Grève étudiante - L'accessibilité sans la qualité: un très mauvais calcul

Heather Munroe-Blum: «Les Québécois valorisent l’équité et la justice sociale. Or, il n’est pas équitable de puiser à même les impôts de familles à faible revenu pour subventionner la formation des étudiants les plus nantis. Il n’est pas équitable non plus que les étudiants québécois paient aujourd’hui beaucoup moins qu’à la fin des années 1960 pour leur formation universitaire.» <br />
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Heather Munroe-Blum: «Les Québécois valorisent l’équité et la justice sociale. Or, il n’est pas équitable de puiser à même les impôts de familles à faible revenu pour subventionner la formation des étudiants les plus nantis. Il n’est pas équitable non plus que les étudiants québécois paient aujourd’hui beaucoup moins qu’à la fin des années 1960 pour leur formation universitaire.»

Au Québec, plus que dans toute autre province au Canada, la question des droits de scolarité est un enjeu de taille. Au cours de la Révolution tranquille, la modernisation du système universitaire a facilité l'accès à l'enseignement supérieur. Les faibles droits de scolarité dont nous avons hérité font maintenant partie intégrante de l'identité nationale québécoise. Pour bien des gens, des droits peu élevés sont synonymes d'accessibilité. Nous aimerions qu'il en soit ainsi; malheureusement, la situation est autrement plus complexe.

Il n'y a pas de lien entre droits de scolarité et accès à l'université. Pour s'en convaincre, il suffit d'examiner le taux de diplomation, soit le pourcentage de personnes qui obtiennent un diplôme universitaire au cours d'une année donnée. Nous serions portés à croire que de faibles droits de scolarité se traduisent par des taux de diplomation plus élevés, mais ce n'est pas le cas.

Ainsi, les droits de scolarité perçus par les universités québécoises sont les plus faibles au Canada, mais six provinces ont un taux de diplomation supérieur à celui du Québec (30,5 %). En fait, deux des provinces où les droits de scolarité sont les plus élevés — la Nouvelle-Écosse et l'Ontario — affichent des taux de diplomation supérieurs à la moyenne canadienne, soit 48,9 % et 41,0 %, respectivement.

Les facteurs financiers, dont les droits de scolarité, n'influencent pas de façon marquée la décision d'entreprendre des études universitaires. Une étude de Marc Frenette réalisée pour le compte de Statistique Canada en 2007 a révélé que les contraintes financières n'expliquent que 12 % de l'écart observé au chapitre du taux d'inscription à l'université entre les étudiants les moins et les mieux nantis. Les droits de scolarité ne représentent en outre qu'une petite partie du coût global de la formation universitaire, qui comprend aussi le loyer, les frais de déplacement, le prix des fournitures scolaires et les pertes de revenus.

La part des coûts assumée par les étudiants est plus faible aujourd'hui qu'en 1968. Lorsque la hausse des droits de scolarité prévue dans le budget de l'année dernière aura été appliquée, et si l'on tient compte de l'inflation, les droits de scolarité imposés aux étudiants en 2016-2017 seront équivalents à ceux de 1968. Et les Québécois se sont enrichis au cours de cette période. En effet, en 1968, les droits de scolarité représentaient plus de 20 % du revenu par habitant, comparativement à moins de 10 % en 2017.

Le programme d'aide financière, déjà généreux, sera bonifié. D'ici 2017-2018, l'aide financière offerte aux étudiants québécois par les universités et le programme de prêts et bourses du Québec atteindra plus de 1,114 milliard de dollars par année. Le gouvernement s'est engagé à investir directement 35 % des revenus provenant de la hausse des droits de scolarité dans son programme d'aide financière aux études. Les étudiants les moins nantis recevront une aide additionnelle qui permettra de compenser pleinement la hausse des droits de scolarité. [...]

Solution inéquitable


Les Québécois valorisent l'équité et la justice sociale. Or, il n'est pas équitable de puiser à même les impôts de familles à faible revenu pour subventionner la formation des étudiants les plus nantis. Il n'est pas équitable non plus que les étudiants québécois paient aujourd'hui beaucoup moins qu'à la fin des années 1960 pour leur formation universitaire. Enfin, le gouvernement ne peut assumer à lui seul l'ensemble du fardeau financier: par rapport à celle des pays de l'OCDE, la dette du Québec, par habitant, occupait le cinquième rang en 2010.

