Politique québécoise - La fatigue politique du Canada français

Pauline Marois<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Pauline Marois

Depuis quelque temps, trop longtemps, je constate l'affaissement marqué, la stérilité débilitante d'un débat qui dure et qui revient sans cesse par sursauts dans les médias. Rien de nouveau. Non que ce soit uniquement la faute des médias: le débat tourne manifestement à vide. Entre une thèse que je termine sur Hubert Aquin et les nouvelles à Radio-Canada, j'étouffe. J'étouffe de voir à quel point nous nous sommes embourbés depuis l'époque de la Révolution tranquille, la création du Parti québécois, le premier référendum de 1980, et surtout depuis celui de 1995 (eh oui, voilà encore ces lieux communs!).

J'étouffe plus particulièrement de voir le seul parti qui, sur la scène historique, a porté le discours indépendantiste au pouvoir se morceler encore. Après les dernières élections fédérales, il y avait pourtant un momentum, l'occasion de remettre sur pied la discussion (terme que je préfère finalement à celui de «débat»). La coloration symbolique (bleu et orange) sur la carte confédérationnelle a délié les langues, à tout le moins dans la rue et dans les salons, autour d'un bon verre de vin: «Voilà la preuve que nous sommes différents du reste du Canada.»

La défaite du Bloc québécois incarnait même la destruction définitive de notre soi-disant représentation au Parlement, représentation qui a fini par servir d'argument aux fédéralistes. Momentum comme nous n'en avons plus eu depuis des lustres. Soit. Et puis quoi? Rien. Les politiciens — ceux du parti d'opposition censés vraisemblablement remettre la discussion sur la table — en ont profité pour se quereller encore une fois, pour affirmer leur ego sur la place publique au lieu de comprendre que le temps était favorable à la discussion plutôt qu'à la dissension.

L'union des forces

Une seule proposition récemment m'a semblé pertinente et sérieuse au terme de plusieurs mois de cette débandade déprimante: unir les forces souverainistes. Un des problèmes de cette proposition est le fait qu'elle vienne encore et toujours de la classe politique, dans cette langue de bois qui n'en finit plus de se figer dans des caisses bien fermées à clé. C'est l'impasse. Et la proposition apparaît impossible à concrétiser: l'union est un beau fantasme que certains réussissent néanmoins à orchestrer sur la scène politique, pour offrir de plus en plus ce qui ressemble à une tragédie burlesque. En même temps, personne n'est dupe... Il faut juste sauver les apparences, dirait-on. Rien de nouveau là non plus.

Il y a cinquante ans maintenant, Aquin écrivait La fatigue culturelle du Canada français, déjà fatigué de la même situation nationale. Tout est écrit dans cet article paru en 1962 dans Liberté, en réponse à celui de Pierre Elliott Trudeau, La nouvelle trahison des clercs, publié dans Cité libre. Aquin, en écrivant ce texte, ne cherchait pas à faire de la partisanerie ou même à prôner la révolution, mais voulait discuter du problème du Canada français, de son rapport à lui-même et des conditions de son enfermement. Tout est là. Tout est écrit et cela fait cinquante ans déjà. La discussion amorcée, que n'a sauf erreur pas relancée Trudeau à l'époque, est pourtant toujours aussi nécessaire aujourd'hui, toujours aussi actuelle, toujours aussi surprenante de lucidité; c'est celle d'un intellectuel et d'un écrivain aussi tourmenté et fatigué que sa culture, que son pays. Rien de nouveau donc.

Bris de dialogue

Oui, je peux me dire indépendantiste et probablement souverainiste, une indépendantiste mi-trentenaire qui a échappé — pas complètement apparemment — à un certain cynisme, mais je suis à mon tour fatiguée. Il m'apparaît clair que le fait que je sois «indépendantiste», tout comme d'autres encore sont fédéralistes, autonomistes, capitalistes, environnementalistes, automobilistes ou socialistes, semble servir souvent d'argument pour briser le dialogue.

