Triptyque de la décadence identitaire

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Photo: Mathieu Lévesque, Marcel Bastien et Hélène Béliveau

Décidément! Rien ne va plus au Québec. Le gouvernement s'enlise davantage chaque jour, à force de cafouillages et d'entêtement. N'étant pas en reste, la population assiste au spectacle dans l'indifférence la plus complète depuis qu'elle a répudié en bloc la politique, les politiciens, et tout ce qui sort de la bulle douillette de ses préoccupations domestiques. Nous avons déserté les urnes comme autrefois les églises, et cela n'augure rien de bon.

Les projets s'écrasent avant même leur lancement officiel (CHUM, Force Québec et quoi d'autre?). C'est dire! Tout le monde est désormais victime d'un complot. La gauche accuse les grands médias d'être au service du capital. La droite accuse la clique du Plateau de contrôler le Québec. Il n'y a plus aucun sens de la mesure. Chacun se sent traqué, muselé, trahi. Et donc, en définitive, rien ne bouge.

Cet immobilisme est reconnu et décrié par tous. Il ne se passe d'ailleurs pas une semaine sans qu'un notable prenne de son temps pour déplorer la chose publiquement.

Peu de gens semblent pourtant enclins à tirer la conclusion qui s'impose: à savoir que notre identité collective est aujourd'hui défaillante, qu'elle échoue à rallier le plus grand nombre et que, par conséquent, elle s'avère incapable de nous unir dans l'action.

Relancer la réflexion

Le collectif Identité québécoise propose, en guise de cadeau de Noël, un triptyque visuel ayant pour but de relancer la réflexion identitaire au Québec. Nous avons pour l'occasion associé trois objets de notre folklore avec trois éléments fondamentaux de l'identité collective: la parole est ici représentée par la pipe; l'action, par la raquette; la culture, par les cuillères.

Vous remarquerez que ces objets ont été modifiés au passage: la pipe est devenue un pistolet; la raquette, un piège; les cuillères, un engin de torture. En altérant ces objets, nous voulons illustrer le rapport autodestructeur que nous entretenons désormais avec notre identité.

La parole (pipe-pistolet)


Imaginons un grand-père qui allume une pipe dans sa berçante; il boucane un peu, puis nous raconte une histoire, un souvenir, une anecdote quelconque. Il nous parle de ses expériences passées, de son vécu, des leçons qu'il en retire aujourd'hui.

Imaginons ce même grand-père dans la force de l'âge, à l'aube de sa trentaine. Il se tient debout au grand air, plein de vigueur et d'énergie. Il prend une pause et allume sa pipe, boucane un peu, puis explique le projet qui l'occupe en ce moment. Il vous parle de ce bout de terre qu'il veut défricher, de cette remise qu'il veut construire. Il arbore un sourire franc, son ambition est grande, il a le coeur léger.

La parole est ce qui nous permet de voyager dans le temps. Par le récit, elle nous donne accès à un passé qui n'existe plus. Par le rêve, elle nous permet d'inventer un futur qui n'existe pas encore.

Nous pouvons donc, par la parole, prendre du recul sur le présent.

L'identité n'est pas autre chose: c'est cette faculté miraculeuse que l'homme possède d'avoir conscience de ce qu'il fait, de se «voir» agir. Il peut alors emmagasiner de l'information, élaborer des conjonctures, concevoir des stratégies et tenter d'en prévoir l'issue.

C'est ainsi qu'un projet germe, qu'une ville se bâtit, qu'un pays voit le jour.

Or cette parole est aujourd'hui noyée dans la clameur du village global. Les blockbusters américains tiennent lieu de grand récit collectif, quand ce n'est pas Internet qui le fait éclater en morceaux, par le concours de mille voix diverses, toutes plus singulières les unes que les autres. Il ne semble plus y avoir de volonté d'établir une trame historique commune, dans laquelle chacun pourrait y inscrire son récit personnel.

L'action (raquette-piège)

Imaginons cette fois une femme, par temps froid, qui décide de chausser ses raquettes pour aller au bout du champ et peut-être même plus loin. Elle va à la rencontre du pays réel, d'où elle reviendra pleine de souvenirs et de sensations. Si elle est accompagnée, elle découvrira peut-être qu'elle est en meilleure forme que son copain, qu'elle est parvenue à distancer dans une côte...

L'identité est une fiction qui se nourrit aux sources du réel.

En agissant, nous confrontons notre vision du monde à la réalité des choses. En allant à la rencontre de l'autre, nous prenons également la mesure de nous-mêmes.

Or nous vivons dans un monde où il est de plus en plus difficile d'agir. La société de consommation nous renvoie sans cesse à un rôle de spectateur-consommateur, qui se réduit à acheter un produit, à choisir une chaîne, un poste, un site Web. Nous sommes ainsi piégés dans l'attente d'un contenu qui porte nos aspirations, sans même savoir ce qui nous convient dans le réel, puisque nous le fuyons de plus en plus.

La culture (cuillères cloutées)

Imaginons une soirée canadienne, où parents et amis sont invités à célébrer Noël par des gigues endiablées. Les uns entament un chant connu de tous. Les autres échappent un sourire. Il y a sous nos yeux une communion des esprits.

La culture commune est ce qui provoque la rencontre de l'autre, tout en transcendant les nécessités quotidiennes. Elle permet ainsi de créer, comme le dit Gérard Bouchard, «une solidarité au-delà de la raison froide».