S'il est vrai que nous pouvons être fiers du modèle québécois, nous devons néanmoins chercher à l'améliorer en fonction des résultats d'études et de recherches de qualité. Notre modèle québécois ne repose ni sur la gratuité de l'enseignement supérieur ni sur des droits de scolarité aussi élevés qu'aux États-Unis. Il repose sur une solution médiane et équilibrée qui préserve l'accessibilité, tout en permettant le financement d'un enseignement de grande qualité.

Des liens avec les étudiants


Comme l'expliquait la semaine dernière la ministre de l'Éducation, madame Line Beauchamp, la hausse des droits de scolarité «c'est pour un meilleur financement des universités, pour que le diplôme qu'on va chercher dans une université québécoise garde sa valeur, qu'on ait les meilleurs enseignants, les meilleurs équipements, les meilleurs équipements de recherche».

Voulons-nous vraiment favoriser l'accès à l'université et augmenter le taux de diplomation des étudiants moins nantis? Pour ce faire, nous devons créer des liens plus étroits avec ces étudiants, plus tôt (dès l'école primaire), et optimiser les programmes qui leur sont offerts en ce qui a trait à l'aide financière et au remboursement de leurs prêts. Plutôt que de geler les droits de scolarité, voilà ce que nous devons faire pour favoriser la réussite universitaire des étudiants à faible revenu.

Des droits de scolarité peu élevés ne sont pas synonymes d'accessibilité. Et même si c'était le cas, miser sur l'accessibilité sans tenir compte de la qualité serait un très mauvais calcul.

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Heather Munroe-Blum - Principale et vice-chancelière de l'Université McGill
50 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 30 mars 2012 03 h 02

    La pensée unique...

    Avec son salaire, mme Heather Munroe-Blum peut bien se faire le chien de garde de l'orthodoxie néo-libérale, il reste qu'il existe d'autres façons d'entrevoir l'éducation. Et puis, endetter ainsi certains membres de la jeune génération à plus soif demeure un geste odieux et à courte vue.
    La gratuité scolaire, de la maternelle à l'université, est la voie de l'avenir pour un Québec qui investit dans sa ressource la plus précieuse : ses citoyens et ses citoyennes.

    • ethrop - Inscrit 30 mars 2012 08 h 46

      A n'importe quel salaire, ce que Mme Munroe-Blum dit reste vrai. L'endettement de la jeune génération, ne vous en déplaise, est moindre que ce qu'il était quand les boomers que vous détestez tant ont étudié. La gratuité n'est pas gage de qualité.

    • Brun Edith - Inscrit 30 mars 2012 19 h 55

      que les études coûtent cher non plus.. et bien au contraire (car on diminue la "compétitivité" basée sur les notes pour entrer)
      Et le fait que l'endettement des jeunes soit moindre devrait être quelque chose de POSITIF! surtout quand on pense que d'ici 10 ans ça prendra 2 personnes pour 1 aîné (en ce moment ce sont 5)... les "jeunes" devront payer à ce moment là leurs études

  • Darwin666 - Abonné 30 mars 2012 07 h 06

    Quel ramassis de clichés

    Tous ces arguments ont été contredits par les faits depuis bien longtemps, entre autres par l'IRIS. Il est assez ennuyeux de relire à ce moment-ci des débats les mêmes arguments démolis depuis longtemps.

    • ethrop - Inscrit 30 mars 2012 08 h 43

      L'IRIS, oui. Le club d'étudiants gradués en socio de l'UQAM. L'IRIS est à la gauche ce que l'Institut Fraser est à la droite. C'Est pas très sérieux.

    • Patrice Beaurivage - Inscrit 30 mars 2012 14 h 21

      "Le club d'étudiants gradués en socio de l'UQAM"? Des "étudiants gradués", on appelle ça des diplômés, donc des sociologues. Vous avez une dent contre les sociologues?

