Conflit étudiant - La poésie de la police

Une intervention musclée filmée par le vidéaste d’universitytv.tv dans la nuit du 22 mai à Montréal
Photo: Une intervention musclée filmée par le vidéaste d’universitytv.tv dans la nuit du 22 mai à Montréal

Cher M. Parent, commençons par le moins intéressant : le code de déontologie des policiers du Québec. Je sais, je sais, même si ce texte d’État officiel fonde et définit la pratique policière québécoise, c’est un texte lassant ; il n’y a aucune image forte, aucune trame narrative, aucune action, c’est un texte qui vous ennuie dans le contexte actuel et je vous comprends.

La preuve : lors d’entrevues télé ou radio, lorsqu’une question vous est posée concernant le Code, vous faites habilement usage des stratégies que vous avez apprises : digression, déviement et autres saltos arrière rhétoriques pour sauver l’image des vôtres, pour laver plus blanc que blanc. Vous êtes un acrobate circonspect du discours, je ne peux que vous lever mon chapeau.


Mais à constater tous ces efforts que vous déployez pour éviter la lassitude que suscite en vous ce code monotone, sans saveur, j’en viens à constater du même coup le grand besoin secret d’allégresse et de fraîcheur qui est le vôtre et, oui, je me dois de vous l’avouer, j’en viens à vous plaindre et à ressentir la détresse de votre coeur d’homme bon, épris de justice.


Voici les règles et articles du code que j’aimerais, malgré votre mélancolie naissante, porter à votre attention :


4. Tout manquement ou omission concernant un devoir ou une norme de conduite prévu par le présent Code constitue un acte dérogatoire et peut entraîner l’imposition d’une sanction en vertu de la Loi sur la police (L.R.Q., c. P-13.1).


D. 920-90, a. 4.


Section II


Les devoirs et normes de conduite du policier


5. Le policier doit se comporter de manière à préserver la confiance et la considération que requiert sa fonction.


Notamment, le policier ne doit pas :


1° faire usage d’un langage obscène, blasphématoire ou injurieux ;


2° omettre ou refuser de s’identifier par un document officiel alors qu’une personne lui en fait la demande ;


3° omettre de porter une marque d’identification prescrite dans ses rapports directs avec une personne du public ;


4° poser des actes ou tenir des propos injurieux fondés sur la race, la couleur, le sexe, l’orientation sexuelle, la religion, les convictions politiques, la langue, l’âge, la condition sociale, l’état civil, la grossesse, l’origine ethnique ou nationale, le handicap d’une personne ou l’utilisation d’un moyen pour pallier cet handicap ;


5° manquer de respect ou de politesse à l’égard d’une personne.


D. 920-90, a. 5.


6. Le policier doit éviter toute forme d’abus d’autorité dans ses rapports avec le public.


Notamment, le policier ne doit pas :


1° avoir recours à une force plus grande que celle nécessaire pour accomplir ce qui lui est enjoint ou permis de faire ;


2° faire des menaces, de l’intimidation ou du harcèlement.

 

Loi 78


Vous êtes encore avec moi, M. Parent ? De grâce, cessez de lire Soir d’hiver de Nelligan (« Ah ! tout l’ennui que j’ai, que j’ai »), ce poème ne vous aidera en rien, votre vague à l’âme se décuple déjà, je le sens. Mais sachez que l’heure de la réjouissance est venue !


Je vous annonce que les extraits du code ciés plus haut, vous pouvez les oublier. Dansez sur ces passages, dansez, je vous dis ! Chassez-les de votre esprit chagrin : ils n’ont plus aucune valeur. En vertu des pouvoirs discrétionnaires que la loi 78 confère à vos agents, ceux-ci sont appelés à être libres, à penser par eux-mêmes, à faire preuve de discernement pour maintenir la paix sociale, à faire usage de ce que l’Académie française définit comme la « faculté de l’esprit qui sert à distinguer les choses, à séparer les questions, à en juger sainement ».


Mais la libre pensée, vous le savez comme moi, n’est pas garante de la liberté ; penser est un acte complexe, exigeant, contraignant. Le véritable affranchissement consiste à se purger de la pensée, à se débarrasser de ce labeur pénible et écrasant afin d’exprimer la véritable nature de notre être, cette force pulsionnelle, animale, pure.


