Droits de scolarité - Gels et dégels: bref rappel historique

L’argument des étudiants selon lequel une hausse des droits de scolarité conduira à une baisse des inscriptions n’est pas sans fondement. C’est ce qui a été observé dans les années 1990 lors du dégel orchestré par le gouvernement de Robert Bourassa.<br />
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir L’argument des étudiants selon lequel une hausse des droits de scolarité conduira à une baisse des inscriptions n’est pas sans fondement. C’est ce qui a été observé dans les années 1990 lors du dégel orchestré par le gouvernement de Robert Bourassa.

Dans le débat en cours, le passé est souvent invoqué pour dire, par exemple, que l'augmentation des droits de scolarité n'a pas d'influence sur la fréquentation scolaire, mais sans apporter de preuves tangibles. Au moment où la mobilisation étudiante s'intensifie, nous voudrions contribuer au débat en rappelant les effets d'une précédente hausse des droits de scolarité sur les inscriptions dans les universités. Mais il convient d'abord de revenir sur quelques éléments de l'histoire récente de l'éducation universitaire au Québec.

Deux choix politiques furent emblématiques de la Révolution tranquille: la nationalisation de l'électricité autour de l'Hydro-Québec et la création du ministère de l'Éducation du Québec. À cette époque, la modernisation du Québec prenait différentes voies, dont celle de l'accroissement du niveau de scolarité de la population, et en particulier de la proportion de francophones qui poursuivraient des études supérieures et obtiendraient un diplôme universitaire.

L'atteinte de cet objectif signifiait une volonté de démocratisation de l'accès à l'éducation ouvrant aussi sur le développement économique. La démocratisation des études se voulait géographique, avec la création des cégeps et du réseau des universités du Québec. Elle se voulait aussi culturelle, en favorisant la polyvalence des apprentissages qui permettrait de décloisonner l'accès aux savoirs. Finalement, elle se voulait sociale, en ouvrant l'éducation à toutes les catégories sociales (classes populaires, femmes, adultes, etc.). Le choix des gouvernements provinciaux d'assurer la gratuité scolaire au niveau collégial et de maintenir un gel sur les droits de scolarité à l'université répondait à cette logique. Ce faisant, ils respectaient également les recommandations formulées dans le rapport de la commission Parent, rapport qui indiquait qu'à long terme, la gratuité scolaire à l'université était un objectif souhaitable (tome III, recommandation no 115).

Impact sur les inscriptions

Ces décisions ont porté leurs fruits. Les inscriptions dans les universités ont connu une importante croissance jusqu'en 1992. Cette croissance a été particulièrement sensible dans les universités francophones où le nombre d'étudiants a augmenté de près de 650 % en un peu plus de 25 ans, alors qu'au cours de la même période, les trois universités anglophones du Québec doublaient leurs effectifs.

Toutefois, au début des années 1990, le gouvernement libéral de Robert Bourassa décida de procéder au dégel des droits de scolarité et de les augmenter de manière substantielle; ils passèrent en l'espace de quatre ans en moyenne de 581 $ à 1630 $. La conséquence fut immédiate: les inscriptions universitaires chutèrent progressivement jusqu'en 1997. Cette décroissance se fit essentiellement sentir dans les universités francophones, qui connurent une baisse de plus de 26 000 inscriptions en cinq ans.

Si les universités anglophones ne furent pas autant touchées par cette décision politique, c'est probablement en raison de leur plus fort recrutement en dehors du Québec. À noter que toujours pour les universités francophones, il a fallu attendre l'année 2003, soit dix ans après la fin du dégel, pour atteindre à nouveau le niveau des inscriptions de 1992.

Risquer une nouvelle baisse?

Or, comme il a été rappelé à plusieurs reprises au cours des dernières semaines, la hausse des droits de scolarité a des répercussions négatives sur le parcours universitaire d'étudiants issus de milieux modestes et/ou peu scolarisés, en renforçant la perception d'inaccessibilité de ce niveau d'éducation. Dans le même sens, elle peut également décourager plusieurs «adultes» de retourner aux études dans un programme universitaire à des fins de reconversion ou de perfectionnement, pour améliorer leur situation socio-économique. En effet, comme ces étudiants poursuivent des études à temps partiel et qu'ils n'ont pas accès au programme de prêts et bourses, ils sont particulièrement sensibles à cet obstacle économique. D'ailleurs, la baisse des inscriptions des étudiants de 25 ans et plus a été de 22 % entre 1992 et 1997.

Mais alors, le contexte actuel a-t-il changé au point de risquer une nouvelle baisse des inscriptions à l'université par une autre augmentation importante des droits de scolarité en quelques années? Rien n'est moins sûr. Plusieurs argumentent qu'il nous faut accroître la proportion de diplômés universitaires dans la population en général et dans la population active pour être au même niveau que l'Ontario ou d'autres pays développés.

