Voyage en terra incognita - Au feu !

Le village attikamek de Wetomaci menacé par les flammes<br />
Photo: Bryan Coocoo Le village attikamek de Wetomaci menacé par les flammes

Est-il besoin de voyager longtemps pour découvrir un territoire inconnu? Une frontière invisible sépare l'univers des Blancs de celui des Premières Nations, méconnues dans leur histoire, leur quotidien, leurs valeurs, leurs faiblesses et leurs forces, leur désespoir et leurs espoirs. Partir à la découverte de cette destination peu fréquentée, tel est l'objectif de la fondatrice du Wapikoni mobile, Manon Barbeau, qui entame aujourd'hui une correspondance sur ces communautés avec Ghislain Picard, chef des Premières Nations du Québec et du Labrador. Tous les lundis de l'été dans cette page, ils échangeront impressions, réflexions et questions. Bon voyage...

Cher Ghislain,

Je suis émue et j'ai le trac en commençant cette correspondance avec toi. En même temps, c'est un moyen de me rapprocher de ceux que je côtoie depuis bientôt dix ans, un moyen d'y voir plus clair, de connaître un peu mieux les Premières Nations d'ici, celles que la majorité d'entre nous méconnaissent ou ignorent. Peut-être que cet échange de lettres pourra à la fois combler quelques-unes de mes lacunes et, par le fait même, celles des lecteurs.

Richard Desjardins a réalisé un film sur le peuple invisible. C'est vrai que nous habitons la même terre souvent sans savoir qui vous êtes, ni même où vous êtes. La majorité des passants de la rue Sainte-Catherine, à Montréal, seraient incapables de nommer cinq communautés des Premières Nations du Québec.

Quand j'étais petite, on me répétait que si un jour j'étais agressée ou volée dans un endroit public, il fallait crier «Au feu!» plutôt qu'«Au secours!» pour attirer l'attention. Autrement, personne ne me viendrait en aide.

Il a fallu que la communauté attikamek de Wemotaci crie récemment «Au Feu!» pour qu'on parle un peu d'elle. La forêt brûlait tout autour du village, les poteaux électriques flambaient, plus d'électricité, plus d'eau, les 1300 résidants étaient évacués d'urgence pendant que les flammes léchaient leurs maisons. Des cendres neigeaient, le soleil n'éclairait plus, c'était l'enfer.

Le 26 mai, L'Écho de La Tuque, le journal de la ville la plus proche, où la communauté a trouvé refuge, évoquait l'incendie dans la rubrique des faits divers.

Quelques jours plus tard, l'odeur du feu parvenait jusqu'à nous, à Québec, à Montréal, nous réveillant la nuit, rendant notre air irrespirable le jour. Impossible de faire comme si de rien n'était. Cette odeur criait pour vous: «Au feu! Nous sommes là. Nous sommes en danger. Nous risquons de disparaître.» Votre réalité de tous les jours depuis des décennies.

À cause de ce feu, les journaux, la radio, la télévision, le Web parlaient un peu de vous. Pour un moment, un court moment, nous partagions votre drame.

Je suivais l'évolution des événements sur Facebook, où des amis laissaient des messages, Bryan et ses photos, Chanouk et ses images. L'exil des attikamek a duré près de dix jours. Le 5 juin, une entrevue avec le chef de la communauté, Simon Coocoo, à Radio-Canada a mis un terme à mon inquiétude. Ils étaient rentrés. La plupart des maisons étaient intactes grâce au travail acharné de la SOPFEU et grâce à une pluie miraculeuse.

On dit que les enfants chantaient dans les rues malgré la forêt calcinée, désertée et silencieuse. On connaît l'importance de la forêt, «le bois», le territoire, pour ceux des Premières Nations qui y vivent encore. C'est souvent ce qui leur reste du passé, là où ils se réfugient pour renouer avec leurs racines quand les idées noires rôdent un peu trop près.

