Des infirmières au bord de la crise de nerfs

Individuellement, par petits groupes lors de sit-in ou par le truchement de leurs syndicats, les infirmières lancent un cri du coeur. Elles se disent à bout de souffle. Elles se plaignent du manque de personnel, des heures supplémentaires obligatoires, de leurs tâches épuisantes, de la désorganisation du réseau. Le ministre Gaétan Barrette refuse de l’admettre, mais sa réforme centralisatrice menée tambour battant n’a fait qu’empirer leur situation déjà précaire.

La vidéo diffusée par Émilie Ricard sur les réseaux sociaux est devenue virale. Infirmière dans un centre d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD), elle est apparue en larmes, exténuée après une nuit de travail, responsable de quelque soixante-dix patients avec une infirmière auxiliaire et deux préposés, incapable d’accomplir toutes les tâches qu’elle juge nécessaires pour le bien-être des patients. Elle se dit « démolie par la réalité des soins infirmiers » et estime qu’elle n’est pas la seule.

Comme pour lui donner raison, des infirmières ont refusé de travailler, participant à des sit-in — spontanés, selon les syndicats. Gaétan Barrette a dénoncé une « opération concertée de la FIQ [Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec] et de sa nouvelle présidente, Nancy Bédard », oubliant qu’une de ces manifestations, à la Cité-de-la-Santé, était le fait d’infirmières affiliées à un autre syndicat, soit la Centrale des syndicats du Québec (CSQ). Ce que le ministre ne peut nier, c’est que ces sit-in sont une réaction à une situation réelle, observable, celle d’un manque ponctuel de personnel qui conduit des établissements à exiger des infirmières présentes qu’elles fassent des heures supplémentaires « obligatoires ».

Jeudi, au terme du caucus présessionnel de ses députés, le premier ministre Philippe Couillard a affirmé y voir une tactique des syndicats pour rouvrir les conventions collectives. C’est de la fabulation : aucun des syndicats représentant des infirmières ne songe sérieusement à réclamer l’ouverture de leurs conventions collectives signées il y a moins de deux ans. En revanche, ils font pression pour que leurs conventions soient appliquées, notamment avec la mise sur pied de projets-pilotes visant la hausse des ratios infirmières-patients, et plus généralement pour que le recours aux heures supplémentaires obligatoires ne soit plus aussi répandu.

Le ministre et la FIQ se sont entendus pour augmenter de 35 % à 50 % la proportion d’infirmières auxiliaires qui travaillent à temps plein et de 50 % à 62 % celle des infirmières qui font de même, tout en haussant les effectifs globaux. « L’argent est là » pour ce faire, a soutenu le ministre. Mais voilà, les nouvelles recrues ne veulent pas de ces postes à temps plein en raison des exténuantes heures supplémentaires qui s’y ajoutent. Il est plus facile pour l’infirmière à temps partiel de se confectionner une semaine de travail à peu près normale.

« C’est un cercle vicieux », a dit le ministre. C’est d’autant plus vrai que les postes à temps plein offerts sont souvent « volants », l’infirmière étant appelée à travailler dans plusieurs départements différents. Ce ne sont pas des postes stables, dans des unités de soins précises, déplorent les syndicats.

À l’automne, la FIQ avait publié un « livre noir » intitulé On a notre quota qui établissait un lien entre surcharge de travail et sécurité des soins. Le mois dernier, Le Devoir faisait d’ailleurs état d’une hausse de 16 % des accidents — chutes, erreurs de médication, etc. — entraînant la mort de patients. Ces derniers jours, le syndicat a diffusé deux messages publicitaires pour dénoncer les ratios qui affectent, selon lui, la sécurité des patients.

Gaétan Barrette accuse les syndicats de tenir un discours public négatif qui nuit au recrutement des infirmières. Comme si les mots avaient le pouvoir de changer les faits, comme si une propagande positive parviendrait à contrer l’épuisement du personnel.

Ce ne sont pas que les syndicats d’infirmières et autres professionnels de la santé qui dénoncent la désorganisation du réseau. Ses cadres et ses gestionnaires, qui disent vivre dans un climat de peur, la décrient également par l’entremise de leurs associations. Le cri du coeur des infirmières n’est qu’une manifestation des ratés d’une centralisation à outrance. La réforme ne fonctionne pas, et non, elle n’est pas un « succès », comme l’affirme un ministre qui croit toujours avoir raison. En cette année électorale, le gouvernement Couillard ne peut se payer le luxe d’un affrontement avec les infirmières. Il doit tenter de redresser la situation, même s’il risque de manquer de temps.

