Industrie minière : entre rêve et réalité

Dans Le Devoir du 30 janvier dernier, Yvan Allaire nous propose un «nouveau modèle» pour le partage équitable des bénéfices générés par l'industrie minière. Au cours des derniers mois, M. Allaire a manifesté beaucoup d'intérêt pour le partage de profits d'une industrie qui ne lui semble pas très familière.

Je souligne au passage que le débat en cours, auquel il se joint tardivement, ne me semble avoir provoqué aucune hystérie jusqu'à présent. Pour être productif, un débat doit néanmoins reposer sur des faits et une analyse rigoureuse. Je me permets donc d'intervenir en me basant sur mes trente années d'expérience passées dans le domaine de la finance minière — métier qui concerne notamment l'évaluation et la décision d'investissements.

L'entrepreneuriat et la création de richesse

Depuis la réforme Bachand du régime des droits miniers, les gouvernements fédéral et québécois exercent une ponction sur les profits miniers à un taux statutaire total de 43 %. Pour une grande entreprise manufacturière au Québec, la ponction totale est de 27 %, et pour une PME, 19 %. Dans la province voisine de l'Ontario, la ponction totale statutaire sur les profits miniers varie de 30 % à 35 % et les 10 premiers millions de profits d'une nouvelle exploitation sont exempts. De plus, les entreprises enrichissent la collectivité de bien d'autres façons (contributions patronales aux programmes de santé et aux programmes sociaux, taxes municipales, etc.)

En augmentant significativement les taux nominal et effectif de fiscalité minière, la réforme Bachand profite aux Québécois en augmentant la contribution du secteur à la collectivité.

À lire M. Allaire, on a l'impression que l'industrie minière tire des rendements faramineux d'investissements à peine plus risqués que des obligations du gouvernement du Canada. Des rendements de 50 % à 80 %? Sans risque? Diable! Si tel était le cas, la meilleure stratégie de partage de richesse serait de faire de chaque Québécois un actionnaire de sociétés minières. Les investisseurs se battraient à ma porte pour financer nos projets! Or, c'est loin d'être le cas.

Monsieur Allaire semble mélanger les pommes, les oranges et les navets. D'abord, il parle du risque d'une «exploitation minière». Il semble ignorer qu'on mesure le risque et le rendement sur la totalité du cycle minier — depuis la prospection jusqu'à la fermeture de la mine. Selon le ministère québécois des Ressources naturelles et de la Faune, un seul projet d'exploration sur 2000 débouche sur une exploitation minière. Là se trouve le premier et principal risque associé à l'activité minière. Faire abstraction de ce fait, c'est comme évaluer le risque d'un billet de loterie gagnant... le lendemain du tirage.

Ce risque se traduit en coûts réels. Il y a quelques mois, Osisko a abandonné un projet d'exploration après y avoir investi 15 millions. Pas au Pérou, ni au Venezuela, mais bien en Abitibi, pour la simple raison que la perspective de rentabilité ne justifiait pas qu'on y fasse des investissements supplémentaires. Des décisions semblables, l'industrie en prend des dizaines par année. Depuis 2006, les investissements en exploration au Canada totalisent entre 2 et 3,8 milliards par an. La majeure partie de ces investissements passent aux pertes. Ils sont néanmoins nécessaires: s'il est vrai que le minerai ne s'en ira pas, il coûte très cher à trouver. Et s'il est vrai que les mines en exploitation ne peuvent déménager, les capitaux d'exploration, eux, sont très mobiles. Ils fuiront une juridiction où la fiscalité n'est pas concurrentielle. Or c'est maintenant qu'il faut chercher les gisements qui, dans dix ou quinze ans, remplaceront les mines qui fermeront d'ici là.

Même au stade de l'exploitation, le risque reste beaucoup plus important que M. Allaire semble le croire. L'industrie minière fait face à plusieurs risques dans ses opérations journalières, dont un risque d'estimation des réserves (le modèle géologique et l'estimation des réserves sont-ils conformes à la réalité pour l'ensemble du gisement?), les risques opérationnels, de ressources humaines et des marchés (demande du produit et de prix). En une décennie, les coûts d'exploitation directs au comptant (cash costs) par once de la mine d'or médiane au monde sont passés de 228 $US à 628 $US: une hausse de 10,7 % par an, ce qui est très supérieur à l'inflation. Cette progression reflète la hausse des salaires et des prix des intrants, stimulés par une forte demande. La «rente» minière est déjà largement partagée par toute la chaîne de création de valeur.

