La Romaine: est-ce trop tard?

Rivière à saumon longue de près de 500 kilomètres, la Romaine traverse une forêt boréale québécoise exceptionnellement riche en biodiversité.<br />
Photo: Source Nicolas Boisclair Rivière à saumon longue de près de 500 kilomètres, la Romaine traverse une forêt boréale québécoise exceptionnellement riche en biodiversité.

Depuis la sortie du documentaire Chercher le courant, des gens nous écrivent tous les jours — ou presque — pour demander s'il n'est pas déjà trop tard pour sauver cette magnifique rivière Romaine. Au moment où un débat depuis longtemps nécessaire commence à avoir lieu sur le bien-fondé du projet d'Hydro-Québec et les mérites des énergies alternatives, plusieurs croient néanmoins qu'après deux ans de travaux sur le terrain, les jeux sont faits.

Si le dossier de la Romaine a su interpeller et émouvoir un large pan du public, c'est parce qu'il s'agit là de l'avenir d'un patrimoine collectif. Rivière à saumon longue de près de 500 kilomètres, la Romaine traverse une forêt boréale québécoise exceptionnellement riche en biodiversité. Ses apports en nutriments et en oxygène alimentent les pêcheries commerciales du golfe Saint-Laurent et fécondent les eaux du Parc national de l'Archipel de Mingan qui se trouve près de son embouchure. Son nom est dérivé d'un mot innu faisant référence aux falaises ocrées que l'on voit aisément en montant ses rapides en canot. Dans une conjoncture où les principales rivières du Québec, telles la Manicouagan, l'Eastmain et la Rupert, se sont déjà vu dégrader par des projets hydroélectriques, la Romaine constitue un rare modèle d'écosystème intact.

Quelques réflexions

Qui parle de l'aménager parle aussi, non accessoirement, d'investir des sommes publiques de 8,5 milliards dans un projet dont l'utilité sociale n'a pas été démontrée.

À titre de groupe de pression fort de ses trois ans d'expérience, Alliance Romaine se permet de livrer quelques réflexions sur la situation qui prévaut sur le terrain.

Commençons par un aperçu du projet: il s'agit d'un complexe hydroélectrique de quatre barrages dont la construction est censée s'échelonner jusqu'en 2020. Selon les échéanciers publiés par Hydro-Québec, la mise en service d'une première centrale ne se réalisera pas avant 2014. Or, alors que la société d'État et ses contractants s'affairent depuis 2009 à aménager les routes d'accès, à défricher les arbres et à construire un chantier, on n'a pas encore commencé à faire couler le béton sur le premier barrage et, au moment d'écrire ces lignes, la Romaine coule comme elle l'a toujours fait.

Gagnants et perdants

Qu'on se le dise, un projet aussi colossal que celui-ci n'aurait pas vu le jour s'il ne faisait pas des gagnants quelque part. Parmi ces derniers, il y a le secteur d'aluminium qui, avec ses dix usines réparties entre trois sociétés, représente à lui seul environ 15 % de la consommation québécoise en électricité. Or, il est bien connu que les alumineries du Québec, tout comme les scieries et certains autres clients industriels, achètent leur énergie à des tarifs qui restent loin en deçà du coût de la production.

Par exemple, en mars 2008, soit un an avant le début des travaux sur la Romaine, le gouvernement Charest a signé un contrat valable sur trente ans avec Alcoa en vertu duquel le Québec continuerait à fournir les trois usines de la société au prix de 4,2 cents le kilowattheure.

Dans un article publié le 24 novembre dernier dans La Presse et titré «Les alumineries lorgnent les surplus d'électricité d'Hydro», la journaliste Hélène Baril nous apprend pour sa part que l'électricité vendue aux grandes entreprises ramène 4,5 cents le kilowattheure aux coffres de l'État, alors qu'il y a eu un rapport moyen de 5,6 cents le kilowattheure pendant 2010 dans le cas où l'électricité s'est vendue à l'étranger.

Pourtant, si l'on se fie aux chiffres fournis par Hydro-Québec lors des audiences du BAPE en 2008, l'électricité de la Romaine nous coûterait 9,2 cents le kilowattheure à produire! Visiblement, il y a un manque à gagner.

