Brésil: avec Lula, sinon sans

Corruption généralisée, justice politisée : le Brésil est en panne sèche de crédibilité démocratique, ce dont le feuilleton autour de Lula est révélateur. Pour en finir avec les « vieilles élites » qu’il combat, ou ne pas finir comme elles, le Parti des travailleurs (PT) aurait besoin de se renouveler. La crise de croissance de sa démocratie expose le Brésil à une montée populiste.

 

Les pays sont plus grands que leurs dirigeants, écrit dans El Pais le chroniqueur Juan Arias, observateur appliqué de la scène politique brésilienne. Plus riches, humainement et culturellement. Partant, il ne faut pas perdre de vue que c’est en dépit de l’impéritie de leurs politiciens que les Brésiliens vont de l’avant, donnent une éducation à leurs enfants, continuent malgré tout de grandir socialement et collectivement.

 

Vrai que, dans le monde, ils sont loin d’être les seuls à souffrir de classes politiques inadéquates. Il reste qu’il n’y a guère à l’heure actuelle de chantier démocratique plus dysfonctionnel que celui du Brésil, où se conjugue une récession économique aussi grave que longue à un inqualifiable gâchis politique.

 

Une nouvelle page a été écrite mercredi dernier avec la condamnation en appel de l’ex-président Luiz Inacio Lula da Silva à douze ans de prison pour « corruption passive » et « blanchiment d’argent » dans une affaire de pot-de-vin immobilier reliée au gigantesque scandale Petrobras, la pétrolière d’État dont les coffres ont été pillés par des policiens de tous bords.

 

Ce n’est évidemment pas la fin de l’histoire. D’autres épisodes s’ajouteront à ce feuilleton invraisemblable d’ici la présidentielle d’octobre prochain : le « père des pauvres » a des recours, ce qui fait que sa condamnation ne l’empêchera pas nécessairement de se représenter à la présidence. À peine était-il condamné, d’ailleurs, qu’il se lançait en campagne. Jeudi, le PT confirmait contre vents et marées son intention d’en faire son candidat présidentiel.

 

La gauche a motif à enrager. Dans l’ordre actuel des choses, ses supporters ont de bonnes raisons de douter de sa culpabilité — ou du moins de la relativiser. Après le « coup d’État » qui a débouché sur la destitution de la présidente Dilma Rousseff en août 2016, il est difficile de ne pas voir dans les accusations portées contre Lula la poursuite de la vendetta menée par les élites conservatrices pour déboulonner la gauche, reprendre le monopole du pouvoir et défaire les progrès sociaux des années 2000.

 

Le fait est que les Brésiliens y verraient sans doute plus clair et auraient davantage confiance en leurs institutions si, en plus, la justice ne donnait pas tant l’impression d’être partiale et politisée.

 

À gauche, plusieurs pensent que le juge anticorruption Sérgio Moro, cerveau de l’opération « Lava Jato » (« lavage express ») qui a levé le voile à partir de 2014 sur la corruption généralisée de la classe politique, s’acharne sur Lula — pendant que traînent en longueur les procédures impliquant des dizaines de députés et de sénateurs de droite, pourtant sous le coup d’accusations criminelles. En fait, les partis traditionnels n’ont pas été entièrement épargnés par les enquêtes du juge Moro. Mais il est louche en effet que Lula, homme de gauche et grand favori de la prochaine présidentielle, soit maintenant condamné en appel, alors que, par comparaison suspecte, le très impopulaire Michel Temer, sur lequel pleuvent les soupçons de corruption et d’obstruction de justice, tient toujours la présidence — non sans l’indécente collusion du Congrès.

 

Tout cela pour dire que le procès de Lula, comme l’ensemble du débat anticorruption qui agite le Brésil, se trouve à devenir moins judiciaire que politique. Pente dangereuse dans la mesure où la politisation de ces enjeux contrecarre le développement d’institutions indépendantes et l’idée de progrès démocratique.

 

On peut en dire autant de ce qui se passe au Venezuela, où le président Nicolas Maduro a décidé de précipiter l’élection présidentielle pour couper l’herbe sous le pied à une opposition déjà divisée. Où la Cour suprême en rajoute en bloquant la participation aux élections de la coalition de l’opposition réunie sous la Table de l’Unité démocratique (MUD). Ladite gauche au Venezuela comme la droite au Brésil se livrent à une tentative grossière de détournement des processus électoraux et démocratiques.

 

Sous la présidence de Lula, le PT a mené une lutte titanesque contre la pauvreté et les inégalités. Que la gauche voit en lui un sauveur est compréhensible. Que cependant elle n’ait encore pour seule figure de rédemption que ce vieux routier de 72 ans a quand même quelque chose de désolant. C’est signe de problème de renouvellement.

 

La jeune démocratie brésilienne se trouve dans un cul-de-sac qui présente le risque d’une montée de la droite radicale et populiste — comme ailleurs. Ce risque porte un nom : le député et ex-militaire Jair Bolsonaro, partisan du coup d’État militaire de 1964, adorateur de Pinochet et de Trump, allié de l’influente droite évangélique. Et deuxième dans les sondages. Dans le ciel politique national, il est le piège dans lequel il faut avoir peur de voir le Brésil tomber.

  • Gilles Bonin - Abonné 29 janvier 2018 08 h 11

    Peuple fondamentalement religieux,

    les brésiliens sontmalheureusement particulièrement gangrené par le mouvement évangélique. C'est dangereux en effet car ce mouvement de par le monde (et notamment aux USA) cache une mouement politique confinant cu crypto-fascisme,

    • Pierre Robineault - Abonné 29 janvier 2018 10 h 24

      En effet, et de plus en plus au Chili où on les a vus à l'oeuvre lors de la récente visite du pape François. Et mon petit doigt, mais lui seulement, me dit que l'Argentine n'est pas non plus à l'abri.
      J'imagine de plus qu'un certain et incertain dieu pour d'autres se prépare à "tout arranger ça", du moins si me puis me fier à la récente déclaration de Erdogan qui se disait comme suit: "Et grâce à Dieu, nous allons pouvoir anéantir ces mécréants Kurdes vivant tros près de notre frontière".

  • Marie-Pier Rioux - Abonnée 31 janvier 2018 18 h 37

    Lula n'est pas un saint

    Il est vrai que le Brésil est un pays de vieilles élites, mais la gauche-caviar a eu son moment de prouver qu'elle ne faisait pas partie de cette danse. Toutefois, ladite gauche de Lula a acheté l'opposition avec d'immenses échanges de faveur. La BNDES (Banque brésilienne de développement) ET la Petrobras sont des preuves de ravage liées aux échanges de faveur. Ses programmes sociaux sont devenus caducs pendant son deuxième mandat et conséquemment avec le gouvernement de Dilma. Plus de 50 milliards de reais ont été investis pour le PAC (programme d'accélération de l'accroissement du pays) et tout, ou presque, a été abandonné ou mal construit. Où est ce messie brésilien dont vous parlez ? Où est le gouvernement pour le peuple ? Au Brésil, il n'y a pas de gauche ou de droite, il y l'argent.

    Hubi Miguel (québecois d'adoption)