Langue - Au-delà du français menacé

Le français peut-il être autre chose au Québec qu’une « langue menacée » par l’anglicisation ? Est-ce vraiment la seule manière juste d’en parler ? La question se pose au moment où le gouvernement de Pauline Marois se met à l’oeuvre, armé d’un programme qui compte raffermir la Charte de la langue française.

Il y a tout de même un paradoxe à affirmer que les anglophones de Montréal sont « une richesse » pour le Québec et qu’il faut établir des liens « organiques » avec eux, comme l’a affirmé notre première ministre en prenant les commandes de l’État, alors que son propre parti semble incapable, depuis des années, de parler de la présence de l’anglais à Montréal autrement qu’en agitant le spectre de l’« anglicisation ». Cette vision toujours antagoniste, toujours conflictuelle, qui n’est d’ailleurs pas l’apanage du seul Parti québécois, paraît peu invitante, c’est le moins qu’on puisse dire, et on comprend les réticences des milieux anglophones.


Mais c’est le rapport au français parlé à Montréal et au Québec qui se trouve du même coup en cause. Il y a en effet quelque chose de débilitant à répéter jour après jour, comme un mantra, que « notre langue est menacée ». Débilitant, parce qu’à force d’appuyer sans cesse sur ce signal d’alarme, on en vient non seulement à affaiblir le message, mais à appauvrir terriblement la réalité, à oublier ce qu’il y a de positif et de créateur dans le français québécois contemporain, même s’il est trop souvent massacré par trop de locuteurs francophones eux-mêmes, ce qui est une autre histoire…


Tous ces oublis… volontaires?


Comment se fait-il qu’on parle si peu, par exemple, de l’admirable diversité des parlers français à Montréal, avec toutes ses teintes et ses accents haïtiens, maghrébins, libanais, italiens, latino-américains, avec ses intonations africaines ou asiatiques ? Comment se fait-il qu’on ne parle jamais de ces nombreux clients anglophones qui s’adressent en français, oui, en français, aux commis qui les servent dans des boutiques et autres commerces, sans parler des services gouvernementaux ?


Pourquoi la petite dame chinoise qui me vend en français du papier et des enveloppes à la papeterie, les serveurs indiens qui me servent en français mon repas au cari dans l’ouest de la ville, le boucher iranien qui me vend en français du poulet au safran dans le même quartier ou encore l’horloger juif anglophone qui répare ma montre et converse avec moi dans la langue commune du Québec - pourquoi tous ces gens ordinaires n’occupent-ils jamais aucune place dans le discours de « la langue menacée » ?


On connaît la rengaine : c’est le « portrait d’ensemble », le rapport de forces global qui importe, même si ce « portrait » pointe uniquement vers les 5 % ou, au pire, 10 % de cas qui dérogent à cette pratique publique du français. Drôle de portrait d’ensemble, qui oublie d’ailleurs que ces chiffres auraient été trois, quatre ou cinq fois plus élevés il y a trente ou quarante ans…

 

Richesse de la diversité


Loin de moi l’idée de prendre à la légère le sort et la vitalité du français québécois dans le contexte nord-américain que l’on connaît, mais nous avons l’urgent besoin d’un discours sur la langue qui ne soit pas purement comptable et alarmiste, qui prenne en charge, autrement que du bout des lèvres, la diversité et la richesse linguistique de Montréal : pluralité des langues (dont l’anglais), pluralité des français parlés, sans que l’on néglige pour autant l’objectif de la langue commune.


Il se pourrait que le choix de Mme Diane De Courcy comme ministre responsable de la langue française soit à cet égard de bon augure, elle qui a pu mesurer de près, sur le terrain scolaire, cette effervescence linguistique. Mais il faudra que sa chef et ses collègues cessent de toujours réduire l’anglais à un péril et acceptent que l’« anglicisation » ne soit pas le seul discours possible sur la situation du français à Montréal.

18 commentaires
  • Yves Claudé - Inscrit 22 septembre 2012 03 h 16

    «La petite dame chinoise» … et celle de la rue Panet !

