Enfance vulnérable - Un urgent plaidoyer pour les enfants

«La prise en charge exclusive des services aux enfants par l’État est une erreur, affirme le Dr Gilles Julien. Elle a causé un effet direct et pervers, celui de la démobilisation des familles et des communautés.»<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir «La prise en charge exclusive des services aux enfants par l’État est une erreur, affirme le Dr Gilles Julien. Elle a causé un effet direct et pervers, celui de la démobilisation des familles et des communautés.»

Récemment, le Directeur de la protection de la jeunesse (DPJ) a repris le contrôle du centre La Transition, une ressource privée de supervision et d'hébergement pour les jeunes enfants dans le quartier Hochelaga. Bien payée par le Centre jeunesse de Montréal et sans compétence évidente, cette «business d'enfants» jugeait de la qualité des relations parents-enfants, hébergeait des enfants extrêmement vulnérables et faisait même rapport au tribunal dans des affaires familiales extrêmement délicates qui normalement relèvent de professionnels de grande compétence. On y aurait également décelé des fraudes importantes. Le reportage diffusé à l'émission Enquête hier soir à Radio-Canada apportait un éclairage intéressant sur cette triste affaire.

Or, il y a trois ans, mon équipe a été interpellée par plusieurs familles au sujet de ce centre aux pratiques douteuses. J'avais personnellement été étonné que le DPJ sous-contracte au privé un mandat qui lui revient en propre. Nous avions alors rencontré les propriétaires pour en savoir plus, puis le DPJ par la suite, pour dénoncer cette situation tout à fait inacceptable. Ce n'est que trois ans plus tard que le contrat avec les propriétaires frauduleux a été résilié. Peut-on parler d'éthique et de protection des enfants dans une telle situation?

Une réflexion s'impose

Les dommages collatéraux, personne n'en parle. Les droits bafoués par ces situations, personne ne s'en préoccupe. Pour les responsabilités de ces négligences et de ces incompétences, personne ne répond présent. Est-ce normal qu'encore une fois ce soient les enfants et les familles les plus vulnérables qui en font les frais, et ce, dans une société qui se vante de la qualité de ses systèmes?

Cette situation déplorable démontre qu'une réflexion profonde s'impose au sujet des enfants du Québec, de leur place, de leurs succès et de la valeur qu'ils représentent dans notre société moderne. Une action renouvelée, plus globale, doit se mettre en place dès maintenant pour rattraper le temps perdu et offrir à tous les enfants des chances égales de réussite. Pour bien définir ces actions, il faut tenir compte des constats actuels, de certains bons coups et aussi de ratés évidents.

Les occasions ratées


D'entrée de jeu, la prise en charge exclusive des services aux enfants par l'État est une erreur. Elle a causé un effet direct et pervers, celui de la démobilisation des familles et des communautés.

De là découle l'instauration subtile, mais réelle, du «travail en silos». On a raté la jonction de la santé et des sciences sociales; on a isolé les écoles des services de santé locaux. La médecine, pour les besoins de la cause, a divisé les besoins de l'enfant en différents systèmes, en oubliant souvent les liens essentiels entre eux. La protection de la jeunesse est devenue une propriété exclusive basée sur la délation.

Force est de constater que le résultat final est peu reluisant et que les coûts en sont exorbitants. Dans un tel contexte, il y a très peu de place pour le changement et encore moins pour l'innovation. Quand avez-vous vu les recommandations ou le bon coup d'un enseignant, d'un médecin d'hôpital, d'une travailleuse sociale de la DPJ ou d'une infirmière de CLSC, faire son chemin à travers les différents niveaux de hiérarchie pour changer le système? Ils sont pourtant les mieux habilités pour faire avancer la compréhension des besoins des enfants, à l'inverse des pseudospécialistes qui écrivent les recommandations et les réformes sur leur table à dessin, isolés de la vraie vie et du monde.

Il reste tout de même des personnes qui travaillent d'arrache-pied auprès des enfants pour améliorer leur sort. La vraie force du Québec réside dans ces gens sur le terrain qui souhaitent non seulement mieux faire, mais travailler ensemble, en consensus pour faire réussir tous les enfants.

Les pistes de solution


Repenser le contrat social, voilà le véritable enjeu, en redonnant les enfants aux communautés en ce qui concerne les responsabilité et l'imputabilité, en misant sur les forces vives de la société pour les soutenir, ce qui comprend les gouvernements, mais aussi la société civile et les entrepreneurs. Ce n'est plus l'État qui prend charge et qui décide pour les enfants, mais bien la famille et la communauté d'abord, avec l'aide des grandes institutions de l'État.

En ce sens, agir immédiatement avec une approche de services intégrés offre beaucoup plus de chances de réussite tout en évitant d'exclure les enfants vulnérables des différents systèmes (la garderie, l'école, etc.). L'approche de la pédiatrie sociale en communauté démontre qu'agir dans les milieux vulnérables, autour des enfants, avec un modèle de proximité et d'intégration des services permet de mobiliser les forces vives de la communauté et des institutions et d'agir en concertation. L'enfant a accès à un lieu d'expertise dans son quartier, pour préciser ses besoins et définir un plan d'action qui lui assurera une trajectoire de succès. Cette façon de faire inclut toutes les personnes significatives dans la vie de l'enfant. L'effet sur sa santé et son succès est puissant et persistant avec un rapport coût-bénéfice avantageux.

