Critique nationaliste: erreur de lecture

Depuis la création du nouveau programme obligatoire Éthique et culture religieuse et son implantation au primaire et au secondaire en septembre 2008, trois principaux mouvements d'opposition se sont manifestés sur la place publique. Les arguments sont très différents, mais ils se trouvent parfois réunis pour des raisons de circonstance ou d'opportunité.

Aux revendications des parents catholiques, demandant le droit d'exemption, et à celles du Mouvement laïque québécois, opposé à toute présence des religions dans le curriculum scolaire, s'ajoute à présent la critique d'un certain nombre d'intellectuels nationalistes. Inquiets de la marginalisation possible de l'identité du groupe majoritaire d'ascendance canadienne-française, ils se sont attaqués récemment à la réforme de l'éducation, à celle du programme d'histoire nationale et à certaines orientations du rapport de la commission Bouchard-Taylor.

Cette dernière approche est celle de l'étude rédigée par madame Joëlle Quérin, une étudiante appartenant à l'Institut de recherche sur le Québec, un think tank nationaliste privé, proche du Mouvement national des Québécois. La caution donnée par le député péquiste Pierre Curzi à ce mémoire surprend, dans la mesure où elle se situe en rupture avec l'appui constant du Parti québécois à la laïcité scolaire, et ce, depuis le dépôt du rapport Proulx en 1999. Cette caution repose sur des prémisses erronées et il nous semble urgent de les corriger.


«Multiculturalisme», pluralisme et éthique commune

La facilité avec laquelle Mme Quérin assimile le pluralisme au «multiculturalisme» n'est rien de moins que déconcertante, mais le but visé est net: en accolant au pluralisme, un fait de la société tout autant qu'une attitude impliquant le respect de la diversité, l'étiquette de «multiculturalisme», on diabolise la philosophie politique de ce qu'on cherche à discréditer. Affirmer que le programme ECR est «multiculturaliste», c'est en effet le déclarer au service de l'idéologie «canadian», le dénoncer comme «chartiste» et «trudeauiste». Mais cette rhapsodie d'accusations d'endoctrinement est-elle une lecture juste du programme?

C'est le contraire qui est la vérité: le législateur, dans les orientations ministérielles de 2005, a expressément déterminé les finalités citoyennes du cours en privilégiant la reconnaissance de l'autre et la poursuite du bien commun. La Charte québécoise des droits et libertés de la personne est au coeur de notre identité, et aucunement le multiculturalisme religieux ou communautaire promu dans le reste du Canada.

En effet, contre le multiculturalisme qui soutient la promotion de la différence pour elle-même, le nouveau programme promeut la construction commune d'un «vivre-ensemble» au sein d'une culture partagée. C'est la raison pour laquelle la compétence du dialogue est placée par le programme en complément de la réflexion éthique et de la connaissance du phénomène religieux.

Au nom de quoi, on peut se le demander, la pensée nationale devrait-elle s'inquiéter de la promotion du dialogue et de la construction de la culture commune? Au nom de quoi devrait-on abolir, dans un monde menacé de tous côtés par des réflexes de fermeture, une éducation au pluralisme ouverte sur la diversité et d'abord soucieuse du vivre-ensemble? Toutes les démocraties occidentales sont aujourd'hui engagées dans cet effort d'éducation au pluralisme, le Québec ne fait pas exception et régresserait beaucoup s'il y renonçait.


Histoire et patrimoine religieux québécois

Que penser par ailleurs de l'argument voulant que le programme ECR déracine les jeunes par rapport au patrimoine religieux du Québec, tout particulièrement le legs identitaire du catholicisme? Contrairement à ce que suggère Mme Quérin, l'accès à la connaissance historique du patrimoine religieux québécois est privilégié par le nouveau programme.

Reprise d'un argument éculé, mis de l'avant déjà par Mario Dumont, cette critique fait fi de la réalité, tant dans les choix prioritaires du volet de culture religieuse que dans les objets de connaissance à transmettre aux élèves. L'intention ministérielle est claire et réaffirmée plusieurs fois. L'enseignement devra privilégier les traditions religieuses qui ont contribué à façonner l'histoire et la culture québécoises: catholicisme et protestantisme, traditions des Premières Nations et judaïsme.

Le christianisme majoritaire, plus particulièrement, devra être abordé à chaque nouvelle étape de la démarche, contrairement aux autres traditions d'arrivée plus récente, à propos desquelles il sera par ailleurs requis d'apprendre certains traits essentiels. Cela constitue un très solide bagage de connaissances, clairement prescrit dans les chapitres pertinents du programme. [...]

Pour les élèves du secondaire, le programme leur permet de se questionner sur l'héritage des croyances patrimoniales en ce qui a trait aux questions existentielles portant sur le sens de la vie et de la mort, la conception de l'être humain et l'existence du divin. L'approche vise toujours à découvrir le plus objectivement possible les croyances patrimoniales en tant que faits historiques, à les comprendre en tant que tels. Cette rapide énumération suffit sans doute à dissiper l'image d'un programme d'études visant à «déraciner nos enfants de notre patrimoine religieux».