    «Cette vision toujours antagoniste, toujours conflictuelle» … c’est celle du mépris de la nation québécoise, celle de ceux qui nous ont conquis et rêvent encore de notre disparition, mais c’est malheureusement aussi celle d’un certain nombre d’immigrants qui s’identifient à la nation dominante, anglophone et néobritannique, et qui affichent, malheureusement, un certain mépris à notre égard, en même temps que le rejet de la langue nationale du Québec.

    Quant à évoquer des clichés, somme toute peu littéraires, et plutôt condescendants, en oubliant celle de la rue Panet … «la petite dame chinoise» du dépanneur du coin de la rue, dans mon quartier très francophone, ne parle pas un mot de français, ce qui choque terriblement ma fille adoptive d’origine chinoise !

    Le Québec a besoin à la fois d’une mobilisation nationale et populaire, et d’interventions étatiques, pour résister et exister en tant que société francophone, et ceci peu importe les états d’âme de certains qui éprouvent une certaine fatigue lorsqu’il faut lutter pour simplement exister ! N’est-ce pas là d’ailleurs, le sort général de l’Humanité ?

    Yves Claudé - Montréalais … et Montréaliste !

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 22 septembre 2012 08 h 45

    Pourquoi ?

    S'il en est ainsi, c'est parce que le PLQ et la Cour suprême du Canada ont tout fait pour réduire et annuler les mesures mises de l'avant pour protéger le français et intégrer les allophones et les nouveaux arrivantsé

  • Gilles Bousquet - Inscrit 22 septembre 2012 09 h 19

    Toutes les langues menaçées par l'anglais

    Pas seulement, le français au Québec mais, toutes les langues sur la terre sont menacées par l'anglais...même en France et probablement, éventuellement, en Chine et en Inde itou.

    Fait que...si nous ne voulons pas être anglicisés au complet, trop rapidement, faudra continuer à RÉSISTER avec les moyens appropriés.

    • France Marcotte - Abonnée 22 septembre 2012 12 h 28

      Oui, il y a une tendance à l'uniformisation (ce serait tellement plus pratique) que l'on perçoit et contre laquelle, d'instinct, on cherche à se protéger.

      Aplanir les particularités en abolissant les distances...un délice pour les affaires.

    • Sebastian Sajaroff - Inscrit 22 septembre 2012 15 h 30

      Ça fait plus de 3000 ans que de différents pays jouent
      à conquérir le monde. Personne l'a réussi.

      Il y a 2000 ans, les langues dominantes en Occident
      étaient le latin et le grec.

      Il y a 1000 ans, l'arabe était la langue de la science de
      l'Espagne jusqu'en Irak.

      Il y a 200 ans, le français était la langue dominante
      dans le monde du commerce, des arts, de la science
      et de la culture occidentale.

      Il y a 100 ans, c'est l'anglais qui a commencé à
      prendre sa place.

      Aujourd'hui, je ne suis pas tellement sûr qu'il
      gardera longtemps sa place prédominante.

      L'espagnol, le mandarin et l'arabe sont les trois en
      forte expansion.

  • Jean Richard - Abonné 22 septembre 2012 11 h 05

    Le sort du français

    Le PQ veut faire du français une question politique. Il fait fausse route : la langue est avant tout une question culturelle, puis sociale. Quand deux peuples calquent leur culture et leurs valeurs sociales l'une sur l'autre, la présence d'une langue différente n'est plus vraiment nécessaire.

    Un fait anecdotique

    Télé-Québec, notre télévision nationale québécoise, vient de mettre en onde une nouvelle émission jeunesse, Le dernier Passager, où jeux d'adresse et jeux questionnaires sont à l'honneur. Jeux questionnaires ? Les jeunes participants, venant pourtant d'écoles francophones, doivent pour gagner être de fidèles auditeurs de la télé américaine car un nombre non négligeable de quesltions portent sur les vedettes et les héros de notre voisin du sud. De là dire que la culture américaine est LA culture gagnante, il n'y a qu'un pas à franchir. Notre télé nationale fait la promotion auprès des jeunes de la télé anglo-américaine, point à la ligne.

