Conflit étudiant - Le Québec : une société à débloquer

Pour nombre d’observateurs, les élections qui s’en viennent à grands pas seront le point d’atterrissage du soulèvement étudiant et populaire du printemps 2012. Or, un simple brassage des représentants politiques ne parviendra pas à régler les contradictions profondes qui traversent la société québécoise, et dont ce conflit s’est avéré être le révélateur.


Les institutions vétustes en place et l’absence de débat public sur les orientations que prend la société entrent en collision frontale avec les revendications d’une jeunesse qui ravive les idéaux fondamentaux de la Révolution tranquille à partir d’une nouvelle sensibilité altermondialiste, écologiste et féministe. L’avènement d’une démocratie plus authentique que les jeunes hommes et femmes revendiquent suppose des changements institutionnels beaucoup plus marqués que ne le permet le jeu de l’alternance des grands partis.


On a voulu dépeindre les étudiants comme des « radicaux » intransigeants et des adeptes de la « violence » et de l’« intimidation ». Pourtant, leurs revendications seraient presque apparues banales dans les années 1960. À l’époque, le Parti libéral de Jean Lesage et l’Union nationale de Daniel Johnson père défendaient la gratuité scolaire. Le mouvement indépendantiste naissant, pour sa part, élaborait une critique des institutions parlementaires britanniques et de la domination du gouvernement fédéral qui entravaient l’épanouissement du peuple québécois. La jeunesse d’alors revendiquait le droit de choisir librement son avenir sans être soumise à des autorités dogmatiques ou des puissances étrangères illégitimes.


Si les revendications étudiantes apparaissent aujourd’hui aussi scandaleuses, c’est que le Québec et son élite ont depuis longtemps abandonné le projet de la Révolution tranquille pour se soumettre au gouvernement fédéral et aux injonctions de la mondialisation économique. La crise du politique et de l’espace public a rendu la société allergique aux débats sur les questions de fond. Le radicalisme de marché n’hésite pas à réprimer sévèrement les mouvements sociaux qui contestent le caractère antidémocratique des réformes imposées par le néolibéralisme, lesquelles corrompent non seulement l’esprit de l’enseignement supérieur, mais l’ensemble des institutions publiques du peuple québécois.


Le conflit qui a débuté au printemps 2012 révèle ce blocage. Nos institutions vétustes et l’absence d’un mode de scrutin proportionnel favorisent la domination, en alternance, d’un duopole formé des deux grands partis (le Parti libéral et le Parti québécois). On dira que le PQ exprime un autre point de vue. En réalité, ce n’est pas évident. Les étudiants se souviennent qu’il s’est lui aussi montré favorable de nombreuses fois à l’augmentation des droits de scolarité et à l’instrumentalisation commerciale de l’éducation dans le cadre de l’« économie du savoir ». Les jeunes naturellement ont peu confiance face à un jeu de « chaises musicales » entre ces deux pôles dominants.


Les revendications des étudiants débordent la défense de l’éducation publique et de la gratuité scolaire. C’est la corruption de la chose publique, le bradage des ressources, la dégradation du territoire et de l’environnement, l’absence d’égalité des hommes et des femmes, bref, un vaste ensemble de blocages au niveau social qui les préoccupe.


Une très grande partie des jeunes n’accepte pas que les orientations économiques priment la justice sociale et soient dictées par une poignée de gestionnaires et d’experts proches de l’élite économique. De même, les citoyens qui ont battu de la casserole pour épauler la jeunesse ne veulent pas bêtement substituer la « rue » à l’autorité politique : en exigeant une démocratie plus vivante et plus profonde, ils demandent d’avoir leur mot à dire, le droit d’être responsables de ce que devient le Québec, plutôt que de subir des politiques inéluctables, ultimement justifiées par le recours au bâton ou au bâillon.


Lors des manifestations du printemps, les affiches, drapeaux et poèmes laissaient transparaître comme en filigrane un désir de réappropriation du projet d’autonomie collective et du projet de pays. Pourtant, la question de l’indépendance n’est pas trop explicite dans le discours étudiant. Cela exprime la difficulté de redéfinir explicitement un projet d’« émancipation nationale » qui, sous l’égide du PQ, en tout cas, a abouti dans un cul-de-sac, en partie parce que le PQ a misé sur Québec Inc. plutôt que sur les aspirations populaires.


Le défi de surmonter ce « malentendu » entre les aspirations sociales et le projet d’émancipation nationale est réellement difficile. Même si des avancées ont été réalisées en ce sens par les mouvements populaires et par Québec solidaire, beaucoup reste à faire. C’est pourquoi le mouvement et les contradictions qu’il révèle ne disparaîtront sans doute pas avec l’élection qui approche.


Seul l’avenir dira, cependant, si le mouvement parviendra non seulement à déverrouiller le blocage institutionnel de la société québécoise, mais à instituer un Québec dans lequel il n’aura plus honte de se reconnaître et où il sera enfin possible de dire « maîtres chez nous » de manière inclusive et décomplexée.

