Conflit étudiant - Regard littéraire sur la crise

La littérature d’ici et d’ailleurs nous en apprend beaucoup sur la crise actuelle.
Photo: Agence France-Presse (photo) Daniel Roland La littérature d’ici et d’ailleurs nous en apprend beaucoup sur la crise actuelle.

Le Québec demeure le cancre du Canada en matière de diplomation universitaire, selon Statistique Canada. En effet, le pourcentage de Québécois qui terminent leurs études universitaires reste largement inférieur à la moyenne canadienne. C’est pourquoi j’appuie les revendications étudiantes pour une éducation accessible à tous et dénonce le projet de loi 78 dans la foulée.

La littérature nous apprend beaucoup sur la crise actuelle. Il est, par exemple, un roman de la littérature québécoise que, toute jeune, j’avais considéré comme extrêmement noir ce que d’autres ont nommé le « misérabilisme intellectuel » au point de mettre longtemps à l’apprécier à sa juste valeur. Il s’agit d’Une saison dans la vie d’Emmanuel, de Marie-Claire Blais. Citons-le : « Né sans bruit par un matin d’hiver, Emmanuel écoutait la voix de sa grand-mère. […] “ Oh ! mon enfant, personne ne t’écoute, tu pleures vainement, tu apprendras vite que tu es seul au monde ! Toi aussi, tu auras peur… ” »


Tirée des premières pages du roman - et loin d’illustrer à elles seules toute la dureté contenue dans ce récit : indigence matérielle, ajoutée à la pauvreté intellectuelle -, cette citation révèle néanmoins que, quoi que fasse le poupon et, donc, qu’il aura beau s’époumoner, on ne lèvera pas le petit doigt pour lui venir en aide. Lors de lectures successives, je me réconfortai en me répétant que les familles québécoises pauvres, sans éducation, etc., à l’instar de celle-ci, n’existaient plus ; que la Grande Noirceur était derrière nous. Or, par le truchement de son projet de loi 78, le gouvernement Charest a répondu de la même manière aux étudiants que Grand-Mère Antoinette à Emmanuel : « [Personne] ne t’écoute. […] Toi aussi, tu auras peur… » Depuis vendredi dernier, quant au fait que la Grande Noirceur soit chose du passé, à savoir que l’on cherche, pour tous les Québécois, à leur offrir, peu importe leur naissance et leurs moyens financiers, la même chance qu’à tous, je n’en suis plus certaine…

 

Retour vers le passé


Il y a cette autre phrase qui, dans La recherche du temps perdu, de Marcel Proust, a toujours éveillé une résonance en moi : « Mais on ne profite d’aucune leçon parce qu’on ne sait pas descendre jusqu’au général et qu’on se figure toujours se trouver en présence d’une expérience qui n’a pas de précédents dans le passé. » En ce qui concerne notre propos, elle suggère, entre autres, que le Québec et ses étudiants vivent ce qui a déjà eu lieu dans le passé. J’en veux pour preuve Pierre Vallières qui - arrêté à New York au mois de septembre 1966 alors qu’il distribuait des tracts devant l’édifice des Nations unies ; puis accusé d’avoir troublé la paix publique (en se rendant aux Nations unies…) et d’être entré illégalement aux États-Unis (avec son passeport dans les poches…) ; et, enfin, expulsé illégalement jusqu’à Montréal, au mois de janvier 1967, fut emprisonné parce qu’il défendait d’autres idées que celles du pouvoir en place.


Cédons-lui la parole, quant à son état d’esprit, juste avant son arrestation à New York : « Je n’étais plus certain d’aucun avenir lorsque j’ai été arrêté à New York. [Mais] je tenais à me battre. Les appuis étaient minces, fort minces, mais je voulais espérer contre toute espérance. » (1994: 27) Comme aujourd’hui, au lieu d’être réceptif, d’entendre ce cri du coeur et d’écouter les voix discordantes, le gouvernement, élu par le peuple et pour le peuple, a préféré la diversion, ce qui nous a menés tout droit dans un mur : aux tristes événements d’octobre 1970, que personne, pas plus que moi, ne souhaite revivre.

 

Joug du clergé


La peur a longtemps paralysé les Québécois. Aussi, s’il est un roman truculent de notre littérature nationale qui témoigne un cynisme exacerbé à l’égard de l’aliénation du peuple québécois, c’est bien Le libraire, de Gérard Bessette. Le joug dont parle ce petit roman est celui du clergé. Pour mémoire, ce dernier était roi au Québec. Il avait, comme le dirait l’autre, les deux mains sur le volant. C’est pourquoi il eut le loisir de, notamment, mettre arbitrairement à l’index des ouvrages de grands auteurs tels les Gide, Lamartine, Montaigne, Voltaire… Assujettis aux restrictions d’un clergé qui censurait ce qui lui paraissait inquiétant, les Canadiens français n’avaient pas toute la latitude pour lire ce qui existait sur le marché, d’où leur aliénation. Selon le point de vue du clergé, devenait nocif ou risqué ce qui menaçait l’autorité de l’Église, tel son monopole sur l’imaginaire collectif québécois.