Car dans plusieurs communautés autochtones, les idées noires rôdent comme le Windigo. Cet hiver, à Opitciwan, aux abords du barrage Gouin, les idées noires étaient partout, et le nombre de suicides y a carrément explosé, tout comme chez les Algonquins de Lac-Simon à une heure au sud de Val-D'Or. Au cours de cette période, le suicide y était 150 fois plus élevé que chez la population non autochtone. Des adolescentes de 12 et 13 ans comme de jeunes adultes sont violemment passés dans l'autre monde et des dizaines d'autres ont tenté de les rejoindre.

Cette détresse mériterait un tonitruant «Au feu!» collectif.

Avant, les Premières Nations étaient partout chez elles. Chloé Sainte-Marie le chante bien, avec ces noms de villes dont la musique nous ramène à vous et nous rappelle votre omniprésence passée sur le territoire: Tadoussac, Coaticook, Mégantic, Mascouche, Kamouraska, Témiscamingue, Chibougamau, Manicouagan, Matapédia, Shipshaw, Chicoutimi, Arthabaska, Natashquan, Magog, Shawinigan, Matane, Mistassini, Pasbebiac, Rimouski, Caraquet, Matagami...

Aujourd'hui, vous ne constituez plus que 1 % de la population québécoise. De vos drames et de vos espoirs, la grande majorité ne sait rien ou ne veut rien savoir. On fait comme si vous n'existiez déjà plus. Sur un blogue qui traitait des suicides, un blogueur non autochtone écrivait que l'intégration était la seule solution pour vous tous. Une réponse de l'un des vôtres comparait cette intégration à un exil obligé en terre étrangère. Tout le monde n'est pas prêt à s'exiler.

Un texte anishnabe retrace votre histoire en sept étapes, ou sept feux. Le septième feu annonce le temps où il y aura éveil des gens et rencontre, où le feu sacré sera allumé, impliquant un choix entre l'avidité matérielle et le respect pour le vivant.

Ce nouveau feu, cette flamme, je les vois dans les yeux des jeunes que je côtoie lorsque je vais dans leurs communautés, dans leur désir de s'exprimer, dans le talent avec lequel ils le font, dans l'impact de leurs propos, dans leur humour et dans leur rite, dans leur force et leur résilience. Dans les moments de doute, c'est ce qui me fait garder espoir.

Où en sommes-nous, Ghislain? Crois-tu cet espoir raisonnable? Crois-tu la rencontre et la réconciliation possibles?
5 commentaires
  • Marie123 - Inscrit 28 juin 2010 13 h 47

    L'intégration n'est pas l'assimilation

    Votre texte me touche beaucoup et c'est avec un énorme bonheur que j'accueille la nouvelle de cette correspondance estivale.

    Je suis très inquiète pour les peuples autochtones qui nous entourent et j'ai honte du peu de respect que la société québécoise (et canadienne) démontre à l'égard de ces peuples fondateurs. Nous sommes très bons pour donner des leçons aux autres États sur comment ils devraient traiter leurs minorités ou les groupes victimes de discrimination, mais nous avons tant de travail à faire ici que des fois j'ai envie de crier "Taisez-vous et commencez donc ce merveilleux travail ici!".

    Je comprends la réticence de nombreux groupes autochtones à ne pas vouloir une intégration avec le reste de la société québécoise, ou à tout le moins à en avoir peur, avoir peur que "intégration" ne rime avec "assimilation". Personnellement, je suis pour une intégration qui s'apparente à un partage entre groupes, à une vie en communauté, à une harmonisation de nos différences. L'intégration ne veut pas seulement dire que les groupes autochtones doivent, eux, s'intégrer au reste de la population québécoise. Cela veut également dire que les Québécois doivent s'ouvrir aux autochtones et à leur riche culture, que les deux, doivent laisser de côté les stéréotypes et les préjugés et s'ouvrir à l'autre.

