Décrochage scolaire et pauvreté - La nécessité d'aller plus loin

Le décrochage scolaire frappe beaucoup plus durement les élèves issus de milieux défavorisés. Deux fois plus nombreux qu'en milieux favorisés, les décrocheurs éprouveront plus de difficultés à intégrer le marché du travail. La pauvreté accroît les risques de décrochage scolaire qui, en retour, accroissent les risques de vivre dans la pauvreté.

Pour court-circuiter ce cercle vicieux, le ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport (MELS) a mis en place en 2002 la stratégie d'intervention Agir autrement (SIAA). Désirant en mesurer les effets et s'assurer de pouvoir tirer des leçons de l'expérience, le ministère a conclu une entente avec l'Université de Montréal pour qu'un groupe interuniversitaire de chercheurs en fasse l'évaluation. Nous avons ainsi examiné entre 2002 et 2008 le déploiement de la SIAA dans 66 écoles secondaires de différents coins de la province et mesuré ses effets annuellement auprès de plus de 30 000 élèves et 4000 membres du personnel. Qu'avons-nous appris?

Pas d'amélioration

Malgré des changements positifs (climat scolaire, collaboration avec les familles, soutien aux élèves en difficulté, violence à l'école, délinquance, drogue), la SIAA ne semble pas avoir permis d'améliorer la motivation des élèves ou leurs apprentissages. Comme le rendement et la motivation scolaires sont parmi les plus puissants déterminants du décrochage, il n'est pas étonnant que les taux de diplomation n'aient pas bougé. En somme, les bénéfices de la Stratégie sont demeurés périphériques à la classe et aux apprentissages scolaires.

Par ailleurs, les changements positifs sont apparus plus importants dans les écoles (une minorité) qui affichaient davantage les caractéristiques promues par la Stratégie: mobilisation de l'équipe-école, utilisation des connaissances issues de la recherche, planification, mise en oeuvre et évaluation de moyens mis en place pour atteindre des objectifs clairs, etc. De plus, les améliorations ont été surtout observées là où les efforts ont été mis (climat, relations sociales...). Ces observations nous mènent à conclure que la SIAA renferme un potentiel réel pour améliorer la réussite des élèves de milieux défavorisés. Cependant, ce potentiel a peu de chance de s'exprimer pleinement sans plusieurs redressements majeurs.

En effet, l'évaluation a permis de dénombrer plusieurs des écueils rencontrés dans la mise en oeuvre de la Stratégie et d'expliquer pourquoi une majorité d'écoles a éprouvé de la difficulté à appliquer la SIAA ou à accroître la persévérance scolaire des élèves. Parmi les écueils les plus importants, soulignons le manque d'expertise et d'outils pour soutenir adéquatement la prise de décisions et le changement de pratiques.

À cela, ajoutons la trop grande complexité de certaines tâches, le trop grand nombre d'objectifs poursuivis, l'utilisation plus que timide des connaissances issues de la recherche, la grande mobilité du personnel, le manque de mobilisation des enseignants, etc. Tous ces facteurs permettent de comprendre pourquoi les écoles ont eu davantage tendance à reproduire leurs pratiques usuelles, à faire plus de la même chose, plutôt qu'à agir autrement et mieux.

L'analyse de ces écueils permet de formuler

13 recommandations sur les composantes de la SIAA à maintenir, celles à revoir et les conditions à réunir et à consolider pour réussir la mise en oeuvre d'une telle mesure. Au coeur des recommandations se trouve un appel au ministère et aux commissions scolaires à accroître leur capacité à soutenir le développement d'expertise dans les écoles, à concentrer ce soutien sur la mobilisation du personnel et la mise en oeuvre de pratiques reconnues efficaces. L'établissement d'un partenariat étroit entre les universités et le réseau de l'éducation, à travers la création d'un institut voué au développement de pratiques et au transfert de connaissances, est une des voies proposées pour y parvenir.

