Pétro-économie québécoise: les risques

Une plateforme de forage en mer de Norvège. L’adoption du modèle norvégien d’exploitation publique et de gestion de la rente pétrolière devrait être une des conditions du développement pétrolier au Québec.
Photo: Agence France-Presse (photo) Marcel Mochet Une plateforme de forage en mer de Norvège. L’adoption du modèle norvégien d’exploitation publique et de gestion de la rente pétrolière devrait être une des conditions du développement pétrolier au Québec.

e gouvernement du Parti québécois semble déterminé à ouvrir la filière de l’exploitation pétrolière au Québec. Tout en faisant miroiter les millions que cela pourrait générer pour la société, on nous promet un développement qui obéira aux plus stricts critères de l’acceptabilité sociale et environnementale. Dans ces temps d’austérité et de grande stagnation économique, la rente pétrolière fait rêver : remboursement de la dette, garderies, routes, ponts et hôpitaux. Et pourtant, quand on regarde de près les implications écologiques et économiques, une saine hésitation s’impose avant de se jeter bras ouverts dans l’huile schisteuse.


Il est important de rappeler d’abord que l’essentiel des gisements du Québec consiste en des réserves non conventionnelles dont l’exploitation est très risquée sur le plan environnemental (le pétrole de schiste a un bilan de carbone désastreux, parfois pire que les sables bitumineux), et dont la rentabilité est très sensible aux fluctuations du prix.

 

Effets questionnables


Il est indéniable que l’ouverture d’une filière d’exploitation pétrolière aura des impacts économiques importants. Rappelons que le développement soudain, rapide et non encadré d’un secteur pétrolier significatif dans une économie industrielle complexe et diversifiée porte un nom : mal hollandais. Inflation des salaires, explosion du coût de la vie dans les régions ressources, diminution de la productivité, absorption démesurée de l’investissement par les filières pétrolières, saturation rapide du tissu industriel et recours à des fournisseurs étrangers, extrême sensibilité de l’économie et des finances publiques aux cycles de prix du pétrole sont tous des effets du développement d’une « pétro-économie ». N’oublions pas que les économies de l’Alberta, de Terre-Neuve, du Dakota du Nord étaient relativement simples et peu diversifiées avant le développement de leur secteur pétrolier, et donc, on ne peut pas les comparer au Québec comme certains le font.


Et le pire des scénarios est justement celui de la « rente sociale » pétrolière évoquée par la première ministre. Grâce aux redevances, on va se payer des garderies, des hôpitaux et des politiques sociales qui auront tous une belle odeur d’essence ! Dans une économie mature, afin de contrer le développement du mal hollandais, il faut neutraliser l’effet de la rente pétrolière, pas la multiplier ! C’est ce qu’ont fait il y a plus de 20 ans, avec succès, les Norvégiens.

 

Quelle révolution énergétique?


Mais une question de fond demeure : voulons-nous enfermer notre économie et le développement de nos politiques sociales dans la révolution énergétique du siècle dernier ? Cette révolution qui a vu le pétrole remplacer le charbon comme source d’énergie. Nous sommes au seuil d’une nouvelle révolution des énergies dites décarbonifiées, et le Québec est très bien placé pour se lancer dans s’y lancer en particulier grâce à nos immenses ressources hydroélectriques. Alors qu’ailleurs, le défi de l’énergie verte est de la produire efficacement par le solaire et l’éolien, ici, nous l’avons et même nous en exportons. Il s’agit donc pour nous de savoir comment l’utiliser efficacement. C’est-à-dire comment substituer intelligemment le pétrole pour l’électricité. Nous sommes aussi très bien placés pour développer les biocarburants à partir de sources telles que la biomasse forestière. Cela requiert d’importants investissements et des politiques structurantes. Or, le développement de la filière pétrolière, surtout dans le cas du pétrole extrait de l’huile de schiste, demande lui aussi des politiques structurantes et des dépenses publiques massives ainsi que des investissements privés très élevés. Soit nous renforçons notre pétrodépendance, soit nous nous engageons résolument dans la transition de notre base énergétique.


