#MoiAussi: au tour du politique

Ce n’était qu’une question de temps pour que le milieu politique soit visé par des dénonciations de harcèlement et d’inconduite sexuels. Deux politiciens du Canada anglais en ont payé le prix la semaine dernière après des révélations dans les médias ou sur les réseaux sociaux, un troisième a été démis de ses fonctions, mais après une enquête de son parti. Que faut-il en retenir ?

Mercredi soir dernier, avant même la diffusion d’un reportage du réseau CTV au sujet d’allégations d’inconduite sexuelle contre lui, le chef conservateur ontarien Patrick Brown niait avec émotion les faits reprochés. Dans les heures qui ont suivi, des membres de sa garde rapprochée démissionnaient, son caucus le rejetait, le forçant à abandonner son poste.

Le même soir, une ancienne adjointe du ministre fédéral Kent Hehr publiait sur Twitter un message faisant état de commentaires à connotation sexuelle qu’il aurait émis à l’endroit de collègues et envers elle. Le lendemain, le premier ministre Justin Trudeau acceptait sa démission « en attendant le résultat de l’enquête » confiée à un bureau d’avocats.

Encore mercredi, le chef conservateur néo-écossais Jamie Baillie démissionnait. Alerté en décembre d’allégations de harcèlement sexuel le concernant, son parti a demandé une enquête externe dont les conclusions ont convaincu son caucus de lui montrer la porte.

M. Baillie a eu l’occasion de se défendre avant que l’affaire ne devienne publique, les deux autres, non. Il ne s’agit pas de prendre ces derniers en pitié, ni de mettre en doute le sérieux des allégations des femmes qui les ont dénoncés, mais si elles l’ont fait dans les médias et sur les réseaux sociaux, c’est parce que, comme bien d’autres victimes, elles n’avaient pas d’autres voies pour le faire.

Dans une lettre récente publiée dans le Globe and Mail, Margaret Atwood disait que le mouvement #MoiAussi était symptomatique « d’un système judiciaire brisé », un système qui a longtemps mis en doute la crédibilité des femmes. Parlez-en aux victimes d’agression sexuelle ou aux familles des femmes autochtones assassinées et disparues !

Les femmes ont décidé que c’en était assez, mais où le dire ? Le système judiciaire n’est pas le seul en cause. Trop d’entreprises, d’établissements d’enseignement, d’organisations n’ont aucun mécanisme crédible pour traiter avec diligence et respect les plaintes d’intimidation, de harcèlement ou d’inconduite sexuelle contre des collègues ou des personnes en position d’autorité. Il en va de même de l’arène politique, le lieu par excellence des rapports de pouvoir inégalitaires. Le personnel souvent jeune et à statut précaire y est particulièrement vulnérable.


 

Les dénonciations et leurs retombées font craindre à certains un glissement vers une justice expéditive qui juge coupable une personne simplement parce qu’elle est accusée sur la place publique. Le dérapage est possible, mais personne ne le souhaite. La meilleure façon de l’éviter demeure la création d’espaces où les victimes ont la conviction d’être écoutées et en sécurité pour dénoncer leur harceleur ou agresseur, mais où ces derniers peuvent aussi donner leur version des faits et s’estimer jugés équitablement.

Le gouvernement Trudeau a présenté un projet de loi en novembre dernier pour inscrire dans le Code canadien du travail des dispositions pour prévenir les incidents de « harcèlement et la violence » en milieu de travail. Il prévoit des mécanismes de résolution des plaintes au sein de toutes les entreprises sous juridiction fédérale, mais aussi, et c’est une première, à la Chambre des communes et au Sénat.

Tous les types de harcèlement ou de violence sont visés, mais contrairement à la loi québécoise sur le harcèlement psychologique, C-65 ne définit malheureusement pas le harcèlement. Malgré ce défaut, ce projet est un premier pas important pour policer une partie de l’arène politique. Les partis fédéraux restent cependant à l’abri, ce que les conservateurs proposent de corriger et qui mériterait d’être examiné.

Pour l’instant, le plus heureux demeure l’absence de partisanerie entourant ce projet qui a été débattu pour une première fois lundi. Tous les partis se sont même entendus pour l’envoyer en comité dès lundi soir. Il faut maintenant souhaiter que cet esprit de coopération perdure.

6 commentaires
  • François Beaulé - Abonné 30 janvier 2018 07 h 28

    « création d’espaces » ?

    Il faut plus qu'une création d'espaces pour juger quelqu'un. Il faut une ou des personnes impartiales et capables d'exercer un jugement honnête. Cela n'est pas donné à tous, même aux gens plus intelligents que la moyenne. On sait, par exemple, que la majorité des avocats n'a pas la capacité d'être de bons juges.

    Qui sélectionnera ces arbitres qui pourraient exercer une justice parallèle au système de justice officiel ?

  • Jana Havrankova - Abonnée 30 janvier 2018 09 h 02

    Les accusations doivent suivre les allégations

    Le harcèlement de quelque nature qu’il soit est inacceptable et doit être dénoncé et puni. Les victimes doivent être écoutées.

    Toutefois, il est naïf de prétendre, comme le fait la journaliste, que « le dérapage est possible, mais personne ne le souhaite. »

    L’allégation d’inconduite sexuelle, sans définition de celle-ci, constitue une façon expéditive de se débarrasser d’un adversaire. Il n’existe pas de présomption d’innocence en politique : une fois accusé, le sort de la personne est scellé. Même si une enquête démontrait que le geste ou la parole n’avait rien de répréhensible — pour certains de ces méfaits la perception peut varier selon la sensibilité de chacun(e) — aucun parti politique de voudra se risquer à réintégrer ou à accueillir celui qui a été entaché par une allégation d'inconduite sexuelle.

    Même si c’est souvent difficile pour les victimes, les allégations devraient toutes être suivies d’accusations en bonne et due forme pour que les accusés puissent se défendre. Ce ne serait que justice fondamentale.

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 30 janvier 2018 16 h 49

      Commentaire pertinent Mme Jana Havrankova, comme toujours.

    • Marc Therrien - Abonné 30 janvier 2018 19 h 40

      Mais peut-être que la justice fondamentale n'est pas le but premier de la justicière (et du justicier dans des cas moins fréquents). Dans le rééquilibrage des rapports de pouvoirs et de forces dans le jeu politique, la dimension sexuelle devient une nouvelle donne ou source de pouvoir avec laquelle le politicien doit maintenant composer dans la gestion des risques de ses échanges et marchandages.

      Marc Therrien

    • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 31 janvier 2018 11 h 15

      Il ne faut pas seulement penser en termes d'accusation (pénales et criminelles), la notion civile de faute existant aussi. Le droit civil aiderait davantage si l'on s'en servait plus, la preuve d'une faute s'y faisant seulement par prépondérance. De plus, la Cour du Québec division des petites créances a maintenant juridiction jusqu'à 15,000$. Les organisations d'aide aux victimes d'actes sexuels aideraient la plaignante à monter son dossier.
      Aussi important: la protection des victimes contre la vindicte des conjoints, agresseurs, employeurs, institutions de crédit, enseignants, autrement dit de toute personne en situation de pouvoir ou d'autorité. Condamnations à de lourds dommages compensatoires et exemplaires, plaintes pénales etc...
      Il faut que le harcèlement devienne une affaire d'État.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 30 janvier 2018 16 h 06

    La chronique de Christian Rioux est à relire à ce sujet :


    http://www.ledevoir.com/international/europe/51864

    Je me demande pourquoi les nombreux commentaires ont été effacés à la suite de cette chronique de M. Rioux. Censure ?