S'agissant de risque, monsieur Allaire semble ignorer la récente fermeture de la mine d'or Goldex à Val-d'Or, propriété de Mines Agnico-Eagle, qui a engendré une radiation comptable de plus de 260 millions et une baisse de sa capitalisation boursière d'environ 22 % (2,2 milliards). Cette fermeture est attribuable à des conditions de terrain difficiles. Comment cette fermeture de mine s'intégrerait-elle dans le nouveau modèle proposé par monsieur Allaire? [...]

Détermination du taux de rendement

Voilà pour le risque. Qu'en est-il du rendement? M. Allaire évoque pour l'industrie minière son plafonnement à 30 %, seuil au-delà duquel il serait confisqué. Depuis cinq ans, selon les indices sectoriels de la Bourse de Toronto, l'industrie minière a produit un rendement annuel de 18 % pour ses investisseurs, en plein boom des matières premières. Ça, c'est la réalité: elle est très loin des 50 % à 80 % fabulés par M. Allaire.

Pendant ce temps, l'industrie pharmaceutique a produit un rendement annuel de 124 % — aurait-on dû lui confisquer l'excédent de 30 %? Quant à l'industrie aérospatiale, elle a produit un rendement négatif de 5 %. Dans la logique allairienne, le gouvernement aurait-il dû compenser cette perte, dans une industrie déjà lourdement subventionnée?

Une société d'État maître d'oeuvre?

La suggestion de confier la maîtrise d'oeuvre du développement minier à une société d'État me semble témoigner d'un manque de mémoire. A-t-on déjà oublié Sidbec, SOQUEM et la Société nationale de l'amiante? L'exploration et l'exploitation minières demandent une audace, une souplesse et une tolérance au risque qu'on retrouve plus volontiers dans une entreprise privée que dans une société d'État.

Les Québécois profitent du boom minier bien plus qu'ils ne le réalisent. Pas seulement par les droits et taxes ou par la création de dizaines de milliers d'emplois bien rémunérés, mais en tant qu'actionnaires, directement ou par l'entremise de caisses de retraite, de fonds d'investissement, du Fonds de solidarité, d'Investissement Québec et, au premier chef, de la Caisse de dépôt et placement, notre fonds souverain. La collectivité pourrait bénéficier davantage des ressources de notre sous-sol en investissant davantage dans la recherche, l'exploration, la mise en valeur et le développement des gisements. Étant donné ses convictions sur le faible risque et les rendements élevés de l'industrie minière, j'imagine que M. Allaire y a déjà investi la majeure partie de son portefeuille.

L'industrie minière mondiale est en effervescence. Elle offre des occasions de création de richesse qu'il faut saisir et développer. En cette matière, les Québécois seront mieux servis par une industrie québécoise privée, robuste et bien financée, dans laquelle ils devraient investir. Toute fiscalité confiscatoire ferait fuir l'exploration. Ce serait un cas typique de myopie et de mise à mort de la poule aux oeufs d'or. En paieraient le prix les générations futures, celles-là mêmes qu'on prétend favoriser.

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Bryan A. Coates - Vice-président Finances et chef de la direction financière à la Corporation minière Osisko
  • Catherine Paquet - Abonnée 9 février 2012 06 h 32

    Yvan Allaire et les autres...même les politiciens.

    Si les blogueurs et surtout les politiciens ne parlaient que de ce qu'ils connaissent bien, les commentaires et les déclarations fracassantes seraient tellement moins nombreux...