Faute de véritable discussion entre nous, une discussion, j'entends, au-delà de la pure démagogie et de l'enfermement idéologique ou encore émotif, je m'interroge comme d'autres l'ont fait. Bien entendu, l'émotion est intriquée à la discussion, on n'y peut presque rien bien souvent. Être ceci ou cela, croire, par exemple, en l'indépendance politique du Québec ou en la Confédération canadienne, est partie prenante de notre subjectivité.

Elle l'est tout autant de notre histoire personnelle, de nos affects les plus profonds qui remontent à notre héritage familial et à nos sacro-saintes origines. C'est compliqué. Toujours est-il que de se définir comme ceci ou cela ne sera jamais une raison pour ne pas discuter en toute bonne foi de l'avenir du Québec, tout comme du sens qu'a pour nous le Canada. C'est une question de bon sens, mais qui ne trouve pas de réponse réelle dans le discours politique et intellectuel des dernières années. Rien de nouveau, mais c'est fatiguant.

Nostalgique?


Plusieurs, tout comme moi, sont lassés du débat stérile, mais la réalité est que la question n'est pas réglée, qu'on le veuille ou non. Je ne vous apprendrai rien sur le fait que régler une question commence par cesser de se déguiser en aveugles et croire en son propre déguisement, ou encore faire de la négation volontaire la seule planche de salut en se disant que la question est dépassée.

Il me semble — et cela demande un réel effort — qu'il faille accepter de réfléchir de manière honnête intellectuellement. La quasi-absence des intellectuels sur la scène publique et politique me gêne, me dérange même profondément. Nostalgique, on dira que je suis, alors que je n'ai pas vécu l'époque de la Révolution tranquille. Alors oui, je suis nostalgique d'une époque où bien des écrivains étaient des intellectuels et osaient se mouiller sur la place publique, croyaient sans doute encore au pouvoir de l'acte de la parole, plus que les politiciens eux-mêmes. La pauvreté que je perçois sur ce plan me sidère à tout dire et participe de ma fatigue. Ce fait non plus n'est pas nouveau, mais peut-être mérite-t-il que quelqu'un le rappelle de temps à autre.

Fatigués, donc, nous le sommes depuis longtemps et surtout en ce moment. Le nouveau parti émergent, la CAQ, est la preuve de notre grande fatigue qui continue de faire sentir ses effets, ses symptômes. Néanmoins, la fatigue que l'on ressent n'est pas une raison pour cesser de réfléchir à l'impasse et pour déserter l'univers de la pensée. À moins que la question elle-même ne soit stérile et n'ait pas d'issue, que nous soyons éternellement divisés et que cette division finalement soit nôtre et nous définisse. Dans ce cas, si c'est le cas, il faudra bien finir par l'assumer. En attendant, relire un Hubert Aquin entre deux bulletins télévisés est un appel d'air.

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Caroline Proulx - Professeure au Département de français et de lettres du cégep Ahuntsic
15 commentaires
  • Marc-Antoine Daneau - Inscrit 28 janvier 2012 04 h 49

    Falardeau

    Ce qui est mort, ce n'est pas le Bloc, mais Falardeau, et on s'en ennuie bien ces temps-ci! Comme il disait "Dans ce genre de lutte, ceux qui gagnent sont ceux qui se tannent en dernier!"

  • François Ricard l'inconnu - Inscrit 28 janvier 2012 07 h 39

    La fatigue, ça se guérit

    Cette aspiration à l’indépendance politique demeure et demeurera selon toute vraisemblance, portée par une minorité de citoyens de ce pays qui n’en est pas devenu un, malgré toutes les parades qu'il se donne.
    L’ambivalence politique dans laquelle nous nous mouvons depuis deux générations, nuit considérablement à la santé de notre corps politique.
    Le PQ est en grande partie responsable de cet état de chose. Au pouvoir pendant vingt ans, il n'a pratiquement rien fait pour l'indépendance. Il a toujours voulu se comporter comme un "bon" gouvernement trahissant ainsi l'engagement pris par devers ceux qui l'avait élu.
    Vous avez raison.Hubert Aquin constate et proclame, mieux que tout autre, la nécessité pour ainsi dire morale et l’incertitude quasi historique de l’indépendance politique.Cette ambivalence politique pourrait contribuer à nourrir en nous la mauvaise foi, le mépris de soi et le déni du réel.
    Vous avez le grand mérite de nous faire prendre conscience de notre état pathologique pour enfin aboutir à une plus saine et complète réalisation de nous-mêmes.

