Santé des femmes – Harper coupe les vivres

Les organismes qui se sont faits couper les vivres ont pour but d'améliorer la santé et la vie des filles et des femmes au Québec et au Canada.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Les organismes qui se sont faits couper les vivres ont pour but d'améliorer la santé et la vie des filles et des femmes au Québec et au Canada.

Six organisations se consacrant à la recherche et à la communication d’informations sur la santé des femmes ont appris cette semaine que le gouvernement de Stephen Harper leur coupera les vivres en mars 2013. Les organisations touchées (le Réseau québécois d’action pour la santé des femmes, le Réseau canadien pour la santé des femmes, et les divers centres d’excellence pour la santé des femmes) devront probablement fermer leurs portes, surtout que les sources de financement pour la recherche indépendante sont limitées et que lors de son dépôt du budget fédéral en mars dernier, le ministre Flaherty a annoncé des diminutions importantes au financement des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC).

Le Programme de contribution pour la santé des femmes, qui regroupe les organismes coupés, existait depuis 16 ans et était crucial pour le financement de recherches novatrices en politique sociale et sanitaire. Sa disparition annoncée est dévastatrice pour la recherche en santé des femmes, mais est peu surprenante compte tenu des politiques néolibérales mises de l’avant par le gouvernement Harper et ceux qui l’ont précédé.


« Épidémie » néolibérale


Au cours des trente dernières années, un consensus s’est établi entre les élites politiques et économiques au Canada. Grâce à la présence à Ottawa de centaines de firmes de lobbyisme, les grandes entreprises ont consolidé leur rôle dans la « réingénierie » de l’État canadien. Le gouvernement Harper complète présentement ce qui a pris corps en 1986 avec le gouvernement Mulroney.


Tous les grands secteurs de la société et de l’économie canadiennes ont été scrutés, amputés ou restructurés. L’objectif de la sécurité sociale a été délogé. Sous les Mulroney, Chrétien, Martin et Harper, la programmation ministérielle a été infléchie par des politiques néolibérales visant plutôt à garantir la compétitivité et les profits des investisseurs.

 

Les « bactéries » mangeuses de programmes sociaux


Les grandes entreprises ont façonné l’ordre du jour corporatiste d’Ottawa, et ce dernier a eu des répercussions importantes sur la société civile. Par exemple, les groupes de femmes ont été parmi les premières victimes des réductions budgétaires, les syndicats ont vu leur pouvoir diminuer et les groupes environnementaux ont été affaiblis.


En fait, les divers groupes de citoyens sont paradoxalement considérés comme des « groupes d’intérêt » n’ayant pas voix au chapitre, tandis que les représentants des grandes entreprises sont invités au sein des groupes consultatifs mis sur pied par le fédéral. Résultat : politiques fiscales favorisant les grandes entreprises et réduction des dépenses relatives à la santé et aux programmes sociaux.

 

Le modèle d’entreprise : vers la santé ?


Bien qu’il n’y ait aucune étude pour démontrer que le modèle d’entreprise améliorerait la santé ou la qualité des soins, les gouvernements néolibéraux fédéral et provinciaux le retiennent parce qu’il est préconisé par de petits groupes influents : les fournisseurs, les assureurs et les riches.


Parce que les mesures qui l’accompagnent sont instaurées en douceur, la privatisation s’est faufilée sur le terrain des soins de santé. Elle se retrouve sous plusieurs formes, comme la radiation de certains soins de la liste des soins assurés, la permission accordée aux fournisseurs privés de soins et de services d’accéder au marché de la santé, l’autorisation des régimes d’assurance privée en santé, le transfert des services de santé des établissements publics vers la communauté et le déplacement de la prestation des soins vers les aidantes dites « naturelles ».


Les femmes, particulièrement parce qu’elles constituent une forte majorité à titre de prestataires et de bénéficiaires de soins au Québec et au Canada, portent de plus en plus le fardeau de la privatisation.