    J'ai honte de ce que mes ancêtres ont fait des peuples autochtones, honte de voir que la seule solution trouvée ait été de les cantonner dans des réserves dont on préfère ignorer l'existence. Mais, en tant que jeune femme de 25 ans, je ne peux pas être tenue personnellement responsable de ce qui a été fait par mes aïeuls. Par contre, je peux dire que cette scission me fait mal. Je sais qu'il y a beaucoup de travail, que le rapprochement ne se fera pas facilement.

    Bravo pour ce travail de rapprochement, je vous lirai avec beaucoup d'intérêt tout l'été!

  • Francis Robillard - Inscrit 5 juillet 2010 17 h 35

    Sommes nous des écureuils?

    Vous connaissez ce petit animal, discret, habile pour rester caché et qui plante pour l'avenir des noix qu'il fini par oublier, il en pourri des noix dans des creux d'arbre, il en pousse des arbres qui profite à d'autre espèces, dont plusieurs qui sont des prédateurs pour notre écureuil. Nous devons cesser de semer pour bâtir dans un cul-de-sac et repenser ce que nous faisons et voulons.

    Avant les traité, ne faut-il pas savoir de quoi, de qui on parle.

    Je trouve tout-à-fait grossier que des canadien-français qui se prétendent descendants de colons français à «100%», cachés derrières leurs murs négocient la bonne foi tout en bradant à rabais les ressources et des territoires déjà habité. Surtout que le système politique et judiciaire britannique, qui est celui qui nous est imposé par la force et la peur n'est qu'une supercherie qui permet, entre autre à la main droite de faire ce qu'elle interdit pour la main gauche. L'immensité de notre pays qui nous reste, le Québec, est ce qui permet à certain de s'imaginer qu'ils sont libre.

    Le parlementarisme britannique n'est qu'un club privé qui permet à un petit groupe d'égoïste de manipuler et légaliser la spoliation des intérêts public et nationaux. Les pseudo scandales de corruptions et d'influences, ne sont que les manifestation d'un système qui carbure aux relations incestueuses entre des promoteurs, des entremetteurs politiques et des greffiers judiciaires.

    Alors que le système judiciaire britannique n'est que fort prétentieux car il est plus que tendancieux, par des effets de toges dont les principes sont bafoué par la pratique. Plus que la justice, le droit et les responsabilité ce droit britannique ne sème ou perpétue les injustices sur des générations jusqu'à la prorogation de la vérité, de peuples ou du bon sens. Tout cela pour le plus grand profit de ce même petit groupe d'égoïste qui n'ont plus à se justifier.

    Enfin, comme nos petit canadien-français ne sont

  • Francis Robillard - Inscrit 6 juillet 2010 07 h 31

    Sommes nous des écureuils (suite)

    que les serviteurs d'un autre pouvoir, étranger celui là et communautariste de surcroît, l'idée même de laisser à d'autres une liberté qu'ils ne maîtrise pas pour eux-même. Qu'elle valeur peut-on accorder à la bonne foi dont ils se targuent d'être les plus illustres dépositaires? Poser la question est y répondre!

    Que dire des «Première Nations», défini par une constitution que le Québec ne signera jamais, sauf peut-être par quelques collaborateurs derrière des portes closes, dans le dos du public. Des peuples métissés, avec lesquels nous le sommes également, mais tributaires de cultures et de traditions que nous avons oublié. Des Peuples obligés de jouer le jeu, coincé dans des zoos humain, dont seul l'immense nature environnante peut leur faire oublié une vérité insoutenable...

    Il y a aussi bon nombre d'entre eux, qui comme pour les québécois, se sont canadiannisé et font le jeu de la haine, de la division pour affaiblir les plus grandes peurs des canadians, perdre leurs esclaves de remplacement qu'ils ont gagné en quittant un Sud qu'ils ont perdu au profit d'un Nord sous la tutelle britannique. Parce qu'ils n'ont plus rien d'autres dans leurs désilusions que la violence et le suicide tant au propre que culturel. Ils doivent combattre au quotidien un malheur qui fait le bonheur d'anglo-américains soulagé d'être si peu responsable et nécessaire. Que dire de ces gens, politiquement et historiquement ostracisé avec lesquelles nous partageons des racines, une histoire et un destin commun face aux anglais... l'oubli.