Tous ensemble pour les enfants

Je soutiens également la création d'une commission populaire de surveillance de la qualité des soins aux enfants. Cet organe pourrait soutenir les initiatives et la créativité locales pour assurer l'intégration des pratiques et des services offerts aux enfants dans la communauté. On pourrait ainsi s'inspirer de la fonction du «commissaire des droits des enfants» présent dans certains pays et qui assure cette autorité auprès des gouvernements et de la population, pour un maximum de clarté et d'efficacité.

«Tous ensemble pour les enfants» devient ainsi une mission commune, rassembleuse et passionnante pour la réussite équitable de tous les enfants. Elle appartient à tous, chacun à sa façon, enfant après enfant, pour le meilleur de notre monde.

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Gilles Julien - Pédiatre social, président et fondateur de la Fondation du Dr Julien
7 commentaires
  • FERNAND - Inscrit 17 février 2012 07 h 53

    L'erreur.

    Je crois surtout que "cette réflexion profonde" s'impose dans tous les domaines de notre société au Québec.
    Le docteur Julien, bien sûr, fait un très beau travail concernant les enfants mais c'est un travail "isolé".
    La même erreur concernant l'intimidation à l'école. Charest et Beauchamp ont passé la fin de semaine à la TV ( combien cela couté?) pour parler d'un projet contre l'intimidation à l'école. Travail "isolé" et très dispendieux.
    Certains programmes ont été mis en œuvre pour protéger les personnes âgées contre la violence. Mais c'est une erreur d'en rester là, "isolés".
    Le problème semble se situer dans une zone beaucoup plus profonde chez l'humain contemporain.
    Lorsqu'une société ne prend plus soin de ses enfants, ne protège plus ses êtres fragiles, ne se soucie plus de la condition de ses personnes âgées c'est qu'il y a un profond malaise et un manque de compassion collectif que les gouvernements, les religions et les bonnes personnes qui travaillent "en silos", n'arrivent pas à endiguer.
    Ces programmes dédiés, mais isolés l'un de l'autre, pour venir en aide aux nôtres peuvent parfois même nuire car ils empêchent de bien voir la situation globale de notre société.
    Ce n'est pas une mince affaire de prendre un "moment de réflexion global" sur ce qui se passe chez-nous car un tas de priorités "économiques" nous préoccupent beaucoup plus sérieusement mais sans l'ombre d'un doute il faudra bien nous "regarder" efficacement.

  • Guy Massicotte - Inscrit 17 février 2012 09 h 48

    famille : la base

    Merci pour votre intervention Dr Julien. La famille et ses enfants sont la base de notre société.

    C'est vraiment désolant de constater :
    Qu'il en coûte moins cher de détruire une famille que de la réparer. Que les décisions sont trop souvent prises dans ce sens.

    Que le droit familial n'est que le nom d'un couloir du palais de justice de Montréal, il n'y a pas de juges spécialement formés.

    Qu'en droit criminel au Québec, on considère que la personnalité de l'enfant n'est pas formée mais en droit de la famille on peut ne pas en tenir compte et prendre au premier degré des paroles d'enfant.

    Trop d'intervenants se prennent pour des psychologues quand il n'en sont pas.

    À chaque semaine des familles québécoises sont brisées inutilement.
    À chaque semaine la base québécoise est brisée inutilement.

  • Yves Claudé - Inscrit 17 février 2012 12 h 29

    Dérives de la DPJ … de l’action !

    Les dérives autoritaristes et technocratiques, les erreurs et incompétences dramatiques de la DPJ de Montréal ont été amplement documentées et décriées. C’est au ministre responsable d’agir, et ce sans délai.

    Yves Claudé

  • Jacques Gagnon - Inscrit 17 février 2012 13 h 15

    Je vous suis totalement Dr Julien

    Le reportage d'Enquête est tout simplement horrifiant. Quand on voit la détresse, la souffrance, le gâchis incroyable pour la société, ces vies scrappées qui viendront grossir encore les listes d'attente de services sociaux débordés, je vous le jure, on est ébranlé et ému aux larmes.

  • MJ - Inscrite 17 février 2012 18 h 48

    Une autre histoire d’incompétence et de négligence flagrante de la part des autorités gouvernementales

    Y aurait-il un parallèle à établir entre les permis de garderie en CPE dont on a vu qu’ils étaient décernés aux amis du parti libéral et moyennant une contribution électorale et ces contrats lucratifs à des propriétaires de foyers de groupe qui accueillent des enfants de la DPJ?

    L’absence de surveillance et les yeux grand fermés - de la part des autorités gouvernementales (DPJ), responsables de l’octroi de contrats à des sous-traitants du privé pour des foyers d’hébergement d’enfants victimes de négligence parentale, d’abus et de mauvais traitements - sur la qualité douteuse du milieu de vie et l'incompétence du personnel embauché, s’assimile à de l’irresponsabilité consommée de la part du DPJ quant au mandat qui lui a été confié, relativement à la protection des enfants et à leur bon développement. Que cette situation anormale et malsaine pour le bien-être des enfants et leur bon développement ait persisté dans ce foyer de groupe, pendant encore trois ans après que le Dr Julien soit intervenu personnellement auprès des autorités de la DPJ, ayant constaté de visu que ce foyer était néfaste pour les enfants, est inacceptable.

    Il est à se demander si ces foyers de groupe sont strictement pour le bénéfice financier de leurs propriétaires et non pour le bien-être des enfants qui y sont hébergés. Après avoir regardé le reportage d’hier à Enquête, il n’y a plus aucun doute à cet égard.