Dans Le libraire, comme l’un de ces ouvrages interdits, L’essai sur les moeurs, de Voltaire, a passé des mains d’un élève à celles des autorités religieuses, celles-ci usent, sans scrupule, de leur pouvoir pour appréhender les coupables de ces mauvaises moeurs. Soit. Mais, cependant que cette histoire parvient aux oreilles des villageois, ceux-ci se montrent complaisants à l’égard du clergé, voire serviles. Autrement dit, quoiqu’inquiétés, ils ne sont nullement indignés par ces interdictions, comme si elles étaient naturelles ou transcendantes. En effet, leur aliénation est telle que la plupart d’entre eux avalisent leur infantilisation même ; attitude que l’on nomme, à la suite de l’essai d’Étienne de La Boétie, ami de Montaigne, la servitude volontaire. Seulement âgé de 18 ans en 1548, l’auteur du Discours de la servitude volontaire avait désiré « qu’on [lui fisse] comprendre comment il se [pouvait] que tant d’hommes, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois tout d’un Tyran seul, qui n’a de puissance que celle qu’on lui donne, qui n’a pouvoir de leur nuire qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui, que de le contredire. » Et, il conclut : « Telle est pourtant la faiblesse des hommes ! »


On s’en doute, je suis contre toute forme d’asservissement. Et, pour terminer, j’écrirai avec Gilles Marcotte qu’est « nécessaire » non seulement la littérature, mais encore l’Art tout entier. Lesquels nous initient « à lire dans le monde ce que, précisément, les discours dominants écartent avec toute l’énergie dont ils sont capables ».


***
 

Glenda Wagner, Détentrice d’un doctorat en littérature

14 commentaires
  • Annick DUCROZET - Inscrite 23 mai 2012 02 h 17

    La Boétie ami de Voltaire ??

    Bonjour,

    Je crains que le nom de Voltaire n'apparaisse pas par étourderie : vous évoquez plus loin une date concernant LaBoétie...

    Cela veut-il dire que pour vous Voltaire vivait au XVIe siècle ?

    Il est peut-être hasardeux dans de telles conditions d'inculture d'avoir parlé plus haut de Montaigne comme d'un grand auteur...

    Le connaissez-vous au moins un peu ? Ou répétez-vous seulement une phrase trouvée dans un livre du secondaire ?

    Difficile de paraître sérieuse en voulant appuyer votre opinion par la mention de votre Doctorat en littérature.

    Qu'est-ce qu'on lirait si vous ne l'aviez pas !

    J'espère que vous comprendrez pourquoi je parle de Montaigne.


    Cordialement.

    • France Marcotte - Abonnée 23 mai 2012 06 h 03

      La culture, comme la confiture...

      Mais sur le fond, rien à dire?

    • Michel Mongeau - Abonné 23 mai 2012 08 h 12

      Étienne de la Boétie, était l'ami de Michel de Montaigne et non de monsieur de Voltaire, qui vécut au 18e siècle. Cette petite bourde de madame Wagner ne vous autorise pas à manier l'insulte à son endroit. La distance du texte d'opinion sur support numérique, ne doit pas nous dipenser de respecter nos semblables. Madame Wagner fait l'éloge de grands auteurs, nous proposant ainsi une réflexion sur le pouvoir et l'asservissement des peuples. Ménageons donc nos flèches pour ceux qui baffouent l'intelligence, l'art et la politique.

    • Marc Davignon - Abonné 23 mai 2012 13 h 55

      S.V.P., étendez moins la vôtre. Relisez attentivement le texte.

  • Henri Marineau - Inscrit 23 mai 2012 04 h 01

    "Le Prophète" Khalil Gibran

    « …Parlez-nous des enfants. Et il dit : Vos enfants ne sont pas vos enfants. Ils viennent à travers vous mais non de vous. Et bien qu’ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas. Vous pouvez leur donner votre amour, mais non point vos pensées, car ils ont leur propre pensée…Vous pouvez vous efforcer d’être comme eux, mais ne tentez pas de les faire comme vous. Car la vie ne va pas en arrière, ni ne s’attarde avec hier. Vous êtes les arcs par qui vos enfants, comme des flèches, sont projetés… »
    « …Mais qu’en est-il de nos Lois, Maître? Et il répondit : Vous vous complaisez à établir des lois, mais vous vous complaisez davantage à les violer. Tels des enfants qui jouent au bord de l’océan et qui construisent avec persévérance des tours de sable qu’ils détruisent en riant. Mais durant que vous construisez vos tours de sable, l’océan apporte davantage de sable au rivage. Et lorsque vous les détruisez, l’océan rit avec vous. En réalité, l’océan rit toujours avec le simple…Peuple d’Orphalese, vous pouvez voiler le tambour et vous pouvez délier les cordes de la lyre, mais qui pourra interdire à l’alouette de chanter? »...