  • Denis Paquette - Abonné 9 février 2012 06 h 40

    En industrie minière les risques sont en générale évalués a combien

    M. Bryan A. Coates, nous allons arreter de jouer au chat et a la souris ,L'année derniere votre profit sur capital a été de combien, vous avez offert combien en dividentes et donnée combien en salaire a votre direction , combien les gouvernement ont recus directement et indirectement, dans le monde des mines les risques sont évalués a combien des profits. Merci et bonne journée

  • celljack - Inscrit 9 février 2012 08 h 51

    Superbe texte

    Une seule question me vient à l'esprit: quelle proportion des investissements proviennent réellement des Québécois, directement ou par l'entremise de caisses de retraite, de fonds d'investissement, du Fonds de solidarité, d'Investissement Québec et, au premier chef, de la Caisse de dépôt et placement, notre fonds souverain?

    Et en comparaison, quelle proportion des investissements viennent de fonds étrangers?

    Votre texte est bien ficelé. Si ça n'avait pas été écrit par un cadre au salaire à 6 chiffres, j'aurais presque perdu ma méfiance!

    Un peu comme notre typique M Paquet, toujours posté en dessous des oligarques, satisfait des miettes qu'ils daignent laisser tomber.

    Comprenez-moi, vous avez beau avoir d'excellents arguments, mais avec si peu d'informations à notre disposition sur ce domaine "d'affaires", je ne peux que me fier à ce qui se fait ailleurs:

    - En avril 2008, l'Allemagne a adopté une loi qui rend nécessaire une autorisation pour « tout investissement supérieur à 25% du capital d'une entreprise dans le domaine des "infrastructures stratégiques" et dès lors que l'"intérêt national" est en jeu ».
    - En avril 2008, la Russie a adopté une loi qui rend nécessaire une autorisation pour « tout investissement supérieur à 25% du capital des entreprises de quarante-deux "secteurs stratégiques" (nucléaire, pétrole, mines, pêche, édition...) ».

    C'est la tête de qui que vous essayez de tenir dans le sable?

  • I. Belanger - Inscrit 9 février 2012 09 h 01

    Les ressources naturelles appartiennent au peuple

    D'un point de vue comptable, les redevances sont un coût et non une ponction gouvernementale. Les ressources naturelles appartiennent au peuple. Comme toute entreprise, une compagnie minière doit payer ses matières premières à son fournisseur, c'est à dire qu'elle doit payer les ressources naturelles au peuple. Les autres entreprises ne comptabilisent pas l'achat de leurs matières premières comme des ponctions gouvernementales, mais comme des dépenses. Si elles comptabilisaient l'achat de leurs matières premières comme des ponctions gouvernementales, beaucoup dépasseraient 100 %. Il serait étonnant qu'un directeur financier l'ignore.

  • JEAN-PIERRE THOMASSIN - Inscrit 9 février 2012 09 h 34

    Excellent texte monsieur Coates!

    @ Denis Paquette

    Il n'y a pas de cachette. Les réponses aux questions que vous posez sont toutes disponibles dans Sedar, le site où toutes les compagnies publiques déposent leur données.

    Sachez que, pour les raisons que monsieur Coates a expliquées, Osisko ne fait pas encore de profit après 9 mois d'opérations. C'est une jeune entreprise qui a investi plus d'un milliard de dollars. Évidemment, les actionnaires espèrent que cette situation sera renversée bientôt.

    D'ailleurs Osisko annoncera bientôt ses résultats annuels lors d'une conférence téléphonique à laquelle vous pourrez assister, si vous voulez. Pas de cachette.

    Sachez que les salaires de la haute-direction ont été approuvés par les actionnaires lors de leur dernière assemblée générale. Ce sont les actionnaires qui financent l'entreprise et qui approuvent ses dépenses. Parmi ceux-ci, le Fonds de Solidarité de la FTQ et la Caisse de dépôt. Si vous devenez actionnaires, vous pourrez aller voter contre si vous le désirez.

    Pour le rendement obtenu par les actionnaires depuis 12 mois, c'est très ordinaire, même négatif pour certains. Tout dépend quand vous avez acheté les actions.

    Notez qu'Osisko ne verse pas de dividendes non plus car c'est une jeune entreprise qui a besoin de conserver le capital de ses actionnaires pour financer sa croissance.

    @I Bélanger

    Si les ressources appartiennent au peuple, qu'attend le peuple pour investir les milliards de dollars par année pour les développer? Qu'attend le peuple pour créer la "Compagnie minière du peuple", investir quelques milliards et partir à la recherche de mines?