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Pierre Beaudet, Professeur de développement international à l’Université d’Ottawa; Gordon Lefebvre, Enseignant à la retraite; Éric Martin, Professeur de philosophie au collège Édouard-Montpetit.

  • Yves Claudé - Inscrit 17 juillet 2012 01 h 32

    Amorce de déblocage dans le passage étroit du contexte électoral … ?

    Les auteurs nous proposent une brève synthèse des enjeux contemporains, sur le thème d’une «société à débloquer», thème récurrent, puisqu’il fut aussi celui de la Révolution tranquille. Cependant, eux qui ne sont pas sans ignorer les bases de la dialectique marxiste et la nature de l’État, semblent tourner en rond dans une impossible quadrature du cercle…

    Sympathisants ou membres de Québec solidaire, ils ont le rare mérite de garder une certaine distance critique par rapport à cette formation petite-bourgeoise. Ils savent bien que QS ne peut être la base d’un parti ouvrier et populaire que l’on a tenté de construire depuis près d’un siècle, des premières cellules communistes à l’expérience avortée des “ml” échouant à construire leur “parti prolétarien”. C’est pourtant une organisation politique de masse, avec des structures d’auto-éducation et d’auto-défense, qui serait à même de débloquer réellement la société québécoise.

    Coincés entre le centrisme du PQ et le gauchisme de QS, tandis que la direction de la CLASSE se prend pour une avant-garde du «peuple», curieusement désinvestie de la question nationale… Que faire ?

    Faudrait-il réhabiliter un savoir social critique qui s’est construit patiemment dans la conjonction des luttes et des intellectuels organiques, une culture socialiste qui semble passablement étouffée sous le vacarme des slogans ? De cela pourrait résulter, dans une nécessaire résurgence de la pensée dialectique, la mise en évidence de l’impératif d’un déverrouillage étatique, préalable à toute velléité de «déblocage» de la société. Malgré ses limites, seul le PQ est en mesure d’effectuer ce déverrouillage, cette amorce de «déblocage», dans le passage étroit du contexte électoral ! Cela s’impose, alors que face à la liberticide loi 78, une partie du mouvement étudiant subit actuellement la tentation de la clandestinité.

    Yves Claudé

    • Pierre-Alexandre Paquet - Inscrit 18 juillet 2012 13 h 48

      Pourquoi renverser la dialectique encore une fois (l'État précédant le fait social, c'est digne du flagorneur Hegel) et du même coup se revendiquer de Marx et de Gramsci (sans leur concéder leurs contributions révolutionaires ?) sinon afin de remettre la société dans l'anti-chambre du politique ? Or, la société est politique... et en ces temps agités, elle l'est bien plus que l'État ! Ce qui est formidable.

      Au moins vous percevez que l'élection est un passage étroit et un étau.

  • Roland Guerre - Inscrit 17 juillet 2012 02 h 04

    Vers de nouveaux cahiers (2)

    Le diagnostic réalisé rejoint celui de la jeune génération. Je crois que les questions posées par le manifeste nourriront le débat, permettront la rédaction de nouveaux cahiers de doléances, avant la réunion des nouveaux "Etats - généraux" du Québec. La jeune génération conduira la "révolution tranquille 2012" qui construira la nouvelle Charte sociale, dans un monde dominé par la transition écologique, l'épuisement des ressources, la nécessité de définir un nouveau mode de vie.

  • Catherine Paquet - Abonnée 17 juillet 2012 05 h 22

    Parler pour parler...

    Comme on dirait, écrire pour écrire.

    Beaucoup d'espace pour égrener une série de vieux clichés, sans fournir aucune précision sur ce que cela peut bien vouloir dire dans le quotidien.

    Voyez plutôt, la succession de phrases classiques.

    On dénonce des "institutions vétustes"; on demande une "démocratie plus authentique"; on réclame le droit de choisir librement son avenir (sans parler des référendums passés); on dénonce le "caractère antidémocratique des réformes imposées par le néolibéralisme qui corrompent l'enesemble des institutions publiques" ;enfin, on reprend la phrase "maître che nous, sans dire qu'on ne lui a jamais donné une définition précise, depuis 50 ans.

    Est-ce qu'on est plus avancé et plus informé après la lecture de ce texte qu'avant?

    • Eric Gaul - Inscrit 17 juillet 2012 09 h 35

      Avez-vous des enfants, M. Paquet ?

      J'en ai quatre, et j'enseigne. Je répète les mêmes choses, années après année, à la maison et au travail, et pourtant, il se trouve que c'est toujours nouveau pour des jeunes.

      Vous n'êtes pas seul au monde, ces discours doivent être entendus par les nouvelles générations, même si vous les connaissez par coeur.