  • L'ex-Canard - Inscrit 28 janvier 2012 10 h 01

    En attendant Gaudot

    Faudrait relire Beckett. Tout est là, et plus!

  • Solange Bolduc - Abonnée 28 janvier 2012 10 h 33

    Quelle bouffée d'air frais!

    Comment vous exprimer mon émotion tout au long de la lecture de votre texte...texte bienvenu dans ce monde de politicaillerie où chacun tire la couverte de son côté, pour une seule et unique raison: entretenir l'illusion du pouvoir...Des radoteurs et radoteuses, nous en avons à pelletée, et surtout des gens qui n'aspirent pas au pouvoir pour la partrie, mais bien pour leur petit égo bien frileux...

    Moi aussi je suis fatiguée de tout cela, et les gens que je rencontre aussi, pour la plupart...Le problème que je constate réside dans le fait que les gens ont l'impression qu'on se poignarde dans le dos pour obtenir quelques faveurs liées au pouvoir.....Il n'y a pas de véritable réflexion sur l'avenir du Québec, on se fout de ce que peut penser ou ressentir la population qu'on méprise: c'est nous les futurs représentants du peuple! Et c'est pour cela que les politiciens sont méprisables. Ils ne sont là que pour satisfaire leur goût du pouvoir: avoir une job!

    En ce sens, il n'est pas aisé de croire qu'on réglera un jour l'affirmation définitive du peuple québécois. Trop de mesquineries et de coups bas hantent le Parti québec, et je ne suis pas certaine que Mme Marois soit aussi blanche que tente de nous le laisser croire...Elle serait tellement bonne, généreuse, sans esprit de vengeance. Bien sûr que non! Beaucoup de Québécois que je rencontre ne crois pas en cette soi-disant "femme de béton"...Et ce ne sont donc pas que les sondages qui le disent...

    Grand merci Madame pour votre excellent texte, éveilleur de consciences. Le genre de réflexion que vous proposez est pertinent, et c'est cet esprit féminin que j'aimerais voir s'incarner en une femme politique... Et là on pourrait pas me dire que je suis contre Mme Marois parce qu'elle est femme, mais simplement parce que c'est cette forme d'intelligence que j'aimerais continuer à aimer.à admirer....

    Solange Bolduc

  • Réal Rodrigue - Inscrit 28 janvier 2012 21 h 09

    Coûte que coûte, maintenir le dialogue

    La classe politique s'asservit facilement aux puissants de ce monde, et ignore les besoins et les attentes de leurs citoyens et citoyennes. C'est pourquoi il est beaucoup question de déficit démocratique. Qu'on soit d'un sexe ou l'autre, la difficulté consiste à se mettre réellement au service des personnes que les élus sont censés représenter dans l'exercice du pouvoir, ce qui suppose qu'ils gardent contact et qu'ils se rendent responsables. La démocratie comporte en effet pareilles exigences. D'autre part, les citoyens et les citoyennes ont également des devoirs, l'obligation de s'informer adéquatement, d'exprimer leurs attentes, de participer d'une manière un peu active à la vie politique.

    Notre fatigue ne serait-elle pas surmontée si nous vivions réellement en démocratie, si nous avions le sentiment que les élus représentent le peuple en ce qu'il a de meilleur ? On assiste plutôt à une cassure entre le peuple et les dirigeants, une déconnexion, une aliénation. Au lieu de maintenir le dialogue et de se rendre disponible, ceux qui détiennent le pouvoir concoctent des stratégies qui visent à se gagner l'opinion, à faire en sorte que le peuple se tienne tranquille pendant qu'ils brassent des affaires. Nous en éprouvons comme Hubert Aquin et vous de la fatigue.

    Merci pour votre lettre bien sentie, et j'ose espérer que vous allez trouver autour de vous quelques signes d'encouragement.

    Réal Rodrigue