La part de responsabilité du gouvernement Lévesque

Souligner le 30e anniversaire du rapatriement de la Constitution canadienne, comme cela vient d'être fait à Montréal lors d'un colloque organisé par l'Association internationale des études québécoises, demeure une entreprise complexe. Paul Ricœur rappelait qu'il est périlleux pour les peuples de sombrer dans l'abîme de la mélancolie, de se complaire dans le ressassement de leurs blessures historiques.

Le colloque de Montréal a permis de mieux cerner les motivations et le rôle décisif de Pierre Elliott Trudeau, ainsi que ceux des premiers ministres des provinces majoritairement anglophones, dans une opération qui aura été une forme subtile, hypocrite, mais néanmoins réelle, d'oppression de la société et du peuple québécois par l'État et la majorité nationale au Canada. Toutefois, pour que notre mémoire collective soit complète et plus juste, j'estime qu'il faut cerner la part de responsabilité du gouvernement dirigé par René Lévesque dans tout cela. Cet article se veut donc une invitation au parachèvement de la mémoire nationale et historique québécoise.

Incohérence et désorganisation

Quand on examine notre histoire sous l'angle de la longue durée, les référendums de 1980 et de 1995 prennent l'allure de rébellions ratées de l'ère démocratique, en lien avec les rébellions matées de l'ère impériale que furent les soulèvements de 1837-1838. Perdre une action de cette nature entraîne des conséquences négatives. Toute analyse sérieuse des documents de l'époque révèle l'ampleur du désarroi de René Lévesque et de son gouvernement au lendemain de l'échec du référendum sur la souveraineté-association de mai 1980.

Rien ne fut fait pour préparer stratégiquement les lendemains d'une possible défaite. Sur le terrain de l'alliance avec les provinces récalcitrantes aux initiatives unilatérales de M. Trudeau, et notamment dans la guérilla diplomatique menée à Londres, le gouvernement Lévesque a bel et bien eu quelques succès tactiques après le référendum de 1980. Il est toutefois constamment resté sur la défensive, paraissant souvent incohérent et désorganisé.

Décision précipitée


Le 16 avril 1981, trois jours après la victoire électorale de René Lévesque et du Parti québécois contre les libéraux dirigés par Claude Ryan, le gouvernement du Québec a accepté, dans un document qui consolidait un front commun de provinces opposées aux projets de M. Trudeau, une formule d'amendement qui substituait le principe d'un retrait avec compensation financière au droit de veto du Québec. Cette décision fut entièrement improvisée.

Au cours de la campagne électorale, la veille organisationnelle sur ces questions fut confiée au ministre responsable, Claude Morin, et à son sous-ministre Robert Normand. Le Conseil des ministres ne fut jamais consulté sur cette orientation. René Lévesque prit cette décision de manière précipitée trois jours après l'élection. Le Québec aurait pu beaucoup mieux gérer l'enjeu du droit de veto, n'acceptant d'y renoncer qu'au lendemain d'un accord global auquel il aurait pu souscrire.

Lévesque vs Ryan

Entre 1978 et 1982, Claude Ryan a incarné au Québec une vision du renouvellement du fédéralisme canadien en harmonie avec les intérêts du Québec comme société nationale et distincte. Pour protéger le Québec, le gouvernement Lévesque aurait pu faire un bien meilleur usage des lumières et de la bonne volonté de M. Ryan. Certes, la politique est affaire de combat; Lévesque et Ryan avaient ferraillé avec acharnement en campagne référendaire et lors des élections de 1981. Toutefois, Lévesque a choisi de ne jamais intégrer Ryan dans un dessein stratégique visant à contrer les projets de M. Trudeau. Ce dernier craignait beaucoup Claude Ryan. Lors de la fatidique semaine des négociations constitutionnelles de novembre 1981, M. Ryan a essayé d'entrer en communication avec M. Lévesque et son équipe. Ses appels n'ont jamais eu de réponse.

Véritable cafouillis

Sur le front judiciaire, le Québec et ses procureurs sont allés à quatre reprises devant les tribunaux en 1981 et 1982. Leur performance fut peu impressionnante. Pourquoi remplacer l'équipe en place par l'ex-juge de la Cour suprême, Yves Pratte? Pourquoi attendre de très longues semaines avant de décider de soumettre la question du droit de veto du Québec en renvoi à la Cour d'appel du Québec après novembre 1981? Pourquoi ne jamais avoir plaidé, sur la base de l'article 94 de la Loi constitutionnelle de 1867, la nécessité du consentement de l'Assemblée nationale du Québec pour toute réforme touchant la juridiction des provinces sur la propriété et les droits civils, invasion reconnue par le gouvernement fédéral lui-même et par les décisions antérieures des tribunaux?

Si l'oeuvre d'ensemble paraît peu cohérente et souvent improvisée, cela s'est révélé sous son jour le plus cru lors de la conférence constitutionnelle de novembre 1981: climat anarchique et peu professionnel dans l'entourage de proximité de M. Lévesque, équipe ministérielle d'appui de second ordre, cafouillis total de René Lévesque lui-même et de son équipe à la suite de l'offre référendaire de M. Trudeau le matin du 4 novembre, absence de vigilance lors de la dernière nuit de la conférence.

