Recensement 2011 - Le théâtre des peurs

Recensement 2011 - Le théâtre des peurs<br />
Photo: Agence Reuters Shannon Stapleton Recensement 2011 - Le théâtre des peurs

Connaissez-vous quelqu'un qui aurait rempli le questionnaire de recensement par crainte de payer une amende ou d'aller en prison pour non-réponse? Non? Quelqu'un ne l'ayant pas rempli aurait-il eu cette crainte? Non plus? Alors, posons la question: de quoi le gouvernement Harper a-t-il peur, lui?

La décision de soustraire le questionnaire long du cadre légal obligatoire du recensement pour le rendre volontaire a engendré des craintes réelles. Les milieux scientifiques, d'affaires et municipaux craignent un affaiblissement de la fiabilité des données nécessaires à leurs travaux et décisions stratégiques. Les organisations de francophones hors Québec, de femmes et d'autres minorités redoutent de ne plus disposer des chiffres sur lesquels fonder la défense de leurs droits et intérêts.

Cependant, l'accusation selon laquelle les conservateurs ne veulent plus recueillir des informations susceptibles de contredire leurs politiques colle mal. Premièrement, il s'agirait d'un jeu dangereux: les résultats biaisés d'un recensement bâclé pourraient les desservir. Deuxièmement, cette explication cadre mal avec une augmentation de 50 % du nombre de questionnaires longs (de 3 à 4,5 millions de ménages au coût additionnel de 30 millions de dollars) et une campagne de publicité incitative. Troisièmement, les pointilleuses pratiques de révision des programmes de ce gouvernement et, surtout, les stratégies de politique de division de l'électorat (wedge politics) du Parti conservateur requièrent des statistiques de références fiables.

Peur(s) de l'électorat

Revenons aux questions de départ. Au dernier recensement, il n'y a eu qu'une seule personne poursuivie pour non-réponse. Pourtant, plus de 3 % des ménages n'avait pas participé. Sans être inquiétés. Pourtant, parmi les participants, nombreux furent ceux qui omirent une question ou y ont répondu curieusement. Par exemple, des milliers ont donné «Jedi» (Star Wars) comme religion ou «Humain» comme origine ethnique. Sans être plus inquiétés. Car la population canadienne demeure l'une des plus disciplinées du monde. Dans l'histoire récente, les rares Canadiens poursuivis furent des individus isolés qui ont ouvertement déclaré vouloir faire acte de désobéissance civile. Or, voilà précisément ce dont les conservateurs auraient peur.

Le recensement états-unien d'avril dernier a été l'objet d'appels enflammés à la désobéissance civile issus de mouvements de droite (notamment autour du Tea Party) et d'organisations de citoyens d'origine latino-américaine, toutes méfiantes de l'État. Appels endossés par des communautés religieuses, des personnalités des médias et même des élus, y compris une représentante au Congrès. Les polémiques produisirent des effets contradictoires. D'une part, les refus ouverts de participer ont considérablement augmenté et le nombre d'agressions contre les recenseurs (dont voies de fait, prises de véhicules en marche et coups de feu) a triplé. Mais d'autre part, la participation a connu une augmentation significative (72 %) au lieu de la diminution anticipée (64 %).

Au paisible Canada, n'importe quel gouvernement serait embarrassé de soudain devoir poursuivre non plus un excentrique isolé, mais plusieurs personnages représentant des courants d'opinions organisés. Pour un gouvernement conservateur, minoritaire en plus, ce serait carrément une calamité. Il lui faudrait s'attaquer à des champions de segments des électorats qu'il courtise, souvent très habiles dans l'usage des médias sociaux.

Volontaire

Sa solution est donc de rendre volontaire le questionnaire long. Le plus intrusif de la part de cet État honni par une certaine droite et redouté dans certaines communautés craintives ou issues de pays autoritaires. Celui contenant aussi les questions les plus délicates (religions, ethnicité, couples de même sexe, revenus). Devenu volontaire, plus de désobéissance civile possible.

