Mon exécution parlementaire

Le 14 décembre 2000, l’Assemblée nationale adoptait à l’unanimité et sans débat une motion par laquelle elle condamnait des propos qu’Yves Michaud avait tenus. Citant le chanoine Lionel Groulx, M. Michaud avait affirmé que les Québécois devraient s’inspirer de l’«âpre volonté de survivance», de l’«invincible esprit de solidarité» et de l’«impérissable armature morale» du peuple juif.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le 14 décembre 2000, l’Assemblée nationale adoptait à l’unanimité et sans débat une motion par laquelle elle condamnait des propos qu’Yves Michaud avait tenus. Citant le chanoine Lionel Groulx, M. Michaud avait affirmé que les Québécois devraient s’inspirer de l’«âpre volonté de survivance», de l’«invincible esprit de solidarité» et de l’«impérissable armature morale» du peuple juif.

Je me suis régalé du livre de Gaston Deschênes, ancien directeur de la recherche à l'Assemblée nationale du Québec, non que j'en sois le sujet, mais quelle maîtrise des faits, de la langue, d'une histoire rocambolesque, d'un événement sans précédent depuis l'instauration des institutions démocratiques issues du suffrage universel il y a plusieurs siècles! Le fait que l'Assemblée nationale, dont je fus jadis un acteur insoumis, se soit égarée et transformée en Parlement croupion a entaché le respect que j'avais pour cette institution.

Dix ans après le vote de la motion scélérate du 14 décembre 2000, je reste encore abasourdi devant l'obéissance aveugle de députés présumés d'intelligence et a priori respectueux des droits et libertés de la personne. À l'appel des chefs de la meute parlementaire, péquiste et libérale, j'ai vu de mes yeux vus, ce jour-là, 109 d'entre eux, chiens couchants aux ordres des maîtres et de leurs séides, d'une servilité à faire vomir, jeter l'opprobre sur le citoyen que je suis. Pas un seul ne s'est levé pour poser une question d'une simplicité évangélique. Pouvons-nous prendre connaissance des propos que nous sommes appelés à condamner? Motus et bouche cousue.

Je les ai vus sortir d'une boîte à ressort et condamner des propos dont aucun n'a lu un traître mot. Tous ont renoncé à leur libre arbitre et à l'exercice de leur jugement, aplatis, muets, rampants, avachis devant l'imperium des chefs de violer impunément les droits fondamentaux de la personne: liberté d'expression, comparution de l'intimé, lecture de l'acte d'accusation et réponse de l'intimé, procès en bonne et due forme suivant la règle millénaire de l'audition des parties (audi alteram partem).

Écartèlement

Tout cela me fut refusé mesquinement. Qu'avais-je donc dit, juste Ciel, pour subir cet écartèlement obscène sur la place publique? La motion maudite dénonce «les propos inacceptables à l'égard des communautés ethniques et, en particulier, à l'égard de la communauté juive tenus par Yves Michaud à l'occasion des audiences des états généraux sur le français à Montréal». Voici ce que j'ai dit, extrait du texte officiel de la commission Larose: «Mes propres citoyens devraient suivre l'exemple de ce que le chanoine Groulx disait à propos du peuple juif.» Le chanoine Groulx invitait ses compatriotes «à posséder, comme les Juifs, leur âpre volonté de survivance, leur invincible esprit de solidarité, leur impérissable armature morale», ajoutant que «l'antisémitisme était une attitude antichrétienne et que les chrétiens sont, en un sens, spirituellement sémites».

Allô! Propos inacceptables! Allô! Motion de blâme! Allô! Indépendance des élus de la nation!

Il y a des jours, disait quelqu'un dont je ne me souviens plus du nom, où je suis étonné de la stupidité des hommes, mais stupéfait qu'elle n'aille pas plus loin! Au pays du Québec, sous le couvert de l'immunité parlementaire, les massacreurs de réputations peuvent s'en donner à coeur joie, protégés par le silence ouaté des tribunaux qui ne voient rien de répréhensible à ce que les élus de la nation procèdent à une exécution sommaire. Sous un Parlement [en état d'] hypnose et la complicité d'anciens ministres conservateurs du Parlement fédéral, recyclés dans la politique québécoise, j'ai été jeté en pâture et au mépris de mes compatriotes.

Meneurs hargneux

Le chef du PQ et son vis-à-vis libéral ne pouvaient souffrir qu'un franc-tireur revienne à l'Assemblée nationale. La parade était facile: M. Bouchard n'avait qu'à refuser de signer mon éventuelle investiture dans Mercier. Point final. En guise de substitution, avec la complicité joyeuse et hypocrite de l'opposition, l'Assemblée nationale me crucifie sur la place publique. Avec des relents de république bananière, je frémis en évoquant une souveraineté québécoise sous Lucien Bouchard. Horresco referens!

