C’est sur cet étudiant qu’on a tiré

Un étudiant du Cégep de Saint-Laurent, membre très actif de l’Association étudiante, a été grièvement blessé en fin de semaine à Victoriaville, il a perdu un oeil et souffre d’un traumatisme crânien. Il aurait vraisemblablement été victime d’une balle de caoutchouc tirée par la police [N.D.L.R. : Cette information n’a pas été confirmée].

J’ai eu le trop bref bonheur d’enseigner la littérature à ce jeune homme pendant un mois, avant le déclenchement de la grève. Je l’ai, depuis, maintes fois croisé, aux manifestations et au cégep, surtout dans le cadre du cégep populaire dont il est un des plus fervents animateurs. C’est un esprit bouillonnant, libre, ouvert, généreux, curieux, toujours en éveil. Des étudiants comme lui, je fantasme d’en voir défiler des centaines dans mes classes, de ces êtres qui ont moins besoin d’enseignants que de guides pour les aider à faire le tri dans le foisonnement des idées qui les interpellent de tous bords tous côtés. Il incarne à la perfection le type même d’étudiant que la formation générale collégiale, fondée sur des valeurs humanistes, cherche à former : des êtres dotés de solides armes intellectuelles pour critiquer et transformer la société dont ils commencent alors à être des membres actifs à part entière.

 

Le dialogue et l’écoute


C’est sur ce jeune homme que l’on tire avec un attirail de guerre…


On aurait eu plutôt tout intérêt à l’écouter, lui et ses semblables, au sens fort de prêter l’oreille, comme on tend la main dans un geste d’accueil. Il aurait pu vous expliquer la démocratie directe et vous auriez vu alors qu’il ne se contente pas de la prôner, mais la vit au quotidien : il entre en débat avec tous ceux qui désirent le faire, avec passion et humour, sans agressivité, jamais.


Je l’ai vu discuter avec une autre de mes étudiants, l’une de celles qui ont demandé une injonction, à la sortie de l’audience, alors que le juge venait tout juste de donner raison à cette étudiante, et d’enfoncer un douloureux clou dans le mouvement qu’il porte à bout de bras avec ses camarades depuis maintenant plus de trois mois. Discussion énergique, mais civilisée, qui n’a rien à voir avec le cirque que nous donnent à voir nos députés et ministres à l’Assemblée nationale… Rien à voir non plus avec le mépris condescendant que la plus grande partie de notre élite, celle si soucieuse de ses privilèges, assène aux étudiants.

 

Convictions affirmées


Il aurait pu aussi, si vous vous étiez donné la peine de vous intéresser un peu à ce qu’il a à dire, vous inviter au Cégep populaire qui fait vibrer la grande salle du Cégep de Saint-Laurent depuis les tout débuts de la grève. Dans cet espace ouvert, au propre et au figuré, ont défilé de très nombreux penseurs, professeurs et acteurs sociaux venus partager bénévolement leur savoir avec toujours au moins une cinquantaine d’étudiants.


Des étudiants qui montrent, par leur présence même et leurs interventions, toujours nombreuses, que l’éducation libre, gratuite et désintéressée, portée par la nécessité du savoir et non son utilité, des étudiants de la trempe de M. en ont déjà jeté les jalons. Non, ils n’ont pas attendu qu’on leur donne la permission pour commencer de jeter les bases de la société dont ils rêvent.


Ce jeune homme de vingt ans est l’exact opposé des hommes et des femmes qui nous gouvernent actuellement : il incarne ses convictions avec une probité et une pugnacité qui l’honorent et qui devraient faire rougir de honte ceux qui nous dirigent et que je tiens personnellement responsables de la tragédie dont il devra porter toute sa vie les traces.


Tu vas nous manquer. En attendant que tu te remettes, tes compagnons et compagnes, ainsi que moi-même, continuerons de prendre le parti de ces valeurs et idéaux que tu as si exemplairement défendus jusqu’à présent.

***
 

Brigitte Faivre-Duboz, Professeure de littérature au Cégep de Saint-Laurent

38 commentaires
  • Mona - Inscrite 7 mai 2012 07 h 42

    Perte de sens

    Vous avez bien raison de nommer que nous sommes collectivement perdant. Mais j'ajoute que le préalable à l'accès est le choix du sens de l'éducation. La marchandisation de l'éducation est un renforcement de la perte de sens de notre système épuisé.

  • Sanzalure - Inscrit 7 mai 2012 09 h 17

    C'est horrible ce qui s'est passé

    L'avenir et le présent appartient aux jeunes.

    Les vieux comme Jean Charest
    et sa clique de mafieux vivent sur du temps emprunté.

    Ils devraient lâcher prise et disparaître de l'espace public.