    Au delà de tout ce Kafka, comment faire pour qu'enfin nous retrouvions notre humanité, un bon sens, pour devenir, enfin, ce qui permettra à chacun de perpétuer ses traditions dans le respect et bâtir un avenir meilleur, pas seulement pour nous même, nos enfants, mais pour les Hommes. Il ne faudrait pas oublié ce qui fait du sens à une vie, une communauté, une nation et déterminer des institutions qui prot

  • Yvon Dube - Inscrit 6 juillet 2010 17 h 21

    intégration ou cohabitation???

    chère Manon,

    Je me permets de rectifier un peu les faits que tu rapporte sur le travail de la sopfeu lors du feu de forêt a Wemotaci, Le village a été épargné par le feu grâce au travail des pompiers-volontaires et les pompies-sapeurs atikamekw.

    Dans les premiers 24 hres de l'évacuation, alors qu'on demandait à tout la population de quitter la communauté, les pompiers volontaires et d'autres membres de la communauté ont refusé de partir afin de protèger les habitations. Avec le peu de moyen et aux risques d'hypothèquer leur santé ou de perdre la vie, ils ont combattu le feux qui arrivait derrière la montagne, ils ont utilisé tout ce qui leur tombaient sous la main, des pelles, des rateaux et même des bâtons de hockey pour éteindre la moinde flamme qui tombait sur les habitations proches de la montagne.

    Leur courage a fait en sorte que la communauté reste intacte, la sopfeu est arrivé 24 hres après l'évacuation, je ne sous-estime pas leur travail mais je tenais a souligner le travail des pompiers volontaires de la communauté.

    Ceci dit, j'aime l'idée de cette correspondance, je connais personnellement le chef de l'APNQL, Ghislain Picard, il a consacré une bonne partie de sa vie à tenter une conciliation des 2 peuples. Il y a beaucoup de travail à faire a ce sujet.

    Je ne pense pas qu'on puisse parler d'intégration, pour moi c'est synonyme d'assimiliation du point de vue occidental. Je préfère parler de cohabitation afin que chacun puisse garder sa spécificté, c'est ce qui nous enrichit en tant que peuple.

    À l'heure actuelle, il y a encore beaucoup de préjugés dans la population québécoise et ce, à divers degré. Comment peut-on parler d'intégration avec une attitude de ce genre. Je vous dit, le travail est très ardu, est-ce qu'on vivra assez longtemps pour voir ce changement?? l'homme blanc va t-il changer un jour???? j'ai de très gros doutes a ce sujet.

    mikwetc

    Yvon Dubé
    nation Atikamekw
    mikwetc

  • Francis Robillard - Inscrit 6 juillet 2010 18 h 31

    Nous ne sommes pas des écureuil (suite et fin... ben dit donc)

    protègent, responsabilisent, les individus, mais aussi les collectivités. Un grand feu approche, seront nous des lâches ou des braves, plus que la lettre, l'esprit de la Grande Paix nous guidera t'elle? Entendrons-nous la voix des Peuples ou celles des intérêts particuliers.

    Les québécois, doivent se doter d'une constitution qui leurs est propre, une constitution qui vise le partage, l'équité et le respect de la vie et du vivant. devons résolument tourner le dos au communautarisme ethnique du multiculturalisme anglais et passer par une véritable reconnaissance des peuples autochtones, favoriser l'émancipation de ceux qui était là et ceux qui sont venu, comme des humains et pas comme des animaux que l'on doit contenir dans des zoos. Par leurs traditions, les autochtones doivent prendre part à un exercice qui ne doit pas se confiner à un petit groupe de canadien-français, qu'il soit des collabos (unionistes fédérastres) ou des fâchés (séparatistes), il faut que les autochtones s'y impliquent et s'y sentent impliqué, car c'est avec eux, nos véritables cousins et cousines, que nous seront des québécois ou ne seront pas. C'est ensemble que nous seront libre ou oublié par l'histoire.