L'approche autonomiste - Quand on se fonde sur une erreur historique

Dans la réplique à l'article de Claude Bariteau du 26 juillet que signe Alexandre Thériault-Marois, président du comité national des jeunes du Parti québécois, et qui a été publiée dans Le Devoir du 30 juillet, une erreur historique s'est glissée, qui n'est pas sans conséquences.

Abordant les deux approches qualifiées respectivement par Claude Bariteau d'«affirmative» et d'«autonomiste», M. Thériault-Marois a voulu les situer dans l'histoire en précisant que ces deux approches ne sont pas deux doctrines séparées entre lesquelles les nationalistes doivent nécessairement faire un choix. «Il s'agit plutôt, selon le président des jeunes du PQ, de deux courants évoluant ensemble, s'entrecroisant et se propulsant l'un et l'autre dans l'histoire de notre nation.»

Si cela est vrai en pratique, il reste que ces deux courants ont été bien caractérisés et bien analysés. Et ils s'inscrivent dans une histoire.

Lorsque M. Thériault-Marois affirme: «Si lors de la Révolution tranquille, les historiens, dans un courant marxiste [sic], ont romancé l'apport des patriotes, ceux d'aujourd'hui pondèrent et rétablissent [sic] les réformistes comme Étienne Parent et Louis Hyppolyte LaFontaine», il semble ignorer que ce n'est pas un historien marxiste mais bien le théoricien du mouvement indépendantiste de l'École néo-nationaliste de l'Université de Montréal, Maurice Séguin, nullement marxiste et spécialiste de l'analyse de la question nationale du Québec, qui a le premier analysé à fond la pensée des réformistes et montré comment elle a été à l'origine ici du courant nationaliste-fédéraliste et a longtemps dominé les élites nationalistes-fédéralistes (ou autonomistes).

Mise en minorité

Séguin l'a bien synthétisé dans sa brochure L'Idée d'indépendance au Québec. Genèse et historique (Boréal-Express, 1968): derrière le conflit entre Papineau et LaFontaine, il y a deux courants de pensée bien distincts qui ont élaboré des analyses fort différentes de l'Union législative de 1840: LaFontaine et Parent, devant l'Union de 1840, l'ont acceptée — ils n'avaient pas le choix, bien sûr — en affirmant que l'indépendance nationale du peuple du Bas-Canada (le Québec d'aujourd'hui) n'était plus nécessaire pour développer son économie et sa culture. Par l'éducation économique et la bonne volonté des individus, notre infériorité économique peut être corrigée.

C'est cela que Papineau a contesté, car pour lui, le plus grave dans l'Union forcée de 1840 était bien la mise en minorité d'un peuple. (On lira, de Louis-Joseph Papineau, Cette fatale Union, textes réédités par Lux éditeur en 2003.)

Comme Papineau, Séguin a bien vu dans la mise en minorité l'oppression essentielle justifiant la lutte pour l'indépendance du Québec. Or cette mise en minorité n'a pas été corrigée en 1867.

Bien sûr, certains nationalistes-fédéralistes peuvent s'aveugler et affirmer que l'Union a échoué car LaFontaine a courageusement imposé la langue française au Parlement du gouvernement d'union. Mais là ne résidait pas l'oppression politique essentielle, plus difficile à détecter à l'époque, mais aujourd'hui bien analysée par les historiens indépendantistes.

Une illusion à expliquer

L'historien Maurice Séguin, professeur à l'Université de Montréal de 1948 à 1984, a bien expliqué «l'illusion progressiste» au lendemain de l'Union du journaliste Étienne Parent et du dirigeant L.-H. LaFontaine, qui remplace Papineau sur la scène politique.

Séguin écrivait il y a plus de 40 ans: «Sur le plan politique, grâce à l'idéologie fédéraliste, les chefs canadiens-français, politiciens comme LaFontaine ou journalistes comme Étienne Parent, en arrivent rapidement à croire que l'Union (de 1840) n'a fait que juxtaposer deux colonies qui, par la conquête en commun du self government, demeurent libres de s'administrer chacune dans sa zone. Ils voient dans l'Union une espèce de juxtaposition de deux autonomies coloniales en ce qui a trait à l'essentiel de la vie nationale du Canada français et du Canada anglais, même si l'on gère en commun certains secteurs dits neutres, comme les finances publiques, la politique tarifaire, le commerce, les transports, la défense, la politique extérieure (p. 38).»

Et au plan économique, ils en viennent à expliquer l'infériorité économique des Canadiens français qu'ils observent, non pas par l'absence d'État national, mais par «la négligence criminelle de l'élite au lendemain de la conquête et pour les générations suivantes, par la paresse des Canadiens français et leur ignorance de l'économie politique, bref ils attribuent aux Canadiens français eux-mêmes leur désastre économique» (p. 40).

Maurice Séguin a constaté que vers 1846, «l'illusion progressiste» est complètement mise en forme: «Pour cette école, le problème de l'émancipation politique est réglé. Grâce au fédéralisme, il y a égalité politique avec le Canada anglais. Un grave problème économique subsiste, dangereux au point de menacer d'assimilation. Cependant, tout peut être réparé, si les Canadiens français veulent bien se servir de leurs talents. Cette pensée progressiste des réformistes de 1846 comme LaFontaine et Parent devient le credo national, la doctrine traditionnelle aujourd'hui plus que centenaire de l'immense majorité de ceux qui, se croyant à l'avant-garde, prétendent que le Canada français a obtenu une autonomie politique suffisante pour parfaire, s'il le veut, son autonomie économique, sociale et culturelle».