Or, que se passe-t-il aujourd'hui? La culture dans laquelle nous baignons n'a plus rien de commun. Chacun vit dans sa bulle culturelle, toute personnelle et intime, qu'il nourrit dans l'immensité du Web.

Car nous sommes par ailleurs immensément cultivés. Sauf que plus personne ne possède les mêmes repères. Il n'existe plus, ce lieu de rencontres qu'autrefois on appelait la Cité. Chacun fredonne sa gigue dans sa tête, renfrogné dans son coin du bus.

Les Singes de la sagesse

Notre triptyque de la décadence identitaire se présente comme une sorte de mise en garde, à la manière des Singes de la sagesse. En incarnant la parole, la pipe-pistolet nous rappelle que l'identité doit se déployer dans le temps, à travers un récit du passé et une vision du futur. En incarnant l'action, la raquette-piège nous rappelle que l'identité est une bête qui se nourrit de gestes concrets. Les cuillères de la torture, quant à elles, nous rappellent enfin que, peu importe nos idées et nos humeurs, il faut pouvoir, en tant que nation, se doter d'une culture commune propre à générer des rencontres, des dialogues et par le fait même des solidarités.

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Simon Beaudry et Philippe Jean Poirier - Codirecteurs du collectif Identité québécoise
9 commentaires
  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 18 décembre 2010 07 h 28

    Chapeau

    Reste maintenant à commercialiser tout ça, à intégrer le passé au présent.

    Je pense à la ceinture fléchée par exemple que les jeunes designers québécois pourraient incorporer à leur collection.

  • Claude Jean - Inscrit 18 décembre 2010 13 h 13

    Ceinture fléchée : une tradition figée dans le temps.

    Confectionnée pour la première fois il y a plus de 250 ans, la mythique ceinture traîne derrière elle un lointain héritage. Elle a tour à tour été un objet utilitaire pour les coureurs des bois, un symbole pour les patriotes, puis un apparat qui reprend du service une fois l’an au Carnaval de Québec. Oubliée — négligée peut-être ?— la tradition est toujours vivante grâce à une centaine d’artisans qui perpétuent la technique ancestrale. Portrait du plus ancien symbole vestimentaire québécois, qui ne fait pas l’unanimité.

    Pour en savoir plus sur le sujet consulter le lien suivant :

    http://autochtones.ca/portal/fr/ArticleView.php?ar

    Soyons fiers de ce symbole identitaire !

    Soldat Sanspareil
    2ème bataillon du régiment de la Sarre
    Vive le Roy!
    http://www.regimentdelasarre.ca
    http://www.tagtele.com/videos/voir/46581
    http://www.ameriquebec.net/actualites/2009/08/03-r
    François Mitterrand
    Un peuple qui n'enseigne pas son histoire est un peuple qui perd son identité

  • Geoffroi - Inscrit 18 décembre 2010 13 h 54

    De l'identité sans décadence

    « Le dialogue véritable suppose la reconnaissance de l'autre à la fois dans son identité et dans son altérité.»

    Proverve africain

  • Michel Page - Inscrit 18 décembre 2010 15 h 20

    Pour savoir où on va, il faut savoir d'où on vient

    En particulier, les positions extrémistes semblent comporter une sorte de filiation avec un jésuitisme d'une autre époque où l'inquisition faisait des ravages. J'y décèle le même type d'intolérance, d'inconfort avec soi-même qui pousse à détruire plus qu'à construire utilement. Les prises de position et l’activisme, ainsi dans la l'affaire de la "religion dans les services de garde, semblent traduire un anticléricalisme d'un autre âge, une guerre personnelle à finir avec la religion chrétienne. Réglez vos problèmes personnels, mais de grâce ne les transposez pas dans vos rapports activistes!

    La religion chrétienne fait parti du patrimoine culturel, et des traditions; elle constitue un liant de la société québécoise et canadienne. Le nihilisme que le mouvement laïcité semble professer n'est pas le salut d'une société tellement désagrégée qu'elle perd en identification positive et en cohésion.

    "Je me souviens, donc je peux continuer à constituer une société viable, stable et prospère", comprenez-vous?
    En résumé et essentiellement
    1. L’intégration positive est une condition de la pérennité d’une société stable et viable.
    La responsabilité ultime de l’intégration incombe aux nouveaux arrivants. La société d’accueil doit certes fournir un cadre et des moyens d’intégration, et faire preuve d’attitudes tolérantes, mais il incombe aux nouveaux arrivants de participer aux traditions, au patrimoine culturel et religieux de la société où ils émigrent.
    Ici, notre tradition est d’essence démocratique, l’égalité des hommes et des femmes prévaut, la langue commune de la société québécoise est le français et notre tradition, notre histoire relèvent de la contribution de la religion chrétienne (ne pas mélanger religion avec tradition, nous sommes de traditions judéo-chrétiennes, que cela plaise ou non.
    Voilà essentiellement des données de notre être identitaire.
    (aussi avant-propos du livre Un

  • Michel Page - Inscrit 18 décembre 2010 15 h 43

    Vous avez là écrit un très beau texte, messieurs

    Vous avez là écrit un très beau texte, messieurs Simon Beaudry et Philippe Jean Poirier - Codirecteurs du collectif Identité québécoise . Merci