Il faut libérer les énergies viciées et la pulsion de mort qui nous tenaille, canaliser ces flux, et peu importe si c’est en écrasant des chevilles nues sur l’asphalte sous le poids de leurs bottes, en frappant des coups de matraque sur le crâne, sur les mains, dans le cou, dans le dos ou dans les côtes des citoyens, en les aspergeant à bout portant de poivre de Cayenne, en les frappant avec leurs propres vélos, en les traînant par les cheveux sur le béton, en les insultant, en les humiliant, oui, peu importe si la quête légitime de libération intérieure des policiers passe par ces actes « interpelants » (ce sont vos mots, M. Parent, vous trouvez toujours les mots justes), ils ont droit, eux aussi, à l’émancipation la plus totale. Rien ne doit les retenir dans la poursuite de leur rédemption ontologique et rien ne doit nous retenir d’admirer leur entreprise.

 

Criminellement responsables


Ainsi, je dois vous avouer que les larmes me viennent lorsque je suis témoin de scè- nes où vos agents transgressent avec bravoure leur devoir de discernement, où vos agents s’affranchissent sans réserve, et de toutes leurs forces, de l’oppression du « bon sens », de la raison et de leurs responsabilités professionnelles.


Le doigt d’honneur féroce et intrépide qu’ils font à l’article 26 du Code criminel, lequel pourrait les tenir pour criminellement responsables en cas d’abus de force manifeste, me fait les apprécier davantage ; ce doigt d’honneur est celui qui montre la voie. Ces scènes sont la preuve qu’il existe encore des hommes assez courageux pour désobéir à ce qui entrave leurs libertés fondamentales et spirituelles. C’est de ces policiers qu’il vous faudrait parler lors des entrevues que vous accordez aux médias, M. Parent. Ils incarnent l’avenir, la fierté et la gloire du SPVM.

 

Liberté de parole


M. Yves Francoeur, votre distingué collègue, président de la Fraternité des policiers de Montréal, demandait récemment aux citoyens d’éviter de proférer des injures aux membres de la force policière lors des manifestations. J’ai salué et salue encore la dignité de cet appel au respect et à l’harmonie.


Après tout, les policiers sont les protecteurs armés du bien commun, nos gardes, nos guerriers, nos anges gardiens. Comment en sommes-nous arrivés à insulter des anges, M. Parent ? Voilà une question lourde de sens, une question spirituellement troublante, mais à laquelle je crois avoir trouvé une réponse : les manifestants ne saisissent pas l’audace toute littéraire de vos agents lors de leurs interventions.


L’usage de formules telles que « t’es une ostie d’vidange », « calisse de chienne sale », « crisse de tapette », « ostie d’lesbienne laide », « crottés d’osties d’communistes », « gros tas d’marde », « ti-crisse d’obèse », « ostie d’vieille peau », peut effectivement choquer certains citoyens. Or j’ai l’intime conviction que ces mêmes individus ont un rapport au littéraire qui est considérablement approximatif, ce qui les rend inaptes à apprécier la portée esthétique de ces formules, ces bijoux de style et d’esprit.


Il est triste de ne pas être en mesure d’apprécier cette langue vernaculaire aussi vibrante que colorée et témoignant d’une inventivité certaine et d’un rare sens du rythme. Cependant, vous conviendrez comme moi qu’il faudrait, j’en ai bien peur, et au malheureux détriment de la créativité langagière de vos agents, chercher à éviter de heurter les sensibilités de la communauté montréalaise.


J’espère que la poésie du SPVM, trop avant-gardiste pour l’instant, sera reconnue à sa juste valeur à très court terme et que nous pourrons être à sa hauteur en la célébrant.

***

Quelques exemples de vidéos
 













11 commentaires
  • Yves Claudé - Inscrit 2 juin 2012 01 h 07

    Sous-cultures déviantes et milices politiques

    On peut, en baudelairien assumé, feindre d’apprécier la “poésie policière”, psychologiser ad nauseam en invoquant des “pulsions de mort” … Mais n’est-ce pas faire diversion, alors que c’est le pouvoir en place qui est le dramaturge et metteur en scène d’un spectacle dans lequel les corps policiers sont tenus de jouer le rôle de milices politiques, dans un répertoire qui relève des sous-cultures déviantes ?

    Il serait plus utile et plus urgent de se mobiliser pour l’amnistie des militants arrêtés et inculpés, dans ce contexte d’une crise planifiée par un pouvoir en déroute !