Mais alors, vous me direz : il est possible de développer les deux filières dans une politique énergétique cohérente ! Je demeure extrêmement sceptique sur la viabilité d’une telle proposition, mais j’en partage tout de même ici les contours. Quatre conditions devraient être réunies pour qu’une telle stratégie énergétique soit envisageable et ait des effets positifs sur le développement du Québec. Chacune implique un interventionnisme écologique et industriel robuste et audacieux.


Démontrer qu’une exploitation des gisements du golfe est rentable, faisable et viable sur le plan environnemental. Il faut qu’une telle démonstration se fasse dans le cadre d’une analyse plus globale des perspectives à long terme de développement durable et de transition énergétique. À la lueur d’une telle interrogation, il faut retenir que les projets d’exploitation, dont les bilans de carbone, sont aussi bons que celui du pétrole que nous achetons actuellement à l’Algérie.


Adoption du modèle norvégien d’exploitation publique et de gestion de la rente pétrolière. Le modèle norvégien implique qu’une partie importante des ressources pétrolières exploitables soit réservée à une entreprise publique. Le rachat d’une partie significative des droits détenus par Junex et Pétrolia par un « Pétro-Québec » lui donnerait une réserve de droits sur les gisements suffisamment grande pour qu’elle puisse s’engager dans l’extraction du pétrole de manière rentable et générer une rente qui appartiendrait à la collectivité.


Mise sur pied de politiques économiques de cantonnement des effets dopants et déstructurants de la rente pétrolière. Trouver les mécanismes qui contreront ces effets problématiques, en particulier le maintien et même le renforcement de la diversité économique du Québec. La rente pétrolière qui sera générée, suivant le modèle norvégien, devra être isolée de l’économie en la confiant en partie à un fonds souverain qui en placerait l’essentiel à l’étranger.


Refuser le modèle de la rente sociale et élaborer une stratégie de « rente de transition ». C’est-à-dire que l’autre partie de la rente pétrolière devrait être affectée à un fonds d’investissement dans la décarbonisation de notre économie. Ce fonds viserait non seulement le développement de technologies et la mise en oeuvre d’infrastructures de production d’énergies vertes, mais surtout des technologies de substitution de l’usage des énergies fossiles par des énergies renouvelables et une mise en oeuvre d’un programme massif de transition. Et ainsi, au moment où nous aurons extrait et vendu la dernière goûte de pétrole du gisement Old Harry, notre économie aurait depuis longtemps cessé de dépendre de cette source d’énergie.


Si et seulement si ces quatre conditions sont réunies, il pourrait être envisageable d’exploiter certains des gisements du golfe.

  • Gabriel Claveau - Inscrit 23 novembre 2012 04 h 14

    La transition énergétique du développement durable n'est pas possible sans décroissance

    Le terme "énergie verte", pensé dans le marché néolibéral, est un concept vide de sens réel. Le développement durable n’est en faite qu’un ensemble de rhétorique basé sur un modèle fermé de vision de l’avenir.

    C’est une image de marketing; de l’industrie culturelle, pour rentre toute autre vision de l’avenir suspecte. La vérité est que la transition énergétique postpétrole, soutenue uniquement par des éoliennes et du photovoltaïque, est thermodynamiquement impossible; c’est un conte de fées pensé uniquement pour crée une nouvelle bulle financière pour ainsi marchandiser l’air (bourse du carbone) et justicier la décroissance sociale. En faite c’est carrément un projet de l’oligarchie financière, de Wall Streat et de la Banque mondiale.


    Tout est fait avec du pétrole ou grâce à du charbon. Votre cellulaire, l’écran sur lequel vous lisez ce commentaire, les éoliennes, même les panneaux solaires demandent une quantité astronomique de pétrole. Sans énergie bon marché fabriquer des éoliennes et des panneaux solaires deviendra impossible. L’industrie moderne a besoin d’énergie dense et c’est elle qui permet de fabrique facilement des éoliennes.

    Nos vies seraient semblables à celle du 16e siècle sans pétrole ni charbon bon marché.