    • Richard Nault - Inscrit 17 juillet 2012 20 h 42

      Cher M. Paquet, si vous n'existiez pas, il faudrait possiblement ne pas vous inventer, car des épigones comme vous, j'en croise partout où la fatalité, le conservatisme et le cynisme a eu le dessus sur la raison. Il serait agréable de lire vos propositions ainsi que les croyances qui les fondent. C'est facile de critiquer sans se mouiller, à jouer au gérant d'estrade confortablement bien installé devant un écran pendant que les autres luttent à contre courant pour améliorer un tant soit peu notre sort et celui des futurs générations. Si on vous plaçait par exemple, sous un voile d'ignorance (John Raws), que vous étiez entièrement ignorant de votre situation réelle, à la fois biologique et sociale, quel type de principe de justice fonderiez-vous pour améliorer l'éducation, les services publiques, la démocratie??? Probablement que vous n'avez rien à cirer des pelleteux de nuages et de leurs idéaux. Pourtant, vous bénéficiez socialement et matériellement de l'effort et des luttes d'une multitude d'individus qui n'ont jamais démissionné face aux adversités et aux injustices. Faire évoluer une société vers une plus grande justice et égalité exige du courage et avec ce qui s'en vient bientôt dans notre p'tite province, il en faudra beaucoup pour empêcher la dissociété. De quel côté êtes-vous, du côté des collabos ou des résistants? Il faut avoir le courage de ses idées et il faut que les idées soient plus grandes que nous. Les auteurs nous convient ''à déverrouiller le blocage institutionnel de notre société''. Dans mon école à moi, il y a deux façons de déverrouiller une porte: soit avec une clef ou avec un passe partout. Pas question de la défoncer, nous sommes un peuple pacifique ;-) Par contre, de votre côté, vous vous contentez de regarder la porte, pire, vous passez votre temps à regarder par le trou de la serrure...

  • Chantal Mino - Inscrite 17 juillet 2012 07 h 17

    Merci beaucoup à M. Pierre Beaudet, M. Gordon Lefebvre et M. Éric Martin pour cette lettre qui nous présente un beau tour d'horizon d'où en est rendu le Québec avec sa politique et merci au Devoir de l'avoir publiée

    Je retiens tout particulièrement ces deux paragraphes :

    « Le radicalisme de marché n’hésite pas à réprimer sévèrement les mouvements sociaux qui contestent le caractère antidémocratique des réformes imposées par le néolibéralisme, lesquelles corrompent non seulement l’esprit de l’enseignement supérieur, mais l’ensemble des institutions publiques du peuple québécois.

    ...

    Une très grande partie des jeunes n’accepte pas que les orientations économiques priment la justice sociale et soient dictées par une poignée de gestionnaires et d’experts proches de l’élite économique.»

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 17 juillet 2012 08 h 58

    Transparence ou endoctrinement ?

    « Le défi de surmonter ce « malentendu » entre les aspirations sociales et le projet d’émancipation nationale est réellement difficile. Même si des avancées ont été réalisées en ce sens par les mouvements populaires et par Québec solidaire, beaucoup reste à faire. C’est pourquoi le mouvement et les contradictions qu’il révèle ne disparaîtront sans doute pas avec l’élection qui approche. »

    De cette citation, ce mot :

    Pourquoi ce « malentendu » apparaît-il comme un défi, ou déni ?, de société à surmonter, à débloquer ?

    Qu’espérer de ce « malentendu » lorsqu’on sait que les problématiques soulevées (aspirations sociales, émancipation nationale) sont « absentes » des mouvements populaires et de Québec Solidaire, notamment en ce qui concerne leur objectif principal (vers une Révolution, à la façon des troskystes, des maoïstes, ou autres démocraties dites populaires, du Québec ?) qui les structure, les active, les domine !

    Oui, aux aspirations sociales et émancipation nationale souhaitées … mais pas à la manière du Manifeste qui, politiquement, socialement et économiquement orienté, sollicite des avenues indigestes ou mécompréhensibles et désuètes !

    De ce point de vue, les autorités de la CLASSE devraient être claires, transparentes sur leur réel objectif … plutôt que … de chercher à endoctriner tout un peuple, notamment Celui du Québec, de … !

    Transparence ou endoctrinement ? - 17 juillet 2012 -

    • Solange Bolduc - Abonnée 17 juillet 2012 10 h 32

      On n'est pas obligé de faire les choses exactement comme elles sont proposées dans le Manifeste, mais au moins il y a l'ébauche d'un nouveau projet de société, à modifier après discussions avec la population! C'est bien une réflexion sur des idées émises que la CLASSE nous propose, non un dogme !

    • Jean-Christophe Leblond - Inscrit 18 juillet 2012 00 h 32

      Les "autorités" de la CLASSE n'existent pas. C'est un parti construit à partir de la base et non dirigé par un chef. Ainsi, votre énoncé devrait se lire de la sorte: « De ce point de vue, les dizaines de milliers de membres de la CLASSE devraient être clairs, transparents sur leur réel objectif...»

      Je crois que leurs opinions et souhaits pour la société québécoise ont été clairement énoncés en toute transparence depuis le début de ce conflit. Le problème, c'est que vous considérez cette expression énergique, franche et candide d'une position vis-à-vis de l'avenir de la société Québécoise comme étant propagande.