faire attention, mais il existe des gens, une minorité, qui, en une seconde, pour une question d'argent, et cela pendant que vous vous acharnez à protéger votre petit lopin de terre, vont passer par derrière vous, et tout détruire ou presque! Il est là le drame !

      Le problème est beaucoup plus important que les initiatives individuelles, ne l'oubliez pas !

    • Laurence Piette - Inscrit 4 décembre 2012 23 h 28

      Je connais bien ça, mais je crois qu'il faut aussi en parallèle des mouvements de masse et de contestation, il faut les 2... je regarde avec la grève ce qui s'est passé c'est que de nombreux jeunes ont osé sortir de la matrice pour découvrir la triste vérité et qui s'impliquent de plus en plus par la suite dans des initiatives alternatives...