    Car avant d’être du capital et du travail, l’économie réelle c’est un phénomène
    physique qui obéit aux lois de la thermodynamique.

    Une société basée uniquement sur les énergies vertes ne peut’être
    que’une société de décroissance économique et sociale. Ce sera la fin de la consommation de masse, de 1001 facilités devenues banales et le retour en force des problèmes du passé.

    Il faut imaginer l’avenir autrement; l’idéologie du marché vert doit être dénoncée, c'est un projet manipulée de A à Z par l’oligarchie financière; le 0.0001 %.

    Parti Optimiste Progressite

    • Yvan Dutil - Inscrit 23 novembre 2012 06 h 59

      Je suis sympatique à l'idée de la décroissance, mais vous avez tout faut du coté de l'impossibilité thermodynamique. En effet, le retours sur l'investissment énergétique des grandes éoliennes dépasse largement 20 et atteint 40 avec les nouveaux modèles sur de bons sites. Dans le cas du PV c'est plus complèxe, c'est entre 7 et 20 fois. Cela varie en fonction du site et de la technologie et de l'intégration au réseau.

    • Jean-Yves Proulx - Abonné 23 novembre 2012 14 h 35

      Quiconque croit qu'une croissance exponentielle peut durer toujours dans un monde fini est ou un fou, ou un économiste. Kenneth BOULDING

    • Gabriel Claveau - Inscrit 23 novembre 2012 16 h 34

      Bonjour monsieur Dutil

      Même si le retour sur l'investissement énergétique des grandes éoliennes dépasse largement 20 ; une éolienne ne peut pas en fabriquer une autre.

      Car comparer la puissance électrique fournie à la quantité d’énergie utilisée pour fabrique l'acier et le béton de l’éolienne n'a pas de sens, puisqu'on ne sait absolument pas comment produire de l'acier sans charbon, de béton sans pétrole et des pales en fibre de carbone sans hydrocarbure...

      C’est également une énergie intermittente, aléatoire, qui n’est pas stockable tant qu’on n’aura pas trouvé des moyens économiques de stockage (ce n’est pas pour demain).

      Une fois qu'on a équipé 20 % en éolien ça devient impossible de dépasser ce seuil sans exploser le coût marginal, vu que ce qu'on rajoute en plus sera de moins en moins utilisé.

      Donc pour résumer : l'éolien n'est pas trop cher que tant qu'on a des fossiles pas chers.

      Cordialement

    • Georges Washington - Inscrit 23 novembre 2012 19 h 14

      Une éolienne de 1MW et plus produit en 2 à 3 mois l'énergie qu'aura nécessité sa fabrication, tout inclus.

      Pour le solaire, un panneau solaire prendra plus de 2 années et demie avant de produire un bilan énergétique positif.

    • Yvan Dutil - Inscrit 24 novembre 2012 11 h 17

      Monsieur Claveau, vous reprenez des théories soutenues entre autre par Peuportier. Dans les faits cependant, vos craintes sont exagérés. Il y a des solutions alternatives à chacun des problèmes que vous invoquez. Cependant, cela pourrait vouloir dire sacrifier des la performances à certains endroits ainsi que certaines façon de faire. On peut fonctionner avec du 100% renouvelable avec un niveau de vie très décent. Le problème est que l'on ne peut pas le faire demain matin. C'est minimum 50 ans de travail à temps plein.

  • Fernand Turbide - Inscrit 23 novembre 2012 08 h 32

    Un rêve de gens de ville...

    C’est bien beau de rêver mais c’est un rêve de gens de ville qui ne connaissent rien de la réalité de cette communauté maritime. Le moindre déversement ou naufrage d’un pétrolier dans cette mer intérieure cinq fois plus petite que le golfe du Mexique serait catastrophique a l’économie de cette communauté touchant cinq provinces qui bordent ce plan d’eau.
    Le golfe St-Laurent est un garde-manger d’une grande richesse: fruits de mer en quantité et poissons en tout genre il est l’avenir d’une saine alimentation. Il faut oublier ce rêve de ville et ce cauchemar pour les habitants de cette communauté et le remplacer par la possibilité d’ériger des éoliennes sans danger pour la pêche et le touriste base de l’économie locale.