Les industries de la « santé » promeuvent l’ouverture de nouveaux marchés. L’orientation des États-Unis vers les soins de pointe a entraîné l’explosion des coûts de la santé et des profits pour les entreprises pharmaceutiques, les hôpitaux privés et les compagnies d’assurances dans ce pays. Les multinationales aux sièges sociaux états-uniens comptent parmi les plus farouches adversaires des barrières commerciales qui visent à protéger les soins de santé publics au Canada. Plusieurs de ces barrières sont déjà tombées et d’autres vont encore disparaître s’il n’en tient qu’aux gouvernements centrés sur une stratégie commerciale. En effet, privatisation des soins et marchandisation de la santé sont vues comme contribuant à la prospérité économique. Elles portent pourtant leur lot de dangers sanitaires : des prescriptions et une médicalisation inutiles, des maladies iatrogènes, un détournement des fonds qui pourraient servir à la prévention et une menace au système de santé public vital pour la grande majorité des femmes qui ne peuvent pas se payer des soins privés.


Les femmes en santé : de bonnes citoyennes néolibérales


La santé et la maladie ont pris beaucoup de place dans notre culture populaire. Drames médicaux, livres sur le mode de vie, nouvelles portant sur l’obésité, l’ostéoporose, la dépression, le VPH, etc. L’explosion de la « culture » de la santé est en corrélation directe avec l’érosion des systèmes de soins. Plus les gouvernements se déresponsabilisent de la santé, moins les gens ont accès aux soins de santé et plus ils consomment des produits de la culture de la santé.


Les gouvernements et l’industrie de la « santé » profitent bien de l’idéologie de la responsabilité individuelle en matière de santé. De « bonnes citoyennes » sont constituées quand elles peuvent contribuer à l’économie nationale et éviter d’être un fardeau pour celle-ci en s’occupant de leur santé. Malheureusement, cette idéologie amène aussi à blâmer les femmes pour les problèmes de santé qu’elles viennent inévitablement à éprouver.


Une vérité incommodante


Bien sûr, la responsabilité individuelle en matière de santé a ses côtés positifs : prendre soin de sa santé, c’est bien ! Le hic, c’est que cette idéologie escamote les facteurs sociaux, environnementaux et politiques qui ont une importance beaucoup plus grande en matière de répercussions sur les soins de santé et sur la santé des femmes au Québec et au Canada.


En effet, pour affecter de manière positive et significative la santé des femmes à l’échelle nationale, il faudrait surtout agir sur les déterminants de la santé les plus importants, en commençant par le niveau de revenu, les réseaux de soutien social, l’éducation, les conditions de travail et les environnements sociaux et physiques. Ce fait, résultat des études indépendantes en santé (voir le « Rapport sur les déterminants sociaux de la santé », OMS, 2008), est incommodant pour Stephen Harper et ses acolytes néolibéraux puisqu’il confirme le non-sens d’une position gouvernementale qui consiste à se désengager sur le plan social et sanitaire tout en enjoignant aux femmes d’autogérer leur santé et de continuer de porter à bout de bras un système de santé en tant que pourvoyeuses de soins peu ou pas rémunérées.


Harper étouffe la recherche indépendante


Depuis 16 ans, on a soutenu des chercheuses et chercheurs dans leur quête de nouvelles connaissances en santé des femmes et en ce qui a trait à la dispensation plus appropriée des soins de santé aux femmes. La disparition du Programme de contribution pour la santé des femmes diminuera grandement la recherche ainsi que la capacité d’améliorer la santé des femmes. Ces dernières seront d’autant plus affectées que les IRSC promeuvent dorénavant la recherche en partenariat avec les entreprises. Pour Stephen Harper, la boucle est bouclée.