    Serge grenier

    • Hélène Morin - Inscrite 7 mai 2012 12 h 29

      Ce ne sont pas tous les vieux qui s'accrochent au pouvoir. Moi j'ai 64 ans et je n'ai jamais eu beaucoup de pouvoir, sinon celui qu'on peut avoir dans les groupes communautaires en faisant des pressions sur le gouvernement en faveur du mieux-être des gens que nous représentons. On est plusieurs vieilles d'ailleurs à marcher pour et avec les jeunes. SVP, ne généralisez pas.

    • Marie-France Harvey - Inscrite 8 mai 2012 08 h 45

      Bien dit Hélène,

      C'est bien le pouvoir qui corrompt et non pas l'âge. Les véritables dangers de l'âge, ce sont l'endoctrinement, l'institutionnalisation, la résignation, le cynisme ou pire : l'abandon de nos convictions et valeurs profondes... des monstres qui nous guettent tous. Mais il y a des remèdes préventifs. La constante poursuite de la liberté, sous toutes ses facettes, contribue, je pense, à repousser la mort prématurés de l'esprit et aide à VIVRE vieux.

      Mais il est clair que le pouvoir corrompt et que le pouvoir absolu corrompt absolument.

  • Marcel Sevigny - Inscrit 7 mai 2012 09 h 29

    Merci madame

    Je pense à tous ceux et celles qui depuis le début des manifs étudiantes ont subit de la violence gratuite de la part des policiers. Moi-même j'ai reçu un coup de matraque dans les côtes par un jeune policier soit disant professionnel. Ce ne sont pas des accidents comme le prétendent les chefs de police.

    Pour la police anti-émeute en particulier, tout ce qui se trouve de l'autre côté de la barricade est un ennemi en puissance. Voilà l'état de conditionnement général que les policiers, homme ou femme, apprennent.

    Lorsque l'élite politique a de plus en plus de mal à convaincre par la parole et à travers les institutions dites démocratiques, il n'est pas étonnant que de plus en plus de gens prennent la rue.

    Et lorsque cette élite politique continue à faire, volontairement ou non, la sourde oreille et à tenter d'imposer son agenda, elle ne peut que gouverner par de plus en plus d'autoritarisme et de violence. Le gouvernement s'appui alors sur le monopole de la violence qu'il contrôle.

    Hier nous étions dans les gaz lacrimogènes, désormais les balles de cahoutcou sont apparues. Avant on tirait par terre, maintenant on vise pour blesser. Des policiers sont prêts à tirer dans la foule lorsqu'une barrière est déplacée ou qu'une roche est lancée dans la vitrine d'une banque.

    La même progression de la violence policière s'observe partout dans les pays occidentaux.

    Demain ce sera par balles réelles que les forces de l'ordre voudront casser le droit de manifester.

    S'attaquer au mythe de la police protectrice des citoyens-nes est un combat difficile mais nécessaire. En ce moment, il est crucial de supporter les victimes de cette terrible haine de la répression. Voilà pourquoi votre lettre m'a fait chaud au coeur.

  • P M - Inscrit 7 mai 2012 09 h 48

    Il est

    J'ai entendu dans les derniers jours des gens biens pensants dédramatiser la situation, puisque semblerait-il, la vie de cet étudiant n'est plus en danger. Réjouissons-nous.

    J'ai par contre de mauvaises nouvelles. Si vous êtes une proche de la victime, je vous suggère de prendre votre courage à deux mains avant de lire ce qui suit, ou de tout simplement passer au commentaire suivant.

    Un traumatisme cranien sévère est une horeur. Ma conjointe travaille quotidiennement auprès de personnes qui en sont atteintes et ces individus viennent des cauchemars. Lorsqu'ils ont la chance de n'avoir aucune complication physique, donc aucune paralysie, aucun trouble moteur de coordination, de dextérité, ils se retrouvent avec des complications cognitives importantes. Certains perdent d'énormes capacités mentales, pertes de jugement, de la pensée, réduction de la rapidité, pertes de la pensée abstraite, de résolution de problème, pertes du langages, etc. Leurs personnalités peuvent changés, surtout si l'impact est frontal, ce qui se traduit par instabilité émotionnelle, dépression, anxiété, impulsivité. Ceci n'est qu'un aperçu, je vous invite à consulter http://en.wikipedia.org/wiki/Complications_of_trau pour un résumé.

    Encore une fois, je tiens à m'excuser de me faire oiseau de malheur, et j'espère que les trois victimes de TCC de vendredi auront le meilleur rétablissement possible (de 6 à 24 mois). Je tenais tout de même à souligner cette dure réalité pour que tous connaissent les conséquences de la repression démesurée de la police dans ce conflit. Il n'y a pas eu de mort cette fois-ci, mais la vie de ces victimes vient de basculer complètement. Ces étudiants n'iront sans doute jamais à l'université, et ce ne sera pas à cause de la hausse.

    Toutes mes condoléances pour les victimes et ses proches, je vous souhaite le meilleur rétablissement possible.

  • Jacques Morissette - Abonné 7 mai 2012 10 h 04

    Bravo!

    C'st un très beau témoignage d ela part de cette enseignante.