Quel endoctrinement?

La discussion sur le programme ECR se poursuivra peut-être, mais il faudra trouver un autre angle d'attaque que celui du «multiculturalisme» et du déracinement. Autant nous croyons que la question de l'identité nationale est légitime et mérite une attention critique soutenue quant aux décisions prises par l'État, autant nous pensons que, s'agissant du programme ECR, cette critique est mal fondée.

Grâce à ce programme, les jeunes du Québec s'engageront dans une réflexion sur la culture commune, et loin de pratiquer un «multiculturalisme» qui divise, ils auront accès aux principaux repères sociaux et culturels qui ont contribué à façonner l'identité nationale. Compte tenu par ailleurs de l'absence totale de transmission de la mémoire religieuse patrimoniale, une lacune dont se plaignent tous les pays occidentaux, on doit sans doute se réjouir de trouver une réponse québécoise audacieuse sous la forme d'une éducation culturelle qui se perfectionnera avec le temps.

Quel intérêt poursuivent donc ceux qui accusent ce cours d'endoctrinement? Il serait très malheureux que le parti souverainiste, qui a toujours promu les finalités citoyennes du programme ECR et soutenu la laïcité scolaire, fasse désormais profession de fermeture et se rapproche ainsi dangereusement des positions adéquistes. Accepter cet amalgame très pernicieux entre le pluralisme, qui est un fait, et le multiculturalisme, qui est précisément ce contre quoi ce cours a été institué, c'est se plonger la tête dans le sable.

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Jean-Marc Larouche, Georges Leroux, Jean-Pierre Proulx, Louis Rousseau - Professeurs à l'UQAM et à l'Université de Montréal
8 commentaires
  • Pierre Zwngli - Inscrit 16 décembre 2009 11 h 40

    Les pères défendent mal leur enfant

    Il n'est pas étonnant que les pères de ce programme qui visent à créer (et donc à modeler) une culture commune autour du respect de toutes les religions (dixit Leroux) par ailleurs viennent vite le défendre.

    C'est normal. Ce noble sentiment paternel est louable, mais ne disqualifie en rien l'étude de Mme Quérin, c'est bien « l'ouverture » qui sert d'étalon dans le cours ECR, pas les connaissances, l'ouverture à tous.

    Les évêques du Québec et les protestants de la table de concertation sur l'éducation ont tous les deux dit que le christianisme n'est dans les faits nullement privilégié et se retrouve plutôt comme simplement une des autres religions.

  • Lise Boivin - Abonnée 16 décembre 2009 14 h 40

    En sortant la tête du sable: la lumière

    En sortant ma tête du sable (où l'autruche s'occupe de ses œufs) j'ai vu dans la lumière notre culture commune se levant à l'horizon. Nous vivrons dans un syncrétisme mirobolant de toutes les religions, et on appellera ça «laïcité» (laïcité ouverte, bien sûr). Ce sera plus que du pluralisme, ce sera la fusion «dialogale». Nous aurons l'esprit ouvert comme des portes de grange (comme dirait ma grand mère) et non pas refermé sur lui-même comme un magasin qui a fait banqueroute.
    Sérieusement, il n'y a pas que les concepteurs du programme qui aient la tête hors du sable. Les parents catholiques, le mouvement laïque, l'ADQ et maintenant des nationalistes se plaignent. La culture commune serait-elle là plutôt que dans la tête des concepteurs de l'ÉCR? Il y a aussi des enseignants de ce cours qui trouvent qu'entre ça et un mélange de cours de morale et de religion, difficile de voir la différence. Et encore la Coalition pour l'enseignement de l'histoire. Et encore les professeurs de philosophie de cégep qui ont poliment dit qu'ils étudieraient la chose avant de se lancer dans le grand arrimage demandé par le ministère.
    Fiinalement, il faudrait savoir qui a la tête dans le sable et surveille ses œufs. Nos écoles pourraient être laïques, l'histoire pourraient transmettre tous les faits de toutes les traditions et les parents s'occuper de la formation religieuse de leurs enfants. À l'école, de toutes façons, cette formation est déficiente, c'est bien connu, puisqu'on ne prévoit même pas y parler des athées; c'est pourtant la plus ouvertes des religions de l'avenir...