15 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 2 février 2018 08 h 01

    OK, mais

    Critique sans doute pertinente, mais je n'entrevois dans cet éditorial pas de suggestion concrète. Essayons. 1) Abolir l'obligation de temps supplémentaire, mais le payer encore mieux pour les volontaires. 2) Abolir les multipostes autant que possible. 3) Recruter à l'étranger, il y a encore pas mal de chômage chez les jeunes diplômé(e)s en France, Espagne, Italie entre autres.

    • Donald Bordeleau - Abonné 2 février 2018 11 h 11

      Un tel réforme se fait sur une période de 10 ans, la faiblesse du gouvernement actuel est l'incapacité de voir les erreurs de la gestion qui font fuir les employés en maladies et/ou les employés demandant des retraites. Tout comme pour les enseignants dont le quart quitte avant d'avoir fait 5 ans, il faudra valoriser ces professions.

      Ceci est une porte ouverte pour les employés pour des meilleurs conditions de travail au Privé.

      http://www.journaldemontreal.com/2018/01/16/1600-i

      http://www.journaldemontreal.com/2016/04/22/seques

    • Donald Bordeleau - Abonné 2 février 2018 11 h 12

      Génération Sandwich.

      Le Parti Québécois est le mieux placé pour régler cette problématique.
      http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1053238/la-fiq

      En fait il faut revenir à la case de départ, car cette réforme a été une grande économie pour le gouvernement. Des compressions très importantes dans le secteur administratif et, bien sûr, ces compressions-là entraînent un embourbement. Ce n’est pas étonnant. ». Il semble que les dirigeants passent plus de temps à revoir le fonctionnement des stationnements dans les différents établissements du réseau, que s'occuper de fournir des soins et du personnel -- autre que les médecins, qui eux ont des primes à chaque geste....

      C’est une planification de main-d'œuvre déficiente qui est le résultat de la situation actuelle. Le problème traine depuis 2003 selon plusieurs retraitées en évitant de combler les postes permanents. Tout cela a été amplifié par la réforme Barette sans avoir de reddition de compte.


      Dès le début, tout a été centralisé sans voir toutes les conséquences sur les ressources humaines.

      Sans reddition de compte il a été impossible de voir les dégâts malgré les multitudes signaux des employés et des gestionnaires.

      Aujourd'hui, Messieurs Couillard et Barette demandent des solutions ( depuis 3 ans l'alarme sonne de façon continue ) aux travailleurs du réseau de Santé.

      En fait la solution est simple en changent de gouvernement, la CAQ ne semble pas la solution eux qui couperait davantage les missions du gouvernement.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 2 février 2018 13 h 12

      Avant de chercher des solutions il faut comprendre les causes.

      Hors les plaintes sur les remplacements obligatoires date de très longtemps, mais sont toujours faites en esquivant la cause première.
      La cause première est pourtant bien simple, et est la même en enseignement. C'est l'absentéisme qui va croisant. En multipliant les possibilités de congé payé sous moult prétextes on provoque une désorganisation du travail dans les mêmes proportions.

      Dans les bureaux le manque de personnel ralentie la production, mais cela n'est pas bien visible. L'ouvrage se fait moins vite.

      Dans les soins de santé qui requière des soins en continus, la chose est un cas d'urgence. Du même ordre qu'une panne de courant...

      En enseignement ce n'est pas bien mieux. Mais on se contente de faire de la garde pour passer le temps, a défaut de faire de l'éducation. Et personne ne risque d'en mourir. Quoique pour les bouts-de-choux qui ont besoin de repères stables, la chose est sur le bord d'être de la maltraitance...


      Et pour dire le ridicule qui sévit, certains postes ouverts peuvent être comblés, selon les conventions, par des personnes en congés de maternité !

  • Jean-François Trottier - Abonné 2 février 2018 08 h 30

    Pas seulement les infirmières

    Ce cri du coeur des infirmières n'est que le dernier et le plus éclatant en raison de leur nombre et aussi de leur proximité avec les gens.
    Ce sont tous les échelons du système qui souffrent, avec un surplus de poids en descendant.

    Au départ Barrette a instauré la calcul des coûts du traitement à l'acte dans les hôpitaux, selon une méthode comptable d'imputation bien connue (et très efficace dans les usines), il était évident qu'on se dirigeait vers une immense catastrophe humaine.

    Depuis très longtemps, je parle de décennies, le travail dans les hôpitaux est une course folle où les infirmières vont d'une urgence à l'autre. Si au surplus on tente de rationaliser leurs gestes "pour raisons comptables"...
    Ajoutons que le but évident de Barrette était de trouver le moindre coût à chaque cas-type pour l'imposer à l'ensemble du système.

