ALENA: relance ou agonie?

Le sixième cycle de négociations de l’ALENA, qui s’est conclu par un point de presse des ministres responsables lundi, à Montréal, a laissé tout le monde sur sa soif. Rien n’est acquis et Donald Trump peut ordonner la fin des échanges à tout moment. Ce qui ne serait pas une bonne nouvelle, mais ne sonnerait pas non plus la fin du monde.

Alors que la plupart des observateurs canadiens se montraient plutôt soulagés à la fin de ce dernier cycle de négociations, le représentant américain au Commerce, Robert Lighthizer, a remis les pendules à l’heure de Washington : tout est trop lent et les propositions du Canada dans le dossier litigieux des règles d’origine pour la construction des automobiles sont inacceptables.

Washington reçoit aussi comme une gifle la plainte déposée récemment par Ottawa devant l’Organisation mondiale du commerce (OMC) pour obtenir la condamnation des méthodes américaines utilisées pour contrer les importations en provenance de tous ses partenaires commerciaux, dont le Canada, mais aussi la Chine. « Nous considérons bien sûr ce dossier comme frivole », a commenté M. Lighthizer avant d’ajouter plus tard qu’il s’agissait là d’une « attaque massive contre toutes nos lois du commerce ».

Malgré cela, les négociations devraient se poursuivre et deux autres rencontres sont prévues d’ici l’été, à Mexico et à Washington. À moins, bien sûr, que le président Trump en décide autrement.


 

Ceux qui ont suivi l’évolution des relations commerciales entre les États-Unis, le Canada et plus tard le Mexique, depuis trente ans, trouveront ironique d’entendre une ministre libérale à Ottawa défendre avec autant d’acharnement un accord qui avait été rejeté par le chef libéral John Turner et son successeur, Jean Chrétien. Lors de son adoption, tous les députés libéraux fédéraux avaient voté contre cet accord qui allait faire perdre des milliers d’emplois aux travailleurs canadiens, disait-on, notamment ceux de l’automobile. En somme, le même genre de reproches qui amènent aujourd’hui le républicain Donald Trump à vouloir abolir l’ALENA négocié par un autre républicain, Ronald Reagan.

En 24 ans d’existence, l’ALENA a eu pour conséquence d’accélérer le processus d’intégration industrielle à l’échelle du continent. Une telle intégration était souhaitée par l’entreprise pour profiter des ressources du Canada, de la technologie américaine et du cheap labor mexicain face à la concurrence croissante du Japon et de l’Europe en voie de construction.

Pour le Canada, le principal avantage résidait dans un accès libéré de plusieurs obstacles au marché américain. Ce qu’avait vite compris le gouvernement du Parti québécois, contrairement aux libéraux et aux néodémocrates de l’Ontario et du fédéral, que la promiscuité historique avec la finance torontoise surprotégée et les grands syndicats protectionnistes rendait frileux.


 

Aujourd’hui, après toutes ces années, l’intégration est à ce point avancée que la menace d’un démantèlement fait frémir même les ennemis d’hier.

Pour le Canada, il ne fait aucun doute que le repli sur soi n’est pas une option, quelle que soit l’issue de la renégociation de l’ALENA. La signature d’un accord de libre-échange avec l’Europe (AECG) et bientôt avec onze pays de l’Asie-Pacifique, dont le Japon, ouvre de nouvelles voies aux exportateurs, mais ne remplacera pas l’ALENA. Si la fin de cet accord ne signifierait pas la fermeture du marché américain, elle ajouterait tout de même une foule d’obstacles financiers et réglementaires affectant l’intérêt d’investir ici au lieu des États-Unis.

Le protectionnisme dont fait preuve le gouvernement Trump incite de plus en plus d’entreprises à investir d’abord aux États-Unis. Le danger, c’est que cela devienne la norme. Même Bombardier maintient sa décision de faire l’assemblage d’une partie des avions CSeries en Alabama, malgré sa victoire devant la Commission du commerce international des États-Unis.

