Hausse des droits de scolarité - Le symptôme d'une dérive plus profonde

Le gouvernement du Québec prévoit hausser les droits de scolarité: il en coûtera 3793 $ par année pour étudier, une augmentation de près de 75 % (soit 1625 $) sur cinq ans. Cette hausse participe d'une logique plus générale de privatisation du financement et des finalités des institutions d'enseignement. La logique du champ économique colonise ainsi les milieux d'enseignements: plutôt que de former des têtes, on demande maintenant aux universités d'alimenter le développement et la croissance économique.

Privatiser le financement

Les hausses ne visent pas tant à renflouer les coffres des universités qu'à changer la façon dont on les finance. L'objectif est de faire reposer de plus en plus le financement universitaire sur les individus et sur le secteur privé. Selon le dernier budget, après ces hausses, la part du financement payée par les étudiants augmentera de 12,7 % à 16,9 %. Celle du gouvernement du Québec baissera de 54 % à 51,4 % et celle du fédéral diminuera de 14 % à 12 %. Québec veut aussi augmenter de 50 % les dons faits par des entreprises privées.

Le gouvernement cite favorablement l'exemple du financement privé en Ontario: «Une entreprise peut associer sa marque de commerce avec l'Université York pour la production de matériel promotionnel ou de campagnes marketing.» Autant dire que l'Université collabore avec l'industrie jusqu'à se fondre avec elle, jusqu'à devenir elle-même une marque commerciale.

Des laboratoires de recherche commercialisable?

Toujours dans son budget, «le gouvernement s'attend à ce que les universités obtiennent davantage de contrats privés de recherche et qu'elles commercialisent dans de meilleures conditions les résultats de leurs recherches». On voit se dessiner une université à deux vitesses. Au premier cycle, des formations techniques dispensées par des chargés de cours précaires, le tout financé par des frais de scolarité élevés.

Les étudiants paieront cher pour une formation superficielle, une «pensée» PowerPoint utilitaire qui ne cherche pas à les faire réfléchir, mais à les mouler aux besoins de l'économie. Au deuxième cycle, des professeurs accaparés par la course aux subventions et des doctorants employés dans des projets de recherche financés par et pour des entreprises à «haute valeur ajoutée», développant des «innovations» brevetables en biotechnologie ou en télécommunication. Les universités se transforment ainsi progressivement en laboratoires de recherche commercialisable, en sous-traitant de l'entreprise privée.

Cela détourne quantité de ressources qui ne sont plus destinées à l'enseignement. L'université n'est pas «sous-financée», elle est mal financée. Le montant des subventions et des contrats de recherche alloués aux universités a plus que doublé en dix ans, le plus souvent dans des secteurs à vocation technique ou appliquée. Quant aux autres secteurs, les Arts ou les humanités, ils doivent s'adapter aux critères de performance ou disparaître. Il en va de même pour l'université elle-même: l'élite ne s'y intéresse que dans la mesure où elle peut augmenter la productivité et la compétitivité de l'économie québécoise.

La philosophe Hannah Arendt nous enjoignait de «penser ce que nous faisons». C'était bien la moindre des choses. Pourtant, quand sonnent les tambours de la «guerre économique» mondiale, nous exigeons des institutions d'enseignement qu'elles s'enrôlent docilement, oubliant — parce que nous le savons! — que le parcours de notre économie productiviste est jonché d'inégalités, de catastrophes humaines, culturelles et écologiques.

Détournement de mission

On demande aux universitaires de trouver des façons de marchandiser ce qui ne l'est pas encore. L'opposition à une telle instrumentalisation économique de l'université ne concerne pas uniquement les intellectuels et universitaires: il s'agit d'un enjeu beaucoup plus large, qui touche à la façon dont nous pouvons collectivement penser la société et son avenir. À moins de refuser cette conscription de la pensée, le Québec et sa culture auront tôt fait de disparaître dans quelque colonne comptable.

Qu'enseignerons-nous alors, sinon l'histoire de la dissolution du monde dans les rapports marchands? Nous nous opposons à ces hausses et au détournement de la mission fondamentale des universités. Le patrimoine humain de connaissances scientifiques, de culture et de métiers dont l'université assure la garde doit être transmis aux individus pour servir de base à leur jugement et donner un sens à leur liberté, plutôt que d'être cédé aux entreprises pour maximiser des profits qui minent déjà le bien commun, politique et naturel.