    C'est un fait avéré que le PLQ considère comme inévitable et même souhaitable le développement de services de santé au privé.
    On arrive à la conclusion évidente : mise à part la formation des médecins, i.e. les hôpitaux universitaires en passe d'être tous gérés par le privé, Barrette croit lui-même que le système de santé devrait devenir plus ou moins un hôpital de brousse pour les plus démunis, et que les autres payent.

    Cette logique, que certains voudraient associer à la responsabilité personnelle mais qui ignore carrément la dimension grégaire (ou sociale) de l'humain et l'interaction entre les maladies et l'environnement, est je crois profondément... maladive.

    Le fait que les médecins soient des électrons libres dans ce système tout en en occupant le coeur parce qu'ils possèdent tous les postes de direction le moindrement importants, est tout aussi maladif, en commençant par le poste de ministre.

    Une fois pour toutes les médecins sont dans leur immense majorité des gestionnaires pourris. Le choix des candidats à l'université et toute leur formation disent cet état de fait.
    Y compris Barrette et Couillard.

  • Hélène Gagnon - Abonné 2 février 2018 08 h 39

    Des conditions de soins lamentables

    Bravo pour votre éditorial. Du point de vue des patients et de leurs familles c'est à une détérioration des conditions de soins que l'on a assisté depuis la réforme... Il y a les infirmières mais aussi les préposés qui donnent des soins essentiels au quotidien, soins d'hygiène, aide à l'alimentation, etc. Pour les aînés en CHSLD et leurs proches c'est dramatique. Le manque de stabilité des équipes a des conséquences très négatives pour les aînés de même que le manque flagrant de personnel. Les familles qui en ont les moyens doivent recourir à des services privés pour s'assurer que leurs proches soient alimentés correctement...C'est terrible pour les autres...Vivement du changement!
    Hélène Gagnon, abonnée

  • Nicole Delisle - Abonné 2 février 2018 09 h 17

    L’art de ne pas voir ses échecs qui étaient hautement prévisibles!

    Les libéraux ont tout misé sur le Dr Barrette pour moderniser le système de santé et ils doivent maintenant reconnaître qu’il n’a pas réussi. Mais ils persistent à voir une réussite alors que le bateau coule. Tout fut fait trop vite, sans véritable vision d’ensemble, sans collaboration avec le milieu et entente avec les différents intervenants. Quand on arrive comme un « bulldozer » on ne peut que faire des gâchis! Quand on ne s’assure pas de la volonté de tous les acteurs du milieu de faire des changements positifs et de la cueillette d’informations pertinentes du vécu sur le terrain, on s’en va droit dans un mur! M. Barrette croyait tout connaître et il s’est attribué plein de pouvoirs. Il s’est débarrassé des leviers de surveillance qui avaient droit de regard sur le système de santé. Il a agi en dictateur et maintenant que tout
    se disloque sous ses yeux, il remet le blâme sur ceux et celles qu’il n’a jamais comsultés, sur les syndicats et qui encore? Incapable d’avouer son échec et admettre ses erreurs, il patauge en mode « c’est de leur faute »! Les libéraux ont misé gros en le nommant et en le laissant aller même quand la catastrophe s’annoncait, et bien qu’ils assument maintenant leur grossière erreur! Le désir de changement de garde des citoyens est réel et ils espèrent mieux que des matamores à des postes importants et la fin des magouilles jamais pénalisées!

  • Gérard Lévesque - Inscrit 2 février 2018 09 h 27

    Du bon et du mauvais

    Très bon éditorial, à compléter toutefois.
    Les initiatives du ministre ont apparamment eu comme effet positif que plus de gens ont un médecin de famille et que les heures d'ouverture des cliniques médicales se sont allongées, bien qu'il reste beaucoup encore à faire. On n'est pas malade que de 7h30 à 16 h...Il n'est pas normal qu'il faille engorger les urgences des hopitaux aux autres moments.La disponibilité des médecins doit suivre le besoin de soins et non l'inverse.Quant aux effets nocifs de la réforme santé,il faudrait documenter en quoi la centralisation de Barrette a contribué à la désorganisation du réseau, de façon à savoir en quoi la décentralisation d'un ministre moins autocratique serait susceptible d'améliorer la situation. Pareiie précision serait un complément utile à la réflexion pertinente de M. Dutrisac, bien que sans doute complexe à fournir.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 2 février 2018 11 h 36

      Malgré l'atmosphère du "crois ou meurs", de nombreux témoignages de cadres ont présenté le climat qui règne dans les institutions. Le ministre contrôle tout, au doigt et à l'oeil. Les administrateurs et certains services s'éloignent du milieu.