Débat de société

Actuellement, les géants de l'aluminium se livrent à un puissant lobby désigné à se faire octroyer une part toujours plus importante de l'électricité québécoise. Dans la mesure où certaines alumineries, dont celle d'Alcoa à Baie-Comeau, sont ou seront bientôt en phase d'expansion, on peut raisonnablement conclure que la création de 1550 mégawatts sur la Romaine — au coût de 8,5 milliards payés par les contribuables — ira prioritairement à répondre aux besoins de cette industrie.

Pour accepter cet état de choses, il aurait fallu au minimum passer par un débat de société qui n'a pas vraiment eu lieu. Dans un contexte où on nous impose depuis deux ans des budgets d'austérité, est-ce légitime, par exemple, de demander aux étudiants de voir grimper les droits de scolarité, ou aux usagers de payer plus cher leur facture d'électricité, afin de financer une subvention aux sociétés d'aluminium?

Malheureusement, cette approche est on ne peut plus typique du gouvernement libéral de Jean Charest qui, depuis ses huit ans au pouvoir, priorise le privé au détriment du public et dans le cadre du Plan Nord promeut sa vision d'un développement centré sur l'économie extractive qui fait des dommages collatéraux autant chez les écosystèmes que chez les gens.

Par exemple, bien que les préoccupations d'Alliance Romaine soient principalement écologiques, nous sommes conscients que l'ouverture du chantier n'a pas apporté les bénéfices tant espérés aux communautés nord-côtières. Dans des villages comme Havre-Saint-Pierre, on vit les distorsions économiques attribuables au fait qu'un grand nombre de travailleurs originaires d'autres régions sont venus s'y installer: flambée des loyers, pénurie de places dans les garderies parce que les éducatrices sont parties travailler comme cuisinières au camp.

Dans un même temps, et contrairement à ce qu'on a fait miroiter aux résidents lors des audiences du BAPE, les emplois les plus payants, qui requièrent des compétences spécialisées, ne vont généralement pas aux gars de la place. Alors qu'une étude intelligemment menée d'avance aurait permis d'anticiper et, en grande mesure, d'atténuer ces problèmes, le gouvernement, dans son empressement de «développer», s'est permis de couper les coins ronds.

Vers des élections


S'il y a lieu d'espérer, c'est parce qu'avec le temps les contradictions du projet de la Romaine commencent à être connues du public, et le parti de Jean Charest qui est l'initiateur de ce projet risque pour une panoplie de raisons de ne pas survivre aux prochaines élections.

Autrement dit, dès le début de 2013, c'est vraisemblablement un nouveau gouvernement qui dirigera le Québec, et en ce moment aucun des quatre barrages qu'on projette de construire sur la Romaine n'aura été encore achevé.

Même si Alliance Romaine ne tient rien pour acquis, nous croyons que la période électorale et préélectorale représente un moment propice pour tenir un débat de société qui n'a pas encore eu lieu.

Au cours des prochains mois, Alliance Romaine se livrera donc à un combat d'idées, multipliera ses interventions publiques et invitera ses adversaires à discuter avec nous devant les médias.

Si nous parvenons par cet exercice à démontrer que le sacrifice d'une des dernières rivières québécoises, joyau de la biodiversité, n'est pas dans notre intérêt collectif, nous nous attendrons à ce que les nouveaux élus annulent ce projet dispendieux et nuisible.

Sur le terrain, il n'est pas encore trop tard pour le faire, et il s'agira là d'un beau précédent destiné à montrer que ce sont désormais les citoyens, et non des intérêts particuliers, qui guideront les pas du Québec vers l'avenir.

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Christopher Scott - Porte-parole d'Alliance Romaine, regroupement citoyen qui oeuvre depuis 2008 pour la protection intégrale de la rivière Romaine située sur la Côte-Nord
14 commentaires
  • AML - Inscrit 5 juillet 2011 09 h 31

    Vers une décroissance conviviale

    Et si l'on boycottait l’aluminium ?
    Moins de demande en énergie serait beaucoup plus logique que de trouver sans cesse de nouvelles façons d'en produire (du projet de la Romaine aux gaz de schiste en passant par les sables bitumineux).
    Vers une décroissance conviviale : http://www.decroissance.qc.ca/node/5

  • Luciano Buono - Abonné 5 juillet 2011 09 h 33

    Agir vite!

