Politique de l'émeute

Les émeutes que vit présentement Londres, et qui se répandront peut-être dans les jours qui viennent au pays entier, peuvent être qualifiées, comme le fait l’anthropologue Alain Berthot, d’«émeutes de la dignité».<br />
Photo: Agence Reuters Dylan Martinez Les émeutes que vit présentement Londres, et qui se répandront peut-être dans les jours qui viennent au pays entier, peuvent être qualifiées, comme le fait l’anthropologue Alain Berthot, d’«émeutes de la dignité».

Force est d'admettre que nos commentateurs sont souvent bien mal outillés pour saisir le sens de l'émeute. Comment, en effet, comprendre le sens de ce qui par définition semble ne pas en avoir? Comment saisir le message transmis par des événements qui se produisent précisément lorsque les mots ne suffisent plus? Du côté des classes dirigeantes, les réponses sont le plus souvent toutes faites, et c'est sous la rubrique de l'irrationnel, de la sauvagerie et de la violence gratuite qu'on situe généralement l'émeute.

Ce sens est pourtant relativement facile à déceler lorsque la distance du temps amortit l'altérité représentée par l'émeute. Le message, par exemple, des émeutes de chômeurs à la suite de la crise de 1929 n'échappe aujourd'hui à personne, pas plus que celui de l'émeute de 1955 entourant la suspension de Maurice Richard, qui s'explique par l'infériorité économique des Canadiens français. Qui pourrait maintenant nier que ces émeutiers étaient porteurs de valeurs et de revendications rationnelles?

Mais ces émeutes historiques, et c'est ce qui nous permet de les observer avec une certaine sérénité, sont le fait d'une «autre» époque. Il en va autrement de l'émeute contemporaine, qui constitue, pour sa part, une critique en actes de notre temps, de notre société et, au final, de nous-mêmes. C'est de là qu'elle tire son aspect scandaleux et c'est pour cela qu'on préfère prétendre qu'elle n'exprime rien d'autre qu'une colère aveugle ou un plaisir adolescent.

Une action rationnelle

Sans chercher dans l'émeute l'expression d'une pensée sociale et politique purgée de contradictions, il faut pourtant la saisir comme une action rationnelle, un mode d'expressivité propre aux classes populaires. Bien sûr, elle est chargée d'émotion, mais force est d'admettre que tous les actes, individuels comme collectifs, le sont à un certain degré.

Il ne s'agit pas simplement de «violence aveugle»: les cibles des émeutiers sont trop précises et symboliquement cohérentes pour n'y voir que la manifestation d'une frénésie aléatoire. Les attaques, comme le souligne Paul A. Gilje, qui a travaillé sur l'histoire des émeutes aux États-Unis, ne sont pas le fruit du hasard. Les émeutiers, contrairement à ce qu'on en dit, ne cassent pas «tout». C'est l'État et la société marchande, à travers les attaques contre les forces de l'ordre, et la marchandise, à travers le pillage et la destruction, qui sont les cibles principales des émeutiers.

Le pillage, d'ailleurs, ne peut être totalement réduit à sa dimension instrumentale ou consumériste: en banlieue de Londres comme en France, il n'est pas rare de voir ces marchandises détruites sur place, brûlées afin d'alimenter les feux ou utilisées comme matériel afin de dresser des barricades. Et contrairement à ce que laissent entendre de nombreux commentateurs, la violence envers les individus est généralement rare, mis à part lors d'émeutes ethniques et racistes qui sont généralement portées idéologiquement par l'extrême droite, comme ce fut le cas au Québec lors de la crise d'Oka, en 1990.

Émeutes de la dignité


Les émeutes que vit présentement Londres, et qui se répandront peut-être dans les jours qui viennent au pays entier, peuvent être qualifiées, comme le fait l'anthropologue Alain Berthot, d'«émeutes de la dignité».

Ces émeutes répondent à un processus logique, à un pattern. Le récit est systématiquement le même: dans un quartier pauvre à forte concentration ethnique, où les citoyens se plaignent de profilage et de stigmatisation, la police abat un jeune. L'émeute éclate généralement en quelques heures, au plus tard le lendemain, selon le temps que la rumeur prend à se répandre.

C'est à ce schéma que répondent les émeutes de Los Angeles (1992), de Cincinnati (2001), de Kabylie (2001), de Benton Harbor (2003), de l'Australie (2004-2005), de la Chine (2005), de Bruxelles (2006), de la France (presque chaque année depuis 2001) et, plus près de chez nous, de Montréal-Nord (2008). Le sens de ces émeutes est clair, limpide pour qui veut bien l'entendre. Si les jeunes doivent cyniquement vivre dans des sociétés où ils sont des citoyens de seconde zone, ils refusent toutefois de mourir en silence sous les balles de la police et de l'État.

À partir du moment où l'émeute prend son envol, elle peut durer des jours, voire des semaines, et fédérer la révolte des pauvres, des immigrants, des chômeurs, des petits salariés, etc.

En Angleterre, ce sont des compressions radicales dans les services publics (dont la fermeture de nombreuses maisons de jeunes) de même que les hausses des droits de scolarité (qui ont presque doublé) qui expliquent cette expansion de la flambée émeutière.