Bien menée auprès d'une population déjà disciplinée, cette stratégie pourrait produire d'excellents résultats. Au moins tout autant que la décision de 1971, bien plus audacieuse, d'abandonner les entrevues par recenseurs pour les remplacer par des questionnaires autoadministrés par les citoyens eux-mêmes.

Cependant, cette solution est marquée du fait qu'elle fut prise sans préavis, ni consultation des multiples milieux intéressés (contrairement à une tradition bien établie). Cela par un gouvernement dont souvent les décisions apparaissent plus fondées sur l'idéologie que sur les faits et qui, en plus, est soupçonné de vouloir réduire le rôle d'analyse publique joué par Statistique Canada. C'est-à-dire qui, sans attaquer la production et la qualité des données, chercherait à accroître son contrôle sur leur interprétation.

Ô ironie

La politisation du recensement comportait le risque d'une polarisation de l'opinion; cela pourrait accroître les probabilités de réalisation du mouvement que le gouvernement voudrait prévenir. Ironiquement, l'empressement des partis d'opposition à promettre le rétablissement du caractère obligatoire du questionnaire long garantirait aux conservateurs le ralliement des segments de l'électorat dont il craignait la contestation. Tout aussi ironiquement, le caractère éducatif de la polémique pourrait aussi consolider la participation de la population.

Encore une fois, les conservateurs joueraient adroitement la politique de division en manoeuvrant subtilement sur de puissantes émotions: les peurs.
  • - Inscrit 20 juillet 2010 10 h 58

    Hypocrisie de la droite...

    Mais il faut aussi remarquer le paradoxe de cette droite religieuse qui n'hésite pas à demander au gouvernement plus d'interventions dans d'autres pays, allant jusqu'à préconiser l'agression armée (Irak, Afghanistan) mais qui ne veulent pas répondre à un questionnaire du même gouvernement... Ces hypocrites vont cependant répondre avec empressement à un questionnaire de leur banquier pour obtenir une hypothèque et vont donner des renseignements très personnels à une multinationale...

    Hier j'entendais un quidam interviewé sur la rue qui disait qu'il ne voulait pas dire au gouvernement combien il gagnait par année parce que c'était trop intrusif!!! Quelle hypocrisie quand le même individu n'a aucun choix et doit faire son rapport d'impôt au même gouvernement et dévoiler TOUTES ses sources de revenus en grand détail!!!

    Ce gouvernement est d'une hypocrisie sans borne car même si la loi prévoit une amende et / ou une période d'emprisonnement, il est à peu près certain qu'aucun juge n'imposerait une peine d'emprisonnement pour ne pas avoir rempli le formulaire long... l'accusé aurait au plus une petite amende. Mais les néo-cons font peur au monde avec leur prison et ils utilisent cette même peur dans leur philosophie de la loi et l'ordre et n'hésitent pas à gaspiller les fonds publics pour bâtir des prisons! Ce, même s'il est démontré depuis plusieurs années que l'incarcération encourage la récidive plutôt que de la décourager.

    Vous avez raison car ils jouent sur la peur et ont pas mal de succès avec ça et ce n'est pas demain la veille qu'ils vont arrêter, surtout pas tant que ça marche! Ils misent sur la naïveté et la peur au lieu de la raison et du gros bon sens... Quelle peine!

  • Stéphane Laporte - Abonné 20 juillet 2010 13 h 04

    OUI

    Cher monsieur,
    moi, oui, je connais des gens qui ont rempli le questionnaire de recensement par crainte de payer une amende. Dans les milieux pauvres, c'est souvent le cas. Il y a des gens, qui par exemple, demandent de l'aide pour les remplir parce qu'ils ne lisent pas bien, et écrivent encore moins bien. Vous devriez descendre un peu dans le monde, ça vous ferrait du bien.

  • Chryst - Inscrit 24 juillet 2010 10 h 16

    Qui a peur ?

    Lorsque celle-ci aura quitté les esprits le bon sens sera de retour. On ne peut pas agir rationnellement sous l’emprise de la peur. Celle-ci est mauvaise conseillère.

    Michel Thibault ing. f. m. sc.