Dix ans se sont écoulés et 22 députés*, participants à la curée du 10 décembre 2000, ronflent dans leur fauteuil capitonné comme si rien ne s'était passé. Dix longues années sans que l'Assemblée corrige ses règlements qui permettent des saloperies du genre de celles dont j'ai été la cible. MM. Bouchard et Charest, vous vous êtes comportés de façon malpropre à mon égard. J'ai essayé sans succès d'oublier votre rancoeur à mon endroit. Vous ne vous êtes pas grandis en cherchant à me déshonorer.

Le 14 décembre 2000, vous avez dépassé les bornes de la décence et de la justice. Je me prends à espérer, sans trop y croire, qu'une autre Assemblée nationale, débarrassée de meneurs hargneux, retrouvera son honneur et sa dignité perdus, tant et aussi longtemps qu'elle ne modifiera pas ses règlements qui l'autorisent à se transformer en tribunal d'inquisition.

* Des 109 députés qui ont voté la motion ignoble, 22 siègent encore à l'Assemblée nationale. Parti québécois: (9) Pauline Marois, Agnès Maltais, Nicole Léger, Louise Beaudoin, Claude Pinard, Sylvain Simard, François Gendron, Stéphane Bédard, Danielle Doyer. Parti libéral: (13) Jean Charest, Pierre Paradis, Yvon Vallières, Laurence S. Bergman, Fatima Houda-Pepin, François-Henri Gautrin, Jean-Marc Fournier, Pierre Marsan, Line Beauchamp, Geoffrey Kelly, David Whissell, Yvon Marcoux, François Ouimet.
33 commentaires
  • Daniel Girard - Inscrit 27 octobre 2010 01 h 33

    Incroyable

    Je ne connaissais rien de cette histoire avant aujourd'hui. Il faut dire que je n'étais pas au Québec lorsque tout cela s'est produit mais cela met quand même en évidence certains avantages du système américain ou un congrèssiste ou un sénateur n'est pas obligé de voter avec son parti. Cela ne veut pas dire que ce système est sans faille car il y a quand même du clientélisme. Mais que tous les parlementaires québécois se soient levés pour dénoncer un homme sans même avoir lu un compte-rendu détaillé du texte qu'on lui reprochait a de quoi sidérer.
    Espérons que toute cette histoire va servir de leçon a nos parlementaires et la seule bonne nouvelle pour Yves Michaud c'est qu'au moins il est maintenant établi qu'il a été ciblé injustement et on va espérer qu'il pourra bientôt tourner la page et retrouver une certaine sérénité.

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 27 octobre 2010 06 h 27

    Bravo

    Vous méritez une invitation à TOUT LE MONDE EN PARLE.

  • oscar Fortin - Inscrit 27 octobre 2010 06 h 44

    Lorsque la dignité s'impose

    Monsieur Michaud j’admire la dignité avec laquelle vous relevez cette injustice que certains acteurs de mauvaise foi ont rendu possible en faisant voter cette motion par l’assemblée nationale. Comme vous l’indiquez si bien, ni les auteurs de la conspiration, ni les députés concernés n’ont demandé le texte de vos propos. C’est tout à leur déshonneur. C’était, à tout le moins, leur responsabilité première d’en connaître "les mots exacts" avant de les qualifier.

    Je suis très heureux de la publication de ce livre qui rappelle et rappellera pour des générations la bassesse de certains personnages et la mesquinerie de plusieurs autres.
    Il est bien possible que l’infamie dont on ait voulu vous couvrir se retourne contre ceux et celles qui s’en sont fait les exécutants.

    Je serais bien d’accord pour qu’un mouvement prenne forme et exige de l’assemblée nationale des excuses et qu’elle vous honore de sa plus haute distinction.

    Par votre dignité vous les dominez tous et toutes.

  • Le prince du Nord - Inscrit 27 octobre 2010 07 h 43

    Tous pareils

    J'ai toujours cru depuis ce temps que ces deux partis étaient en fait un seul; le pouvoir à tout prix et ils fonctionnent selon les sondages d'opinion!

  • Nicole Quimper - Abonnée 27 octobre 2010 08 h 47

    L'affaire Michaud ; Mon exécution parlementaire

    Le retour à une normalité de la justice ne peut se confondre avec la «première priorité» de l'un et l'aventure politique de l'autre, dit «l'orateur», et des autres politiciens du Québec. Tous les juifs du Québec ne vous point condamné, quelques exceptions ont participé à cette exécution sommaire par opportunisme ponctuel, faute d'avoir accepter ces quelques commentaires du chanoine Groulx que le Devoir a reproduits in extenso dans votre article, ce que notre Assemblée nationale a interprétée d'une manière fallacieuse. Vous serez toujours dans nos esprits cet autre Falardeau dont la société ne peut se passer lorsqu'elle est en quête de justice et d'équité à l'encontre d'un parlementarisme vicié par des prétextes de gestion de la cause publique. En cette journée mémorable, la facilité a gagné nos élus et ainsi inféodé le peuple du Québec à l'hôtel de l'injustice.
    Bon courage M. Michaud
    Marcel Fourcaudot