Pourtant, il y a bien des choses à changer pour que les bénéfices du commerce soient mieux partagés, et la renégociation actuelle doit aussi s’y attaquer, malgré la résistance du gouvernement américain. L’ALENA devait améliorer le sort des travailleurs mexicains. Ce ne fut pas le cas. Il devait favoriser la protection de l’environnement ; or, son chapitre 11 a souvent été utilisé pour poursuivre les États.

Tout en reconnaissant que, en matière de relations commerciales, des règles claires et à des mécanismes d’arbitrage neutres valent toujours mieux que la seule bonne foi des partenaires, le gouvernement Trudeau ne doit pas signer n’importe quoi.

5 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 31 janvier 2018 08 h 54

    Tout dépendra du mur

    À parier que Trump va saquer l'ALENA pour après vouloir une entente bilatérale avec le Canada (besoin de ses ressources) et il jouera le matamore avec le Mexique pour lui faire payer le mur (qu'il obtiendra sous une forme ou une autre même si largement inutile)... Pour la relation Canada/Mexique... il y a le TPP, non?

  • Pierre Raymond - Abonné 31 janvier 2018 12 h 25

    '' Leur game ''

    Je ne suis pas en mesure de soupeser les avantages et désavantages de cette entente pour chacun des pays participants mais je demeure toujours méfiant envers les U.S.A. qui, comme le '' bully '' sans gêne dans la cours d'école, n'hésite pas à bousculer gros, grands comme petits pour atteindre ses fins.

    Et si nécessaire, la classe dirigeante États-unienne n'hésite pas à renier temporairement les règles de son propre système économique (capitalisme sauvage) pour '' gagner ''. Il suffit alors d'inventer un slogan de circonstance comme '' Too big to fail '' et tout à coup, tous les coups sont permis pour '' gagner ''.

    J'ai déjà entendu quelqu'un dire que les États-uniens ont généralement l'habitude de '' jouer leur game, sur leur terrain et à leurs conditions '' ou ils ne jouent pas car il n'est aucunement question de perdre.

    • Pierre Raymond - Abonné 1 février 2018 13 h 29

      M. Bariteau, il est certain qu'un tel tableau m'aiderait grandement à mieux comprendre les enjeux dont il est question.

  • Claude Bariteau - Abonné 1 février 2018 13 h 17

    L'ALÉNA aboli, l'ALE refera surface.

    Il est difficile de ne pas voir dans l'approche américaine une approche visant à diminuer l'entrée de produits fabriqués par le Canada, qui sont de 398 milliards contre des importations entre 220-270 milliards selon les outils d'évaluation utilisés.

    Je ne connais pas l'écart entre les importations et les exportations des États-Unis envers le Mexique, mais, puisque le coût de la main-d'oeuvre est moins élevé, il doit être beaucoup plus élevé.

    S'agissant des imports-exports du Québec avec les États-Unis, qui devraient préoccuper le gouvernement du Québec, il manque un tableau d'ensemble.

    Nous savons que le Québec a tiré profit jusqu'en 2008 de l'ALÉNA. Après la hausse du dollar plombé par le pétrole de l'ouest, il y eut une baisse, puis une reprise depuis 2016 qui a fait baisser le taux de chômage et eut un effet sur les entrées de fonds du gouvernement du Québec, ce qui lui permet d'envisager de baisser les taxes et de bonifier certains services.

    Il me semble qu'un tableau d'ensemble s'impose pour que les citoyens que nous sommes puissent mieux connaître les enjeux en cours, qui sont plus que la gestion des oeux et des volailles, car ils concernent des matières premières et des produits finis en retour de biens d'importation non identifiés.

    Le Devoir devrait produire un tel bilan à l'aide d'analystes au fait de ce dossier. Actuellement, ce que nous apprenons s'apparente à un jeu politique en coulisses et à des déclarations qui l'alimente.

    Un tel bilan est important, car, l'ALÉNA aboli, l'ALÉ refera surface et pourrait être en vigueur jusqu'à la fin du mandat du gouvernement Trump. Or, l'ALÉ fut avantageux pour le Québec, ce qu'a identifié très vite Jacques Parizeau. Il est d'ailleurs revenu en politique pour cette raison.