  • Charles-Philippe Courtois - Abonné 16 décembre 2009 17 h 00

    Drôle de "pratique du dialogue"

    Je dois dire que la riposte des pères du programme d'ECR est fort décevante. Je déplore les attaques ad hominem contre la doctorante et les attaques contre l'IRQ qui évitent de répondre sérieusement aux arguments de la critique.
    Pour ma part, je crois, pour paraphraser Kant, que le débat est fructueux, et la discussion essentielle, à la réflexion. C'est l'essence même d'une démocratie d'ailleurs. Or, je m'étonne que les concepteurs du cours présentent la chose comme s'il n'y avait qu'une seule conception de la démocratie et que ceux qui divergent d'opinion sont soit ignorants, soit antidémocratiques.
    Autant de manières d'argumenter qui sont singulières pour des défenseurs d'un cours sensé promouvoir le dialogue et le respect, mais qui en font bien peu preuve lorsque vient le temps de débattre.
    Je trouve donc regrettable le mode de réponse qu'ils ont adopté. Un franc débat d'idées serait à mon avis beaucoup plus approprié. Je souscris personnellement à une autre vision de la démocratie, de la nation et de l'intégration de la diversité, plus proche du modèle républicain et de la laïcité tout court. Je conçois qu'on ne soit pas d'accord, mais je conçois mal qu'on veuille imposer son opinion de la sorte aux enfants et dans le débat public.

  • Ian Godin - Inscrit 16 décembre 2009 17 h 08

    En appui pour ces professeurs


    J'ai été un étudiant de M.Rousseau et il n'est en rien le concepteur de ce programme. D'ou tenez-vous cette information? Ces professeurs, se sont-ils pressés pour défendre la valeur de ce programme d'ECR? Au contraire, ils ont pris le temps nécessaire à analyser le travail de l'étudiante en sociologie et à en débattre avec raison. Ils ont aussi le droit (malheureusement pour vous) de nous renseigner et de nous expliquer véritablement le programme. Ceux-ci n'avaient pas le choix , en effet, puisque le travail de Mme. Quérin contient plusieurs erreurs d'analyses dont cette croyance que le programme fait la promotion du multiculturalisme au dépend de notre identité nationale et de méler multiculturalisme et pluralité. Et j'en passe. Conséquemment, je ne vois rien de paternaliste dans l'action de ces professeurs de nous remettre les pendules à l'heure. Je crois que toute bonne personne va défendre de manière critique ce qu'elle croît être juste et bon. Et désolé, vous sous-estimez totalement l'esprit critique et l'intégrité de ces professeurs émérites et reconnus. Pour être acceptés, selon vous, devraient-ils faire plus de télévision à canal V ou adopter des discours de droite adéquiste? Ëtre populiste avec sa petite opinion sur cette affaire, faire dans la facilité, j'espère que non! En passant, vous oubliez que nous provenons tous d'un système public confessionnel. Avez-vous été endoctriné? Nous avons le droit comme société de se questionner, de débattre, nous avons surtout le devoir d'apprendre et de comprendre.
    P.S. C'est bien beau l'athéisme (il y a une philosophie derrière ça), mais la plupart de ceux-ci emploient les institutions religieuses chrétiennes pour leurs cérémonies (mariage, funérailles). Et de plus, prouvez-moi la non- existence de...quand on demande de prouver l'existence de......alors on s'en remet à la question de la foi, l'expérience religieuse.

  • Durandal - Inscrit 16 décembre 2009 17 h 48

    Contre le cours ECR

    Les nationalistes ne devraient-donc pas s'inquiéter de cet inoffensif cours d'Éthique ??? Je cite les propos de Fernand Ouellet, un AUTRE père du cours Éthique et culture religieuse (étrangement oublié dans cet article de Radio-Canada), citant et approuvant lui-même les propos d'un confrère post-moderniste dans un article paru dans la revue Carrefours de l'éducation en 2002. Accrochez-vous, parce que ça fesse :

    « Il ne suffit pas d'éduquer à la reconnaissance et au respect de l'autre. Il faut aussi apprendre à ébranler la suffisance identitaire et à s'intéresser à l'autre par delà les divergences et les conflits de valeurs.

    ‹ Le problème n’est pas d’inculquer telle valeur ou ensemble de valeurs plutôt que tel autre. Il est de permettre l'émergence d'un questionnement, d'une inquiétude qui arrache l'enfant ou l'adolescent au confort d’un plein et serein accord avec soi-même et de l'acceptation passive de l'altérité d'autrui : "Lui, c'est lui, moi c'est moi". Il est donc moins de construire une identité que, à l'inverse, d'ébranler une identité trop massive et d'y introduire la divergence et la dissonance ; il n'est pas de préparer à la coexistence et à la tolérance, mais au contraire, de mettre en scène l'incommensurable abîme qui me sépare d'autrui et m'oblige à m'intéresser à lui. C'est donc une pédagogie du conflit à la fois entre les individus mais aussi en chacun. ›

    La pédagogie du conflit que propose ici François Galichet comme solution à la crise de légitimité des valeurs dans les sociétés contemporaines s'inscrit dans une conception de l'éducation la citoyenneté où l'enseignement des questions controversées occupe une place centrale. »

    Pas mal hein ? Et après ces messieurs qui IMPOSENT leur cours par la force de l'État font les vierges effarouchées...

    Voici un excellent blogue pour s'informer sur ce cours d'endoctrinement multiculturel :

    http://pouruneecolelibre.blogspot.com/

    Abolissons ce cours, ou au minimum rendons-le optionnel.