Tendre l'oreille à ce cri de révolte obligerait les autorités à faire un examen de conscience hors du commun, car les problèmes mis au jour par l'émeute ne sont pas bénins, mais historiques. Ce sont les formes mêmes de nos sociétés que l'émeute, par la destruction, remet en cause. Mais le changement ne semble pas être à l'ordre du jour. Quand les feux seront éteints et que les traces du combat auront disparu des rues, tout redeviendra «comme avant». Pour preuve, les autorités n'ont que le mot «riposte» à la bouche, comme si les émeutes étaient le fait d'étrangers ou d'ennemis de la nation.

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Marc-André Cyr - Étudiant au doctorat en science politique, son mémoire porte sur l'histoire de la contestation sociale au Québec
15 commentaires
  • Côté Marcel - Inscrit 11 août 2011 09 h 04

    RÉFLEXION.

    Bonjour.
    @Marc-André Cyr

    M.Cyr pourquoi ne pas écrire ou avoir une rencontre avec le premier ministre de la Grande- Bretagne pour l'informer car ils ont que le mot RIPOSTE à la bouche et votre analyse de vous et M.Paul A.Gilse va surement avoir un éveil à une meilleure réflexion de sa part et avoir en même temps le responsable haut gradé de l'ordre pour une meilleure réflexion et cristallisation du problème.

    Mais il y a un mais ils vont surement détruire la lettre car cette lettre sera la preuve de leurs échecs et décisions politiques,et ils vont être très occupés car ils ne voudront pas vous rencontrer alors je comprends du même coup votre billet dans le devoir merci.

    Mais il y a un mais si ils sont élus par le peuple ne doivent-ils pas faire un examen de consience pour servir de manière équitable l'ensemble de cette même population voilà avec droit et devoir envers les citoyens.

    OUP javais oublié ils ont fais serment de servir avec loyauté la reine Angleterre et non au peuple, le pouvoir au parti politique au lieu du peuple n'est ce pas bizare.

    Pour finir il serait bon de envoyer la même lettre ou une rencontre avec M.Harper car avec ses politiques par ordre des priorités les moins polluantes et durable et son État gendarme pour pouvoir faire le ménage il n'est pas sur la bonne route et avec M.Charest à Québec avec les deux mains sur le volant leurs politiques va nous conduire ou et à qu'elle prix?

    BONNE RÉFLEXION.

  • celljack - Inscrit 11 août 2011 09 h 10

    Le but de l'État

    Le changement n'est pas à l'ordre du jour. Soit les émeutiers se calment et redeviennent dociles sans rien obtenir, soit la propagande amènera l'opinion public à s'opposer à ces révoltes.

    Rien ne sera fait pour calmer les foules: au contraire! Plus les foules font du grabuge, plus il devient justifié d'instaurer un état policier qui pourra conférer encore plus de pouvoir aux riches. Au pire cas, les émeutiers se feront appeler "insurgés" et il sera alors permis de les abattre.

    La violence ne donne jamais la victoire. La seule chance qu'auraient les émeutiers de changer quelque chose, ce serait de faire de la désobéissance civile pacifiste et de s'impliquer massivement en politique.

  • Helpaul - Abonnée 11 août 2011 10 h 40

    Excellente analyse...

    Et c'est pourquoi il est important pour les pouvoirs en place d'utiliser des agitateurs afin de discréditer les émeutiers (les soi-disants anrchistes en noirs)...

  • Turbine - Abonné 11 août 2011 11 h 18

    Enfin!

    Merci pour votre analyse. C'est refraîchissant après avoir lu de billets violents et empreints de racisme. Marie-Antoinette et Louis VXI traitaient les révolutionnaires de la même façon. Marie-Antoinette, une Habsbourg tout comme la reine. L'histoire se répète...

  • Paul Gagnon - Inscrit 11 août 2011 12 h 57

    Relève universitaire inquiétante

    Je sais qu’il y a chez les gauchistes de tout acabit une grande nostalgie d’Octobre Rouge, de Mai’68, bref de l’arrivée, enfin, du Grand Soir! Staline, Mao, Polpot, et autres dangereux spécimens d’humanités ou plutôt de manque d’humanité, excès idéologiques et verbaux sans limites raisonnables, grilles d’analyse ressortant davantage d’idées préconçues que d’une démarche scientifique, tout cela ne leur a jamais ouvert les yeux. Quarante ans plus tard, ils en sont encore aux mêmes lubies.
    Avec l’évident embourgeoisement des travailleurs de l’industrie lors des trente glorieuses, ils se sont trouvés un ‘prolétariat’ de substitution avec les ‘fonctionnaires’ et autres employés des secteurs publics et parapublics. Pendant que les emplois des ouvriers ‘embourgeoisés‘ s’évanouissaient, d’une récession à l’autre, nos braves du front commun montaient à l’assaut du méchant État capitaliste (sic) afin de s’assurer de belles retraites, dorées comparé à la majorité, et surtout comparé aux démunis dont ils se prétendent constamment les héroïques défenseurs.
    Aujourd’hui nous avons droit à tour de rôle aux prolétaires-islamistes (sic), aux altermondialistes lanceurs de briques, et enfin aux émeutiers pilleurs, toutes victimes innocentes d’un monde pourri… Heureusement qu’ils sont là pour nous le rappeler, nous qui croyons fermement vivre dans le meilleur des mondes. Nostalgie du goulag quand tu nous tiens!