Réhabilitation

Cependant, le récent ouvrage de l'historien Éric Bédard, sur les réformistes du XIXe siècle (Les Réformistes, Boréal, 2009), n'est nullement critique face à la pensée des réformistes. Cet historien, tout en citant l'ouvrage de Maurice Séguin sur l'idée d'indépendance dans sa bibliographie, ne s'en inspire nullement dans son étude.

L'analyse lucide de Séguin, qu'il a ignorée et qu'il rejette maintenant ouvertement dans ses récents articles, aurait pourtant été essentielle pour la compréhension de notre histoire. Car Bédard, qui a voulu réhabiliter les politiciens réformistes conservateurs et fédéralistes, n'a pas compris qu'il a fallu plus de 150 ans à la pensée indépendantiste pour ébranler ce vieux credo national.

Comme intellectuel, il aurait été plus utile qu'il travaille à démasquer cette illusion des réformistes du XIXe siècle qui a contribué au maintien du statu quo constitutionnel. Ainsi, il aurait pu mieux conseiller le président des jeunes du Parti québécois, qui se trompe, à mon avis, en attribuant la critique des réformistes du XIXe siècle aux marxistes de la Révolution tranquille.

L'analyse de l'historien Maurice Séguin est encore fort pertinente pour tous ceux qui veulent comprendre les raisons qui justifient le combat pour l'indépendance du Québec.


25 commentaires
  • michel lebel - Inscrit 2 août 2010 06 h 53

    L'histoire!

    L'histoire, l'histoire, que de choses dites et écrites en ton nom! Autant de "vérités" en histoire qu'en économie! Une chose est sûre, l'histoire sert toujours le présent.

  • Maurice Arbour - Inscrit 2 août 2010 07 h 06

    L'alliance du pot de fer et du pot d'argile



    Je me souviens que cette idée de la Défaite providentielle, qu'on doit au juge anglais William Smith, fut reprise plus tard en 1833 puis en 1868 par Étienne Parent, le grand Étienne Parent qui contribua d’une manière si exceptionnelle à la fondation du nationalisme culturel québécois et dont le leitmotiv de son journal Le Canadien était Nos Institutions, Notre langue, Nos Lois .Ce grand journaliste et essayiste, qui s’opposa de toutes ses force à l’Union de 1840, fut aussi l’homme de la soumission honorable et de la défaite providentielle ,Voici ce qu'il racontait en 1868 dans son discours sur la confédération (Discours de Rimouski)

    Je ne vous reporterai qu’à l’époque de la cession du pays à l’Angleterre. Eh! bien, celui qui aurait dit à nos pères que cette cession allait faire leur salut, aurait été traité d’insensé ou de mauvais Canadien. Pourtant, c’est ce que par la suite a démontré l’histoire. On est forcé de s’avouer aujourd’hui que si la tourmente révolutionnaire en France nous eût trouvés encore sujets français, nous en eussions rudement ressenti le contrecoup; tandis que sous la protection du drapeau britannique, nos pères purent tranquillement réparer la ruine où les avait laissés, je ne dirai pas la France, qui était aussi malheureuse que le Canada, mais le gouvernement corrompu de l’amant de Pompadour. Le moins triste sort qui eût pu nous arriver, est celui de la Louisiane, dont la nationalité a été étouffée entre les serres de l’Aigle américain ..

    Autrement dit, Parent reprend le discours des colonialistes anglais pour anoblir la conquête qui fut, on le sait tous maintenant, une oeuvre hautement civilisatrice qui délivra les culs-terreux de la Nouvelle-France de la dictature royale parisienne et leur apporta les lumières des droits de l'homme, l'épandage du fumier dans les champs, les maisons en briques et le thé. Beaucoup de Québécois pensent encore ainsi aujourd'hui.

  • France Marcotte - Abonnée 2 août 2010 08 h 28

    Et en pratique s'il vous plaît messieurs?

    Avec cette brillante démonstration, je ne comprends pas l'auteur dise, après avoir rapporté les propos de A. Thériault-Marois au sujet des deux approches nationalistes qui ne seraient pas séparées, que ce que ce dernier affirmait était peut-être "vrai en pratique". Car, en bout de ligne, la pratique, n'est-ce pas vraiment ce qui importe? Les enjeux sont trop importants il me semble pour qu'on en fasse un simple combat de coqs afin de prouver qu'on a raison sur l'histoire. Il faut que tous ces palabres se traduisent par une ligne de conduite claire, dans la pratique justement.

  • Jacques Saint-Cyr - Inscrit 2 août 2010 08 h 36

    Infériorité économique

    Il est bien curieux de constater que l'infériorité économique des canadiens-français, particulièrement des québécois, s'estompe sans que l'indépendance ne soit réalisée.

    Les faits sont têtus.

  • alen - Inscrit 2 août 2010 09 h 04

    Que d'histoires!

    L'histoire, si elle est raccontée fidèlement, c'est ce qui est. L'analyse (de l'histoire) nous propose malheureusement trop souvent des possibles; si les événements avaient été autres, hein... Toutefois, nul ne saura jemais ce qu'aurait été notre parcours dans ces conditions, qui n'ont pas existées et qui n'existeront jamais.