    Depuis la rediffusion du documentaire "Chercher le courant" vendredi dernier à RDI, j'oscillait entre colère et déprime quand je pensait à ce qui est en train de se passer avec la rivière Romaine (pour ceux qui n'ont pas vu le documentaire, il est accessible sur Tou.tv). Avec cette lettre M. Scott, je reprends espoir et je me dis qu'il est encore possible de freiner l'aberration qu'est la construction de ces barrages sur la Romaine.

    Au delà de la perte d'un écosystème exceptionnelle de classe mondiale, ce qui est enrageant c'est le non-sens économique lié à cette construction; démontré dans le documentaire tout comme dans la lettre ci-haut. Merci aussi de mentionner l'impact social pas nécessairement positif de ce chantier pour les gens de la région.

    A tous les politiciens qui cherchent à faire de la politique autrement (je suis sûr qu'il y en a aussi au PLQ), la préservation de l'écosystème de la rivière Romaine est un excellent projet où ceci peut être mis en pratique, voici quelques ingrédients mentionnés dans le documentaire: retour des programmes d'efficacité énergétique, accélération de la recherche et de la commercialisation de nouvelles technologies vertes. Avec les économies d'électricités, le gouvernement aura amplement le loisir de continuer à subventionner la vente d'énergie aux alumineries. Ensuite, mise en valeur de l'écosystème de la rivière Romaine dans le but d'en faire un joyau du tourisme Québécois. Avec des investissements en infrastructures permettant un accès plus facile et diversifié, cette région pourrait devenir un pôle d'attraction en tourisme et en développement durable (par exemple, par des projets d'éoliennes mentionnés aussi dans ¨Chercher le courant¨).

    Si nous regroupons nos voix et nos forces, je crois que nous serons en mesure même de faire reculer le gouvernement avant les prochaines élections!

  • Jeannot Duchesne - Inscrit 5 juillet 2011 10 h 12

    Collectif de scientifiques

    En plus de ça ils sont experts.

    Pour ceux qui ne verraient que de la dérision dans ma suggestion et bien non; j'aimerais que les signataires de ce collectif de scientifiques experts se commettent dans le projet de la Romaine.

    Il me semble qu'en terme de d'importance des conséquences négatives environnementales et écologiques le projet de la Romaine mériteraient plus d'attention et d'opposition que la simple RECONSTRUCTION DE QUELQUES RÉSIDENCES dans la plaine du Richelieu.

  • jpz - Abonné 5 juillet 2011 12 h 39

    Informations supplémentaires

    Si on attendait quelques décennies avant de construire les 4 centrales de la Romaine et les 2 lignes THT requises et on récupérait les 12 TWh d'énergie des "NÉGAWATTS" de la rénovation Novoclimat de l'enveloppe thermique de tous les bâtiments chauffés du Québec et de l'utilisation efficace de la géothermie communautaire. Ainsi pour une fraction des coûts de la Romaine on donnerait plus de confort aux Quécécois partout dans toutes les régions du Québec en produisant autant de retombées et en laissant plus de pouvoir d'achat pour plusieurs années aux clients d'H-Q.
    Si tous les projets touchant l'énergie passaient devant la régie de l'énergie pour subir l'examen de la planification intégrée des ressources ( PIR) et ensuite l'acceptabilité sociale des projets probablement que la logique rationelle reprendrait sa place ;
    autrement ; Si ce n'est pas logique c'est politique et si c'est politique probablement qu'il y a des profiteurs...
    Satisfaire à la demande croissante en diminuant les pertes inutiles et en utilisant les gisements de l'efficacité énergétique et des nouvelles technologies est plus structurant : l'énergie économisée sera toujours la moins coûteuse.
    Ensuite, les énergies nouvelles en émergence ( éoliennes, géothermie profondes et panneaux solaires) peuvent être déployées sur les terres publiques dans les régions non habitées à proximité des grands réseaux de transport électrique.
    Gardons vierge les beaux sites ayant un bon potentiel touristique.