    En effet, la violence policière qui se déploie actuellement contre des citoyens, est celle d’un État détourné de ses fonctions par une classe dominante et possédante. Ce constat n’a peut-être pas les charmes désuets d’une psycho-littérature qui ne se résout pas à passer de mode, mais il a quelques ancrages dans la réalité.

    Yves Claudé

  • Gilles Arpin - Inscrit 2 juin 2012 07 h 51

    Les manifs et la police

    M. Jutras: cherchez-vous à donner l'impression que la police planifie ces soirées de "foncer dans le tas"? Ne savez-vous pas que ces policiers, en attente d'être appelés à foncer dans le tas, ont la "chienne aux fesses" car ils savent qu'ils sont utilisés comme dernier recours pour ramener une situation qui a totalement dégénéré? Savez-vous que, pour les policiers, il n'y a que deux types de manifestants? Les vrais manifestants et les casseurs. Et que pour eux, lorsque l'ordre est donné de se disperser, tous ceux qui décident de rester deviennent automatiquement des casseurs?

    Depuis que les manifs incluent les casseroles, les casseurs ont pris leur distance. Les interventions policières et les arrestations sont devenues rares. Les têtes blanches ont apaisé la "meute".

    Mais il existe une autre meute dont personne ne soupçonne l’existence: celle qui crie "Bravo" quand la police fonce dans le tas et « taloche les pouilleux ». Celle qui se prépare à assister au Grand Prix de Montréal et qui va prendre les "moyens qu'il faudra", quitte à foncer dans le tas, pour qu'une gang de casseurs ne les prive pas du spectacle qu'ils attendent depuis belle lurette. Et cette meute n’a pas de code de déontologie.

    J’espère que la police sera fidèle à ses responsabilité et s’interposera entre les deux meutes, même si tentée de laisser les casseurs gouter à leur propre médecine…

    • Jacques Lafond - Inscrit 2 juin 2012 11 h 38

      En effet, Monsieur Arpin,

      Y a-t-il de limites aux droits et libertés, à la couverture médiatique, aux revendications des manifestants ?

      C'est comme si la société actuelle du Québec était composé exclusivement de manifestants et de policiers !

      On oubli la masse, la très forte majorité des gens du Québec qui travaillent fort, et qui en ont rien à foutre des revendications des manifestants dans le contexte actuel.

      Je pense que tous les manifestant (casseurs ou pas) ont nettement avantage à ce que ce ‘’géant’’ ne se réveille pas …

      JL

  • Denis Paquette - Abonné 2 juin 2012 11 h 11

    Et a la prochaine

    Merci M.Jutras, j'aime votre texte il a au moin le pouvoir de nous faire prendre conscience de la force des mots; sans les mots que sommes-nous, Celui qui est capable de dire il y a moi et vous, déja, a accompli une prise de conscience. Mais je suis d'accord avec vous, ce n'est pas toujours évident. En fait c'est ce que l'on appelle la culture et on en trouve de toutes sortes.
    C'est Levy Strauss qui disait qu'il n'est pas toujours nécessaire de beaucoup voyager pour rencontrer des hommes primitifs, il s'agit de bien regarder autour de soi. Sur ce je vous dis: bonne journée et a la prochaine

    • Yves Claudé - Inscrit 2 juin 2012 16 h 31

      La pensée sauvage d’homo sapiens …

      Le regretté anthropologue Claude Lévi-Strauss a plutôt démontré que tous les humains, qu’ils appartiennent aux sociétés premières ou aux sociétés modernes, ont le même esprit humain apte à produire des représentations du monde, mythiques certes, mais utiles et cohérentes.

      Merci de ne pas trahir la pensée de ce cher disparu.

      Yves Claudé

  • Michel Leclaire - Inscrit 2 juin 2012 11 h 21

    La violence contre la violence

    Les forces policières sont au service des 1%. À leur violence il faut répliquer par la mise en place d'une milice citoyenne qui les mettra en échèc. Vive la révolution nécessaire.

    Michel Leclaire

  • Ragot Jean-Paul - Inscrit 2 juin 2012 13 h 33

    lettre du préfet Grimaud aux flics parisien en 68

    Je me permet de donner un lien sur un texte que beaucoup devrait méditer. Le préfet Grimaud en 68 a évité le pire en parlant à ses flics.

    http://archives-lepost.huffingtonpost.fr/article/2
    C'est pas très poétique mais les parents comprendront.