    Un fait inquiétant

    Je connais et fréquente bon nombres de gens de tous âges, venus de partout. Bien que ce soit encore un échantillon bien petit, une constatation s'impose : chez les jeunes surtout (moins de 30 ans), ceux qui parlent et écrivent le meilleur français viennent de l'immigration. Et entre ces jeunes issus de l'immigration et les francophones de souche, les premiers sont également ceux qui maîtrisent le mieux l'anglais. C'est parmi les jeunes francophones de souche qu'on retrouve le plus grand nombre de gens qui torturent le français et pire, tentent de le remplacer par un anglais fort mal maîtrisé.

    Bref, il faut se réjouir de voir le français montréalais s'enrichir et se diversifier par un apport extérieur, ce qui est sain. Mais ce néo-français parlé par les immigrants n'est pas celui que le PQ reconnaît et prétend défendre avec des politiques d'une autre époque, hélas !

    • Djosef Bouteu - Inscrit 22 septembre 2012 23 h 47

      La langue c'est politique. Pourquoi le nier? Tous les états ont une politique linguistique.

      Le français montréalais s'enrichit, se transforme, et c'est normal. Le français montréalais régresse rapidement, ce n'est pas normal.

      Curieux d'ensencer le français qui se diversifie grâce à l'immigration tout en dénigrant allègrement le «français des jeunes de souche». Manque de cohérence de votre part.

      N'est-il pas lui aussi une richesse? Ou iriez-vous jusqu'à dire qu'il existe des dialectes et accents du français «inférieurs»? Associés à une catégorie sociale particulière? On pourrait quasiment deviner du racisme dans vos propos. Des propos d'une autre époque, pour reprendre vos mots.

      «Mais ce néo-français parlé par les immigrants n'est pas celui que le PQ reconnaît et prétend défendre avec des politiques d'une autre époque, hélas !»

      Quel français associez-vous au PQ? Celui de Charlevoix? Celui de la Montérégie? Celui de Montréal? Celui de Pauline Marois ou de Maka Kotto? Parce que c'est difficile de voire autre chose que de la mauvaise foi dans votre phrase.

      Ensuite, «politique d'une autre époque», ça veut dire quoi?
      La politique de la Norvège en 2012, c'est d'obliger 300 heures de cours de norvégien pour les immigrants, travailleurs et conjoint de travailleurs dont le permis de travail permet d'avoir la résidence permanente.

      La politique de la Suisse de 2012, c'est de ne donner de services publics que dans la langue officielle du canton.

      La politique des États-Unis en 2012, c'est une école publique anglophone. (Pas d'école publique francophone pour les Acadiens du Maine, même pas dans les villes à 80%+ francophones.)

      La politique de l'Espagne en 2012, c'est le devoir constitutionnel de connaître le castillan / espagnol, ce qui ne dispense pas les résidents des régions autonomes de l'éducation publique en catalan (et le castillan comme langue seconde), pour ne prendre qu'un exemple.

      S'informer et s'ouvrir, c'est bien :
      http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/index.html

  • France Marcotte - Abonnée 22 septembre 2012 12 h 01

    Intellectuels mous

    On aimerait bien mieux, c'est certain, rester dans la beauté et le partage en fixant le regard sur ce qui enchante.


    Mais il faut savoir aussi se battre quand c'est nécessaire de répondre à la provocation et de protéger ce à quoi on tient.

    Au dépanneur de mon quartier, des Cambodgiens d'origine se démènent pour me parler français, mais à Berthier l'autre jour, dans un des seuls commerces encore ouverts de la ville, on ne savait que prendre l'argent et redonner la monnaie, pas un mot de français.

    Je dois savoir comment réagir aussi quand l'usage de l'anglais, dans mon propre quartier francophone, progresse proportionnellement à la grosseur des entreprises.

    Dans nos gants de velours, on doit garder les griffes biens acérées.
    On ne peut pas toujours faire dans la dentelle, il faut parfois se battre becs et ongles pour défendre ce à quoi on tient.

    Mais est-ce qu'on tient à quelque chose encore ou bien on a déjà décidé de se laisser couler, comme le suicidaire qui s'abandonne?