Effets décevants

Compte tenu de l'ampleur des efforts consentis, les effets de la SIAA paraîtront mitigés, voire décevants. Par contre, ses retombées dans la lutte que le Québec mène depuis plus de 20 ans contre le décrochage scolaire devraient être jugées beaucoup plus favorablement. En effet, la SIAA se distingue de plusieurs façons des initiatives passées. Une différence de taille? Elle a fait l'objet d'une évaluation en profondeur.

Contrairement aux nombreux plans qui se sont succédé depuis le début des années 1990, et grâce à la volonté du ministère et de l'ensemble des acteurs du réseau, il est cette fois possible de cibler ce qui a bien et moins bien fonctionné, les actions à maintenir, à redresser ou à abandonner. Pour une rare fois en éducation, au Québec, nous nous sommes donné les moyens d'apprendre de l'expérience et ainsi d'éviter de répéter les mêmes erreurs. Voilà enfin un grand pas de franchi dans la bonne direction.

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Ont signé ce texte: Michel Janosz, Phillip Abrami, Jean Bélanger, François Bowen, Sylvie Cartier, Roch Chouinard, Christian Dagenais, Nadia Desbiens, Jean-Sébastien Fallu. Les auteurs sont professeurs à l'Université de Montréal, à l'Université du Québec à Montréal et à l'Université Concordia (Groupe de recherche sur les environnements scolaires, Centre d'études sur l'apprentissage et la performance)
2 commentaires
  • Paul Gagnon - Inscrit 9 septembre 2010 09 h 53

    Une autre médaille pour le MELS et ass.

    … pour avoir pensé, après 12 ans, que ce serait une bonne idée d'évaluer la stratégie d'intervention Agir autrement (SIAA). Pas fous les petits amis dans la classe.

    Et maintenant créons un Institut sur le décrochage pour gérer tout cela.
    Bravo! Il fallait y penser! Comme on dit en milieu populaire : il nous manquait une «patente à gosses» pour que ça marche… Fallait y penser.

    Voyons : dix ans pour monter la patente, dix ans pour en évaluer les résultats. Pour être efficace, on est efficace, y a pas à dire. Rendez-vous en 2030…

  • Michel Simard - Inscrit 9 septembre 2010 14 h 22

    Je m'étonne et pourtant...

    Je demeure pêrplexe quand je lis des choses comme :
    "les changements positifs sont apparus plus importants dans les écoles (une minorité) qui affichaient davantage les caractéristiques promues par la Stratégie: mobilisation de l'équipe-école, utilisation des connaissances issues de la recherche, planification, mise en oeuvre et évaluation de moyens mis en place pour atteindre des objectifs clairs, etc. De plus, les améliorations ont été surtout observées là où les efforts ont été mis".

    Il est plutôt navrant de lire des choses comme :
    "la SIAA se distingue de plusieurs façons des initiatives passées. Une différence de taille? Elle a fait l'objet d'une évaluation en profondeur. Pour une rare fois en éducation, au Québec, nous nous sommes donné les moyens d'apprendre de l'expérience et ainsi d'éviter de répéter les mêmes erreurs."

    Il me semble qu'il va sans dire que pour qu'une stratégie, programme, plan d'action ou peu importe le nom qu'on lui donne, fonctionne, il faut au minimum :
    - Que la majorité des intervenants fassent ce que le plan prévoit;
    - Qu'il y ait mobilisation;
    - Que cette mobilisation s'appuie sur un partage d'objectifs clairs, simples et ciblés
    - Qu'on tire avantage des enseignements de la recherche dans le domaine;
    - Qu'on planifie finement;
    - Qu'on évalue au fur et à mesure pour corriger le tir ou se concentrer sur actions les plus efficaces.

    Si, avec tout le budget consacré à l'éducation, il n'y a personne qui comprenne ces choses élémentaires, on a un problème. Mais cette omission d'évaluer les stratégies, politiques, progarmmes et projets n'est pas propre à l'éducation. Elle se trouve dans à peu près tous les ministères.

    Sommes-nous condamnés au mythe de Sysiphe, à toujours reprendre les mêmes errements.

    Je comprends maintenant pourquoi je paye autant d'impôts, qui ont l'air très mal dépensés.