Actions contradictoires

De plus, le discours sur l'économie de la connaissance, fortement relayé par les gouvernements en place, stipule que l'entrée dans la société du savoir doit se traduire par une croissance de la proportion de diplômés universitaires dans les différentes disciplines pour faire face aux multiples défis à surmonter. À cet égard, l'action des universités ne doit pas uniquement viser les «jeunes», mais aussi les adultes de tous les âges, dans une logique d'éducation et de formation tout au long de la vie.

En somme, sur le plan éducatif, nous sommes devant des actions gouvernementales pour le moins contradictoires. D'une part, le discours véhiculé dans l'action publique prône une volonté d'améliorer la situation éducative du Québec. D'autre part, des décisions politiques sont prises qui, à terme, auront pour effet possible de freiner cet élan. C'est du moins ce que les années 1990 nous enseignent. Une vision globale en matière de politiques éducatives est malheureusement absente. Doit-on vraiment prendre le risque d'un recul de la présence à l'université? Peut-on vraiment se permettre de jouer les apprentis sorciers?

***

Pierre Doray, Professeur au Département de sociologie de l'UQAM et directeur du Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie (CIRST) et Amélie Groleau, Doctorante en sociologie à l'UQAM et à l'École des hautes études en sciences sociales
4 commentaires
  • B Landry - Abonné 23 mars 2012 08 h 18

    Et près de 50 ans plus ....

    "Deux choix politiques furent emblématiques de la Révolution tranquille: la nationalisation de l'électricité autour de l'Hydro-Québec et la création du ministère de l'Éducation du Québec."

    Aujourd'hui, le gouvernement recommence à se comporter comme du temps de Duplessis en donnant nos ressources naturelles pour des picadilles et en modulant l'éducation en fonction de la mondialisation.... la moitié de la 6e année du primaire va être consacré en anglais pour que les employés québécois puissent recevoir leur prdres en anglais des propriétaire étrangers

  • Robert Bernier - Abonné 23 mars 2012 12 h 11

    La hausse de 1990 et celle de 2012

    Vous faites bien de revenir sur la hause des frais de scolarité qui a eu lieu de 1990 à 1993. Les frais ont en effet été pratiquement triplés en 3 ans (X 2.8 selon vos chiffres). Une baisse significative des inscriptions à l'université s'en est suivie, principalement pour les étudiants à temps partiel.

    Vous avez raison parce que c'est de cet effet-là qui remonte au début des années 1990 qu'on a tiré le chiffre symbolique de 7 000 étudiants pouvant renoncer à leurs études. Chiffre qui est devenu 12 000 puis, par quelque magie, même 30 000 dans l'étude de l'IRIS.

    Or, l'étude du CCAFE de laquelle a été extrait le chiffre concluait que, si la hausse était aussi instantanée qu'elle l'avait été en 1990, un scénario catastrophe, il pourrait effectivement s'ensuivre une baisse de 2.5%. Pour les scénarios plus gradualistes, la baisse se situerait n'importe où entre 0.1% (25 fois moins) et certainement moins que les 2.5%.

    La hausse proposée en ce moment n'est pas de 280% sur 3 ans mais bien de 75% sur 5 ans. En ceci, elle respecte les injonctions à la prudence qu'on pouvait tirer des études sur l'impact des coûts sur la fréquentation universitaire. L'exemple de la Grande-Bretagne, où l'on augmente d'un coup par un facteur 2 ou 3 dépendant du programme est évidemment à l'extrême opposé de ce qui est présenté ici.

    Je pense qu'on peut encore dire, dans ces circonstances, que la société québécoise se préoccupe de ses jeunes, qu'on est encore loin du capitalisme sauvage et sans âme. Mais l'état québécois a une mission sociale très large et, dans un monde aux ressources limitées, ce qui est donné à un est enlevé à l'autre. Je pense que nos étudiants pourraient comprendre cela aussi si on prenait la peine de leur en parler.

    Robert Bernier
    Mirabel
    Enseignant au cegep Lionel-Groulx

  • Dominique Beaulieu - Inscrit 23 mars 2012 13 h 54

    Gaspillage

    Au moins, avant d'avoir l'arrogance de nous exiger plus de frais, ils pourraient faire le ménage dans les finances publiques. A-t-on plus besoin de F-35 et de navires de guerre ou bien avons-nous plus besoin d'une meilleure éducation?

  • Virginie Dostie - Inscrite 25 mars 2012 14 h 27

    précisions

    Bien que je ne doute pas que la hausse (surtout une telle hausse que celle des années 1990) puisse avoir un impact surl'accessibilitété, j'aurais tout de même apprécié une corrélation de la baisse d'accessibilité avec les données démographiques puisque si je ne m'abuse le nombres de naissances avait également connu une baisse importante à compter des années 1970...

    Par ailleurs, il faut également préciser que les adultes avec enfant(s) sont considérés étudiants à temps plein même lorsqu'ils ne suivent que 2 cours, et donc qu'ils recoivent assez de bourses pour couvrir entièrement leurs droits de scolarité (c'est d'ailleurs mon cas et j'en suis reconnaissante!)