Grève étudiante - À l’école de la CLASSE

À l’instar de celle de 2005, la grève actuelle lancée à l'initiative de la Coalition large de l'Association pour une solidarité syndicale étudiante (CLASSE) met en évidence l'importance de l'action collective démocratique et de la combativité pour la défense du bien commun. Il s'agit d'un rappel crucial pour l'ensemble des mouvements sociaux et syndical, qui donne le ton pour les luttes à venir en cette période d'austérité et de régression sociale.

La CLASSE s'inscrit dans une tradition syndicale étudiante combative et démocratique qui remonte aux début des années 1960 et est demeurée dominante au sein du mouvement étudiant jusqu'au tournant des années 1990. Celle-ci reconnaît que le pouvoir de négociation des représentants étudiants face au gouvernement demeure quasiment nul en l'absence de la construction d'un rapport de force s'appuyant sur une mobilisation collective (potentielle ou effective) contrôlée démocratiquement par les assemblées générales.

Entre les grandes campagnes largement médiatisées, cette frange du mouvement poursuit un travail permanent d’information, de sensibilisation, de réflexion et de mobilisation sur les campus. Ce travail contribue à l'essor d'une vision collective de l’éducation construite par et pour les étudiants. Lors d'une campagne, lorsqu’une escalade de moyens de pression plus modérés n'a pas porté fruit, la population étudiante en arrive à la grève générale et éventuellement à la multiplication des activités de perturbation économique.

Ce sont les grandes luttes menées dans le cadre de cette tradition qui ont permis d'élaborer et de défendre le droit à l'éducation au Québec. Les deux dernières décennies, au cours desquelles les mouvements syndical et sociaux (y compris une partie du mouvement étudiant) ont adopté une approche franchement lobbyiste et beaucoup moins démocratique, ont été au contraire ponctuées d'importants reculs. C’est entre autre à la lumière de ce constat que les membres de l’ASSÉ et de la CLASSE ont opté pour des revendications ambitieuses et une stratégie d’action combative.

Le renouveau de 2005

La grève de 2005 a marqué un tournant et enclenché un renouveau. Des dizaines de milliers d'étudiants (dont beaucoup étaient membres de la FEUQ et de la FECQ) ont reconnu, en assemblées générales, que l'entente ayant mis fin à la grève était «à rabais» et ne satisfaisait pas leurs exigences. Mais ils ont aussi compris, pour l'avoir vécu, que le gouvernement avait reculé parce qu'ils se sont mis en marche et ont fait preuve d'ardeur au combat. Dans la foulé de cette lutte s'est aussi développé un discours profond sur la marchandisation de l’éducation et beaucoup ont compris que le processus de tarification ne se limite pas à déterminer qui va payer la note, mais implique aussi et surtout l'imposition d'un principe d’utilisateur-payeur et de marchandisation.

Tout ceci arrive à maturité en 2012. Jamais l'ASSÉ, à travers la CLASSE, n'a été aussi soucieuse de l'opinion publique ni aussi habile pour y faire valoir sa perspective. Mais elle continue de reconnaître que sa place prépondérante dans les médias s'explique par sa prépondérance dans le mouvement réel de la lutte. Après deux mois de grève, elle continue de représenter plus de la moité des grévistes. Si cela titille certains, parions que cela inquiète autrement plus le gouvernement, qui y perçoit un obstacle réel à l’instauration du principe individualiste d’utilisateur-payeur.

La CLASSE comprend aussi que, lorsque des milliers de personnes se réunissent à répétition en assemblée générale ou dans la rue et que le débat social porté par la grève s'imprime quotidiennement à la une des journaux, il serait réellement irresponsable de s'enfermer dans une logique de négociation comptable et corporatiste. D'où la volonté d'élargir et d'approfondir ce débat.

Libre arbitre

Le principe est pourtant simple. À quoi le gel des droits de scolarité peut-il servir si les conditions de travail se dégradent parallèlement? À quoi la gratuité scolaire peut-elle servir s'il faut ensuite payer pour se faire soigner? Que veut dire l'accessibilité à l'éducation si les inégalités sociales se creusent? La hausse des droits de scolarité doit être dénoncée pour ce qu'elle est: la pointe d'un iceberg beaucoup plus imposant, celui de la privatisation et de la tarification des services publics.

Les moments de larges luttes collectives permettent une redéfinition du champ des possibles. Il ne s'agit alors plus tant de suivre l'opinion publique mais de contribuer activement à sa formation et à son évolution vers des valeurs de solidarité. Les gens possèdent un libre arbitre. Leur pensée évolue. Allez le demander aux jeunes et moins jeunes qui sont dans la rue et qui portent massivement les idéaux défendus par la CLASSE. Ils savent que la personne qui craint le plus l'annulation de la session est Line Beauchamp. Ils l'ont appris à l'école de la lutte et de la solidarité. Et personne ne pourra annuler cette session-là.