  • Henri Marineau - Inscrit 23 mai 2012 04 h 03

    "Le Prophète" Khalil Gibran (suite et fin)

    « …Parlez-nous d’enseignement. Et il dit : Aucun homme ne peut rien vous révéler sinon ce qui repose déjà à demi endormi dans l’aube de votre connaissance. Le maître qui marche à l’ombre du temple, parmi ses disciples, ne donne pas de sa sagesse mais plutôt de sa foi et de son amour. S’il est vraiment sage, il ne vous invite pas à entrer dans la maison de sa sagesse, mais vous conduit plutôt au seuil de votre propre esprit…Car la vision d’un homme ne prête pas ses ailes à un autre homme… »
    « Je voudrais que vous vous rappeliez ceci en vous souvenant de moi : Ce qui semble le plus faible et le plus égaré en vous est le plus fort et le plus déterminé. N’est-ce pas votre souffle qui a érigé et endurci la structure de vos os? Et n’est-ce pas un rêve qu’aucun d’entre vous ne se souvient d’avoir rêvé, qui a bâti votre cité et façonné tout ce qui s’y trouve? Si seulement vous pouviez voir les marées de ce souffle, vous cesseriez de voir rien d’autre, et si vous pouviez entendre les murmures du rêve, vous n’entendriez aucun son. »

  • Yves Claudé - Inscrit 23 mai 2012 04 h 13

    La crise étudiante, sociale, nationale … avec Jules Vernes !


    Il est une œuvre quelque peu oubliée qui a d’étonnantes résonnances avec la crise actuelle, dans le rapport entre dominants et dominés, c’est le roman de Jules Vernes, “Famille-sans-Nom”, qu’il a consacré à l’épopée des Patriotes de 1837-38.

    D’esprit à la fois libertaire et moderne, inspiré par une philosophie anarchiste humaniste, Jules Vernes est l’objet d’une ignorance militante dans une mouvance “anarchiste” québécoise qui a décrété que l’aspiration à la liberté de notre nation n’était pas digne d’intérêt, car dans l’optique des contributeurs à l’industrie des vitriers et autres ennemis des surfaces réfléchissantes, la nation n’existe pas, à moins qu’elle ne se dissolve de toute façon dans le narcissisme contemporain d’une postmodernité “primitiviste”.

    Voici quelques échos de notre réalité, dans un texte écrit en 1887-88:

    «Du jardin du gouverneur, la vue s’étendait au loin sur le superbe fleuve (…) Depuis une heure déjà, le gouverneur général et les trois autres hauts personnages s’entretenaient de la gravité d’une situation qui les obligeait à se tenir incessamment sur le qui-vive.» (*)

    «Il y a quelques jours, à Québec même, dans la cathédrale, un jeune prédicateur n’a pas craint de faire appel au sentiment national, et ses paroles ont eu un retentissement tel que le ministre de la police a voulu le faire arrêter.» (**)

    Yves Claudé

    (*) Jules Vernes, “Famille-sans-Nom”, 1889, Réédition Québec, 1970, p. 11
    (**) p. 117

  • France Marcotte - Abonnée 23 mai 2012 06 h 12

    Parlant de fond

    "Il y a cette autre phrase qui, dans La recherche du temps perdu, de Marcel Proust, a toujours éveillé une résonance en moi : « Mais on ne profite d’aucune leçon parce qu’on ne sait pas descendre jusqu’au général et qu’on se figure toujours se trouver en présence d’une expérience qui n’a pas de précédents dans le passé. »"

    Descendre jusqu'au général...

    Curieux, c'est exactement ce qu'on semble vouloir éviter de faire lorsqu'on cantonne les analyses des événements qui nous touche au niveau de l'anecdote.

    • Denis Paquette - Abonné 23 mai 2012 14 h 01

      ma chere amie j'aime ce que vous énoncez mais, c'est justement a ce niveau que les chose se corse
      Quand il demeure au niveau du particulier il n'inquiete personne, mais quand elles descendent au niveau du générale ce qui en d'autres mots, au niveau du politique, ca c'est autre chose. Est ce que vous saviez que depuis deux semaines le devoir n'a laissé passer aucun de mes commentaires J'en ai fait un ce matin, a propos de la Commission Charbonneau que j'aurais bien aimé voire écrit dans le Devoir noir sur blanc. Non ils ont eu peurs, comment alors descendre au niveau du générale dans ces conditions, mais ils ne perdent rien pour attendre, j'ai une armes d'une tres grande efficacité j'écris