Réduire la société civile et couper les vivres aux groupes de femmes dérangeants pour mieux sabrer la recherche indépendante en santé des femmes et ainsi éliminer les vérités incommodantes qu’elle génère et, à terme, aligner la recherche soutenue par les IRSC sur les intérêts des voraces industries de la « santé ». Harper étouffe la recherche indépendante et compromet ainsi la santé des femmes.

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Geneviève Rail – Spécialiste en santé des femmes et directrice de l’Institut Simone de Beauvoir à l’Université Concordia

7 commentaires
  • Notsag - Inscrit 27 avril 2012 09 h 02

    Bilan de 16 ans d'activités

    Cela aurait été intéressant que vous nous décriviez un peu les grandes réalisations que votre organisation a accomplies au cours des seize dernières années.

    • France Marcotte - Abonnée 27 avril 2012 12 h 28

      À lire votre commentaire, je me suis dit que la façon la plus sûre pour S.Harper de faire des gains électoraux au Québec serait de "varger" sur les femmes avec encore plus d'ostentation.
      Des Québécois (sinon la plupart) détestent tout de Harper, sauf ses politiques sur les femmes.

      Que cela ne vous empêche tout de même pas de lire cet article des plus instructifs...pour toute la population, en autant que celle-ci parvient à surmonter son dégoût.

  • jacques bisson - Inscrit 27 avril 2012 17 h 29

    Et la santé en général ?

    "Six organisations se consacrant à la recherche et à la communication d’informations sur la santé des femmes..."

    Pourquoi la santé "des femmes" spécifiquement ? Pourquoi pas la santé en général ? Pourquoi cette ségrégation ?

    Jacques Bisson

  • Skye - Inscrite 29 avril 2012 23 h 49

    Encore beaucoup d'incompréhension...

    Le système de santé actuel est déjà structuré autour de la santé et la maladie des hommes. Les décisions d'autoriser/utiliser un traitement, un équipement, un médicament ou une politique de santé reposent sur des études conduites sur des hommes. La grosse majorité de la recherche (pharmaceutique, médicale, génétique, etc.) se fait sur des participants majoritairement masculins. Les résultats obtenus sont donc généralisables à une portion spécifique de la population, pas la population au complet. Les résultats obtenus peuvent mener à des décisions sur des traitements qui ne sont pas efficaces/sécuritaires pour les femmes. Plusieurs médicaments ont été retirés du marché après que de nombreuses femmes subissent des complications de médicaments qui avaient été jugé sécuritaires (pour les hommes).

    La recherche sur les femmes est très limitée encore aujourd’hui et porte typiquement sur des questions de physiologie/d’hormones: reproduction/gynéco, ménopause, certains cancers, grossesse, etc. C’est utile bien sûr, mais cela perpétue la perception que les seules différences entre hommes et femmes sont biologiques. Encore peu de recherche s’intéresse aux facteurs socioculturels, économiques et politiques qui influencent aussi (et parfois plus) la santé des femmes (violence, pauvreté, précarité d’emploi, etc.). Des facteurs autres que physiques interviennent et doivent être étudiés au même titre que ceux-ci. Bien sûr, ces problèmes affectent aussi les hommes mais les femmes en subissent les effets de manière complètement disproportionnée.

    Les programmes coupés par le gouvernement fédéral fonctionnent de manière à rétablir un équilibre. Il ne s’agit pas ici d’ignorer les hommes mais de réaliser que leurs besoins et intérêts sont déjà institutionnalisés dans notre système de santé.

    Lisez cet article très éclairant sur le sujet - en anglais mais apparu dans Macleans, un magazine qui est

    • Margot Reney - Inscrite 3 mai 2012 19 h 20

      Merci pour cette réponse très claire.

  • Skye - Inscrite 30 avril 2012 08 h 29

    ...suite...

    Je vous invite à lire cet article extrêmement éclairant sur le sujet - en anglais malheureusement mais apparu dans Macleans, un magazine qui est tout sauf féministe…:

    http://www2.macleans.ca/2011/09/01/medicines-deadl