Xavier Lafrance
Co-porte-parole de la CASSÉÉ lors de la grève étudiante de 2005; doctorant en science politique à l'université York
Héloise Moysan-Lapointe
Co-porte-parole de la CASSÉÉ lors de la grève étudiante de 2005; Enseignante de philospohie au cégep de St-Jean-sur-Richelieu
3 commentaires
  • Yves Claudé - Inscrit 5 avril 2012 07 h 15

    Urgence, discours et réalités …

    Ces deux leaders de la grève étudiante de 2005 nous livrent un discours de circonstance, passablement décevant, si l’on considère l’importance de faire une juste part à la réalité, dans un exercice réflexif pertinent et contributif pour l’action en cours.

    Je peux comprendre, que dans une phase cruciale et stratégique de la mobilisation étudiante, il faille être prudent et ne pas mettre en évidence les problèmes du mouvement sur la place publique face à un adversaire habile à les exploiter.

    Cependant, un des défis majeurs du mouvement étudiant est sa légitimité, et les deux auteurs ne semblent pas en être conscients. Il ne suffit pas, pour un mouvement et ses leaders, de prétendre à la légitimité, il faut le démontrer et convaincre les citoyens du fait que l’action revendicative s’inscrit effectivement dans la perspective du Bien commun.

    Le milieu étudiant, tout particulièrement dans ses composantes collégiale pré-universitaire et universitaire, est le résultat d’un processus de sélection sociale qui a éliminé une bonne partie des enfants des familles de ce que l’on doit encore sociologiquement appeler, malgré une certaine dérive idéologique des sciences sociales…, la classe ouvrière. Les gagnants de cette sélection sont les enfants de la bourgeoisie et ceux de la petite-bourgeoisie, les uns disposant d’un fort capital économique, les autres misant plus sur le capital culturel (y compris un savoir critique sur la société) dont ils ont hérité.

    C’est cette réalité qui est masquée dans le discours du gouvernement comme celui du mouvement étudiant, qui prétendent tous deux parler au nom de - ou pour - la “classe moyenne”. Les mutations économiques, sociales, et culturelles d’un monde dominé par le capital financier transnational mettent en péril la structuration et la reproduction des classes sociales qui avait précédemment permis - entre autres - l’émergence d’une petite-bourgeoisie

  • Yves Claudé - Inscrit 5 avril 2012 09 h 07

    Urgence, discours et réalités …(suite)

    Les mutations économiques, sociales, et culturelles d’un monde dominé par le capital financier transnational mettent en péril la structuration et la reproduction des classes sociales qui avait précédemment permis - entre autres - l’émergence d’une petite-bourgeoisie numériquement importante. La reproduction de leur statut de classe n’est plus assurée pour les enfants de la petite-bourgeoisie, d’où une radicalisation qui s’exprime au sein du mouvement étudiant actuel.

    Les deux auteurs affirment, avec un décalage évident par rapport à la réalité, que «Jamais l'ASSÉ, à travers la CLASSE, n'a été aussi soucieuse de l'opinion publique ni aussi habile pour y faire valoir sa perspective». Ils ont peut-être oublié un grand principe selon lequel «seule la vérité est révolutionnaire »... ! Un autre élément peu convainquant de leur part est la question de l’unité d’action du mouvement, au delà des différences idéologiques et organisationnelles (CLASSE vs FECQ et FEUQ): la CLASSE est loin d’être exemplaire à ce sujet !

    Il reste peu de temps pour convaincre la majorité de la population que le mouvement étudiant actuel n’est pas seulement un mouvement représentant majoritairement les intérêts de classe d’une petite-bourgoisie en difficulté de reproduction générationnelle, mais que ce mouvement est aussi porteur des intérêts collectifs de la société québécoise !

    Yves Claudé - sociologue

  • Richard Laroche - Inscrit 5 avril 2012 10 h 36

    Le risque Humain

    Des Québécois au revenu moyen-pauvre, sans éducation supérieure, face à un salaire rapidement plafonné, dans un emploi répétitif, lourdement endettés, vivent au dessus de leurs moyens pour se payer maison, voiture et confort, d'après le modèle médiatisé, et reprochent à d'autres plus jeunes de vivre au dessus de leurs moyens pour se payer de l'éducation...

    Si ces premiers finissent par avoir raison de la cause et que leur fardeau fiscal se voit allégé en diminuant leur contribution au programme public d'éducation, ils pourront mieux rembourser leur banquier. De l'autre côté, les étudiants devront s'endetter dans une banque, et rembourser aussi le banquier éventuellement, ce qui les motivera à leur tour, lorsqu'ils toucheront un gros salaire, à vouloir couper leur contribution à d'autres programmes publics, notamment ceux qui supportent les premiers, la classe moyenne-pauvre.

    Une société qui repose d'avantage sur la finance privée ne contribue ultimement qu'à enrichir les riches capables d'y placer des capitaux et à appauvrir les pauvres qui y contractent des dettes, sous l'illusion d'un jeu de risque où une minorité peut ressortir gagnante de capitaux après avoir essuyé sa dette. C'est une guerre de classe, entre ceux qui sont dans le positif et ceux qui sont dans le négatif.

    Le système de finance privée est un émulateur qui reproduit artificiellement un mécanisme de sélection naturelle, un simple jeu de risque, et ramène l'humain au niveau de l'animal. Mais... l'humain ne serait-il qu'un animal après tout?