      Ces chercheurs argumentent, réfutent et débattent avec toute la rigueur qu'un intellectuel se doit d'afficher. Rappelons que le but premier des opposants à la hausse est d'assurer une accessibilité aux études supérieures: pas de faire le procès de la droite et de la gauche.

      Une jeune femme, campée à gauche ou à droite, peu importe, qu'elle veuille devenir avocate ou travailleuse sociale, si elle possède les compétences pour entrer à l'université, ne devrait pas être freinée par des facteurs économiques, puisque les diplômés universitaires paieront plus que "leur juste part" le restant de leur vie. L'université, en ce sens, est rentable.

      Pourquoi n'y a-t-il que des sociologues qui soient capables de comprendre cela? Si c'est faux, réfutons l'argument, cessons de répéter les mêmes vieux arguments déjà réfutés!

    • bernac - Abonné 30 mars 2012 17 h 52

      Les diplomés universitaires ne paient pas plus d'impôts que les autres travailleurs qui n'ont pas nécessairement reçu une formation aussi coûteuse que celle dont ceux-ci ont bénéficié.
      En ce sens ils ne paient pas leur "juste part", sauf naturellement s'ils remboursaient (avec intérêt) ledit coût, ce qui n'aurait du sens que si leurs revenus le leur permettraient.
      Ce qui freine l'accès à l'université, c'est bien plus des facteurs économiques et sociologiques qui affectent les pauvres dès leurs naissances et non pas les droits de scolarité.

  • Fabien Nadeau - Abonné 30 mars 2012 07 h 47

    Endettement

    Je crois que le coût d'accès à l'université, très bas, il faut l'admettre, permet à ceux qui le veulent et ont le talent d'y accèder. Mais il ne garantit pas le diplôme, évidemment.

    Mais si un étudiant ne peut se permettre l'université, cela garantit qu'il n'en aura pas.

    Mais un des arguments contre la hausse reste: les étudiants s'endettent, et si l'emploi à la sortie de l'université est garanti dans certaines facultés, il ne l'est pas pour toutes les spécialités.

    Nous avons à toutes fins pratiques déjà l'éducation gratuite et les frais de scolarité ne sont que des "tickets modérateurs"... Les augmenter ne favorisera pas la qualité de l'enseignement donné. Il ne servira qu'à éliminer certains et endetter les autres.

    Sans parler de la nécessité d'occuper un emploi pendant ses études, qui peut expliquer un certain pourcentage des échecs.

  • Benoit Corbeil - Inscrit 30 mars 2012 08 h 04

    Qui prend le plus à coeur les intérêts des moins nantis de la société?

    "Or, il n’est pas équitable de puiser à même les impôts de familles à faible revenu pour subventionner la formation des étudiants les plus nantis." (Heather Munroe-Blum - Principale et vice-chancelière de l'Université McGill)

    À l'intention de madame Munroe-Blum et ceux-celles qui ne semblent pas encore avoir compris la réalité de la société québécoise qui les entoure, on va donc répéter patiemment :

    L'argent nécessaire au soutien adéquat des universités se trouve ailleurs que dans les familles à faible revenu ET les étudiants les plus nantis sont une minorité non représentative de l'ensemble des étudiants au Québec.

    Essayer, madame, la formulation suivante: "Il serait équitable de puiser à même les impôts des familles aux revenus plus élevés, dans les revenus des individus et corporations avantagés par la fiscalité actuelle, de détourner légalement vers les universités (et hopitaux et services sociaux) les montants considérables honteusement gaspillés dans le monde de la construction (et même de l'éducation), ...pour subventionner la formation des étudiants conscientisés qui s'efforceront dans l'avenir de mettre en place un modèle de société plus juste envers les moins nantis."

    Vous verrez, avec beaucoup de pratique, on finit par y arriver.

  • Q1234 - Inscrite 30 mars 2012 08 h 31

    McGill se soucie-t-elle de l'accessibilité??

    Avec les frais exhorbitants que McGill exigeait pour certains programmes malgré l'interdiction de la loi je vois mal comment je peux penser que l'argumentaire de mme Munroe-Blum favorise l'accessiblité. Il faut lire le livre Université Inc, c'est utile pour vraiment comprendre le discours de madame Munroe-Blum.

    PS: En passant, il est où McGill français?