    Fernand Turbide

    • Jacques Patenaude - Abonné 23 novembre 2012 09 h 00

      Je veux bien oublier ce "rêve" mais de toute façon, d'accord ou pas, les Terre-Neuviens vont l'exploiter ce gisement. Pour moi ça fait parti de l'équation.

    • Bernard Terreault - Abonné 23 novembre 2012 09 h 46

      Voua avez bien raison M. Patenaude!

  • Bernard Terreault - Abonné 23 novembre 2012 09 h 56

    A long terme

    A terme il faut réduire mondialement la consommation de pétrole pour éviter le réchauffement climatique incontrôlé et l'accumulation de pollution, mais ça ne peut se faire, justement, qu'au niveau mondial. Exclure une exploitation du modeste potentiel pétrolier du Québec, quand Terre-Neuve va le faire de toute façon, c'est subir les conséquences environnementales négatives sans profiter des conséquences économiques positives!

    • Richard Larouche - Inscrit 23 novembre 2012 12 h 53

      Tant qu'on raisonne et qu'on se comporte comme des moutons en se disant que les autres vont exploiter le pétrole de toute façon, la consommation de pétrole continuera à augmenter et le réchauffement climatique continuera à s'aggraver. Il faut des leaders, pas des moutons ! L'avantage de faire partie des leaders, c'est qu'on pourrait développer des savoir-faire pour réduire notre empreinte écologique et, lorsque d'autres pays cesseront de bêler, notre expertise sera sollicitée. Tant qu'on est dirigé par des moutons, il ne se passe rien parce qu'aucun mouton ne veut prendre l'initiative. Ainsi, les conférences de l'ONU sur le climat n'ont jusqu'à maintenant donné peu de résultats parce que les délégations nationales ont la phobie du leadership. Et, comble de malheur, il y a plusieurs loups dans la bergerie dont notamment les lobbys pétrolier et gazier, les agences de crédit et les pétro-gouvernements qui servent d'abord et avant tout les intérêts des lobbys pétrolier et gazier.

    • Fernand Turbide - Inscrit 23 novembre 2012 21 h 37

      Terre-Neuve ne doit pas le faire non plus et pour les mêmes raisons...

  • Richard Laroche - Inscrit 23 novembre 2012 09 h 57

    Ralentir le progrès sans l'arrêter

    Un jour la terre mourra naturellement, un jour le soleil s'éteindra. Un jour peut-être un astéroïde croisera notre chemin.

    L'humanité sera appelée à vivre ailleurs, sans planète ni écosystèmes, uniquement à partir d'une base de ressources renouvelées artificiellement. Mais on pourrait profiter encore de plusieurs milliers d'années des écosystèmes sur cette planète. Rien ne presse.

    Les seules personnes qui peuvent voir une "création" de richesse par l'exploitation du pétrole, c'est les personnes qui considèrent que c'est ultimement un progrès (un enrichissement) de détruire les écosystèmes si cela nous permet de développer des technologies (richesses) pour vivre avec des ressources renouvelées artificiellement.

    La nature aura une fin, laissons à nos enfants la chance de vivre l'expérience d'un monde. Être témoin d'une époque est une richesse qui ne se monnaye pas.

  • Raymond Turgeon - Inscrit 23 novembre 2012 12 h 28

    La prudence est de mise

    J'accepte mal que la classe politique (presque sans distinction de partis) s'interdise une ''saine hésitation'', comme le dit si bien l'auteur du texte que nous commentons ici, avant de se lancer à corps perdu dans des projets aussi risqués, tant sur le plan économique que sur le plan écologique.
    En poussant un agenda politique à tout prix, au détriment du sage savoir et sans puiser dans le bassin de l'expérience planétaire, on s'expose au mieux à des résultats décevants. L'intérêt global et à long terme de la société est ainsi compromis, bafoué.

    Raymond Turgeon