Un peu plus de jugement critique

Catastrophé par l'isolement du Québec au début novembre 1981, René Lévesque fut en quelque sorte achevé par l'un des siens, lorsqu'il apprit, quelques semaines plus tard, que son principal conseiller en matières constitutionnelles, Claude Morin, avait eu, moyennant rémunération, 29 rencontres avec la police secrète fédérale entre 1975 et 1977. Dans les mois qui suivirent, la société québécoise fut politiquement acéphale. À Ottawa, André Burelle nous l'a appris, on craignait que le Québec n'utilise l'arme référendaire pour miner la légitimité d'une réforme constitutionnelle faite sans son consentement. Rien de tout cela ne se produisit. René Lévesque n'en avait plus la force.

Pourquoi parler de tout cela en 2012? Un grand intellectuel hongrois, Istvan Bibo, a déploré la déformation de la culture politique des pays de l'Europe centrale et orientale, souvent incapables d'analyser de manière lucide les phases les plus douloureuses de leur propre histoire. Les Hongrois, par exemple, étaient intarissables à propos des fautes des Autrichiens, des Russes, des Allemands, des Slovaques et des Croates, mais muets sur leur propre part de responsabilité. Bibo conviait ses compatriotes à une plus grande maturité dans l'équilibre de leur mémoire historique. En me réclamant de son héritage, j'invite mes concitoyens à faire preuve d'un jugement critique plus exhaustif à propos de 1982.

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Guy Laforest - Professeur au Département de science politique de l'Université Laval
23 commentaires
  • Daniel Girard - Inscrit 17 avril 2012 01 h 23

    Guy Laforest, quel champion!

    La beauté d'un texte comme celui-là c'est qu'il ne tente pas d'excuser l'inexcusable. Le rapatriement de la constitution n'est pas un épisode glorieux de l'histoire canadienne et si l'on peut trouver mille défauts à Stephen Harper on peut au moins se réjouir de sa décision de ne pas fêter le 30ème anniversaire de l'évènement.
    Il n'y a aucun doute que René Lévesque a été démoli par la défaite de 1980 et que malgré sa réélection triomphale en 1981 il ne s'est jamais vraiment relevé du revers référendaire. La comédie d'erreurs qui a suivi a eu les conséquences que l'on connaît. Ironiquement, le reste du pays se sera finalement comporté comme une nation, en resserrant les rangs contre l'autre nation, celle du Québec, dont la délégation avait choisi de ne pas dormir dans le même hôtel! Dans un sprint de négociations!

    • cpoulin - Abonné 17 avril 2012 17 h 28

      En effet voilà un texte très éclairant et met en échec la thèse de La nuit des longs couteaux. Sur ce sujet difficile on lira avec grand intérêt l'essai de Ron Graham, The Last Act. Un ouvrage qui analyse dans ses détails délibérations qui ont précédé la décision finale qui ménera vers le rapatriment de la constitution et le rôle particulier des acteurs. On verra que l'auteur a partir des faits et des écrits est arrivé à la même conclusion que le professeur Laforest. On attend toujours la traduction d'un livre aussi essentiel.
      Claude Poulin Québec

  • Sylvain Deschênes - Abonné 17 avril 2012 05 h 56

    Lévesque le raté

    Bien sûr que le duo Lévesque-Morin est responsable du gâchis… Mais seulement devant les indépendantistes, pas devant les tenants du Canada comme l'auteur de cet article.

    Les fautes de Lévesque ne sont pas "nos" fautes, mais les fautes d'un personnage politique que les fédéralistes affectionnent, probablement justement pour ça.

  • François Ricard l'inconnu - Inscrit 17 avril 2012 06 h 44

    Ne pas dormir dans le même hotel

    Bien sûr, si tout ce beau monde avait dormi dans le même lit, il eut été beaucoup plus difficile de manigancer en excluant certains du dialogue.

  • Catherine Paquet - Abonnée 17 avril 2012 06 h 58

    M. Laforest je vous suis et j'ajoute...

    Quelqu'un peut-il imaginer quel genre d'accord René Lévesque aurait pu ramener des négociations constitutionnelles de 1981 qui lui aurait attiré les applaudissements de ceux à qui il venait de dire: "Si je vous ai bien compris... vous venez de dire à la prochaine fois". Et qu'aurait-il eu à dire à ceux qui venaient de rejeter le projet de souveraineté-Association.

    À mon avis, René Lévesque n'était pas bien préparé pour cette négociation. Affaibli par une cuisante défaite référendaire, il avait quand même décidé de demeurer au pouvoir. Il avait donc promis un prochain référendum sur son option souverainiste, et il s'appuyait, en cas de désaccord avec les autres premeirs ministres, sur un droit de veto inexistant. La sagesse aurait du lui dicter une autre stratégie.

  • France Marcotte - Abonnée 17 avril 2012 09 h 08

    Vieille guerre

    Mais en quoi le Canada est-il lui-même gagnant de ne pas reconnaître deux peuples fondateurs? Pourquoi s'acharne-t-il à s'appauvrir?

    Cette reconnaissance de son histoire doit-être nécessairement être stratégiquement dérobée par le Québec?

    Le Canada est beaucoup moins riche en tout sans le Québec francophone. C'est le Canada anglais et les fédéralistes obtus qu'il faut interroger sur leur stupidité, la balle est dans leur camp.