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Ont signé ce texte: Yves-Marie Abraham Montréal, Normand Baillargeon, Benoît Coutu, Marc-André Cyr, Olivier Clain, Daniel Dagenais, Amélie Descheneau-Guay, Rémi De Villeneuve, Jean-François Filion, Gilles Gagné, Gilles Labelle, François L'Italien, Louis Marion, Jacques Mascotto, Éric Martin, Minh Quang Nguyen, Maxime Ouellet, Jacques Pelletier, Jean Pichette, Rolande Pinard, Éric Pineault, Camille Robert.
12 commentaires
  • B Landry - Abonné 29 mars 2011 07 h 54

    La mentalité PPP

    Ce gouvernement fait entrer le privé partout il le peut dans les institutions publiques. Que ce soit le c.a. d'Hydro Québec, le c.a. du CHUM, les nominations des dirigeants de la CDP, on remet au privé de plus en plus les rennes du pouvoir qui oriente les profits vers des amis du pouvoir. Ils font la même chose maintenant avec les universités

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 29 mars 2011 08 h 03

    Attention aux généralités !

    Selon nous, il ne faut pas automatiquement identifier l'enseignement universitaire d'un professeur d"université à un enseignement de qualité et l'enseignement d'une personne chargée de cours à un enseignement médiocre. Nous pouvons seulement penser qu'une personne mieux payée aura moins d'excuses pour moins travailler ses cours et ne pas bien enseigner. Il ne faut pas non plus automatiquement relier recherche et statut de professeur universitaire: il existe un grand nombre de professeurs se contentant de préparer leurs cours. De même, nous ne pouvons penser que les études graduées sont nécessairement meilleures que les études de premier cycle universitaire, plusieurs professeurs enseignant au second cyle reprenant simplement leur enseignement au premier cycle.

  • Jean Lapointe - Abonné 29 mars 2011 08 h 16

    On assiste à une déshumanisation de la société.

    Je me souviens très bien d'avoir entendu Lucien Bouchard dire un jour qu'il était favorable à une économie de marché mais qu'il s'opposait à ce que toute la société, la nôtre, devienne un société de marché.

    J'étais d'accord avec lui.

    Et pourtant, c'est ce qui est en train de se passer en ce qui concerne, entre autres, l'éducation.

    On est en train de faire du savoir une marchandise, on est en train d'instaurer un système de concurrence entre les écoles à tous les niveaux et on est en train de mettre la recherche, les enseignants et les étudiants au service de l'économie.

    On assiste donc à une déshumanisation progressive de la vie en société. c'est une aberration

    Je me demande si Lucien Bouchard a aussi changé d'avis sur ce sujet. Si c'est le cas , j'en serais pas surpris.

  • celljack - Inscrit 29 mars 2011 08 h 18

    Non aux entreprises privées.

    Je crois en effet que l'éducation ce n'est pas une responsabilité entière de l'état, mais c'est surtout la responsabilité de chaque famille.

    Au lieu de pseudo-privatiser par des entreprises et par des moyens détournés, je crois qu'il vaut mieux taxer directement ceux qui peuvent payer et donc ajuster le coût de l'éducation directement selon le revenu des familles.

    Avec un ajustement adéquat de l'aide financière aux familles pauvres et un ajustement des coûts de l'éducation pour les riches, nous pourrons demander aux familles riches de payer plus cher. Avec cet argent, on facilite l'accès aux pauvres et on injecte du nouveau financement dans le système. L'accessibilité en somme reste toujours universelle et possible pour tous.

  • Louis Lapointe - Abonné 29 mars 2011 08 h 49

    La carotte et le bâton

    Au lieu de remplir leurs classes d’étudiants et favoriser la scolarisation des jeunes Québécois, avec la complicité du gouvernement, les universités ont plutôt fait le choix d’investir dans la recherche.

    Si jadis, elles furent élitistes, aujourd’hui, les universités favorisent indûment leur mission de recherche aux dépens de leur mission d’enseignement en finançant leurs activités de recherche sur le dos des étudiants grâce, entre autres, à la dernière hausse des droits de scolarité décrétée par le gouvernement du Québec. Un choix risqué qui ne sera pas sans conséquence sur le taux de scolarisation des Québécois.

    Le gouvernement veut-il vraiment, comme il le prétend, plus de diplômés universitaires sur le marché du travail avec des salaires plus élevés et, en conséquence, des recettes fiscales plus substantielles ?
    Cherchez l’erreur !

    Pendant que Raymond Bachand tend la carotte aux universités, il donne du bâton aux étudiants. Une décision étonnante de la part d’un ministre qui souhaitait, il y a un an à peine, un effort de rationalisation plus grand de la part de l’administration publique.

    D’autant plus controversée, que les universités nous ont prouvé, au cours des dernières années, qu’elles n’étaient pas les établissements publics les mieux administrés, un euphémisme !

    http://www.vigile.net/La-carotte-et-le-baton