Le perroquet canadien

Le sommet de Vancouver sur la Corée du Nord a accouché des prévisibles vues de l’esprit sur la nécessité de dénucléariser la péninsule coréenne et de faire appliquer contre Pyongyang les sanctions internationales de la façon la plus rigoureuse possible.

Il faut se demander quel intérêt diplomatique avait le Canada, qui co-organisait ce sommet avec les États-Unis, à s’associer à un exercice aussi vain. Un exercice non seulement inutile, mais aussi contre-productif, en l’absence de la Russie, d’une part, mais surtout de la Chine, sans laquelle il est à peu près impossible d’envisager que les pressions exercées sur la Corée du Nord puissent être efficaces. Pékin ne s’est d’ailleurs pas privé de critiquer ledit sommet, estimant avec raison que celui-ci n’avait « ni légitimité ni représentativité ». Qu’ensuite Washington ait continué de jongler à Vancouver avec l’idée d’un blocus naval en mer du Japon pour couper les approvisionnements de la Corée du Nord, ce que Pékin et Moscou interpréteraient forcément comme une atteinte à leur liberté de mouvement, rend difficile de ne pas conclure que ce sommet est loin d’avoir contribué à renforcer la cohésion internationale face à Pyongyang.

Le fait est que ce sommet était d’autant plus mal venu qu’il a eu lieu au moment où se dessine un rare moment d’apaisement entre les deux Corées — un apaisement avec lequel l’approche belliqueuse des États-Unis a bien peu à voir. C’est ainsi qu’en début d’année, Kim Jong-un et le président sud-coréen Moon Jae-in annonçaient la reprise du dialogue intercoréen, le premier en deux ans. Et que ce délicat dialogue est le projet d’une collaboration exceptionnelle entre les deux pays en vue des Jeux olympiques d’hiver, qui ont lieu le mois prochain en Corée du Sud. Ouverture moins anodine qu’il n’y paraît, dans le contexte actuel.

La prudence la plus élémentaire commande de se méfier des calculs qui sous-tendent la décision de Kim Jong-un de saisir la main tendue par le président sud-coréen. La diplomatie sportive a ses limites, comme du reste la stratégie du bâton et de l’endiguement appliquée par Washington. Il est tout aussi imprudent de ne pas profiter de ce climat de rapprochement pour tenter de créer les conditions d’une sortie de crise, partant du principe qu’il est absurde d’attendre en prérequis de la Corée du Nord qu’elle renonce à l’arme nucléaire. Bluff ou non, il est inquiétant de lire cette semaine que le bruit court à Washington que l’armée américaine se prépare « très sérieusement » à faire la guerre à Pyongyang.

C’est avant tout à l’éclaircie intercoréenne que la diplomatie canadienne devrait consacrer ses efforts. Elle a perdu son temps, voire s’est prêtée à un jeu dangereux, en se faisant à Vancouver le perroquet des positions américaines.

7 commentaires
  • Pierre Deschênes - Abonné 18 janvier 2018 06 h 35

    Objectifs mystérieux

    Il est en effet permis de s’interroger sur les objectifs poursuivis par le gouvernement canadien en co-présidant ce sommet. Un observateur extérieur y dénoterait une absence de compréhension de la géopolitique internationale doublée d’un asservissement vis-à-vis de la politique étrangère américaine dominante.

  • Gilbert Troutet - Abonné 18 janvier 2018 07 h 13

    Le Canada a perdu des plumes

    Comme le souligne M. Taillefer, le Canada se contente de suivre comme un caniche le grand loup qui aboie de l'autre côté de la frontière. Surtout ne pas déplaire à Donald Trump dont on craint les humeurs.

    Il serait temps de « foutre la paix », c'est le cas de le dire, à la Corée du Nord comme à la Corée du Sud, qui sont parfaitement capables de s'entendre sans qu'on vienne leur dire quoi faire. Mais les États-Unis, c'est connu, ont besoin d'un « état de guerre permanent », sans quoi leur industrie militaire tournerait à vide.

    Plutôt que de convoquer un sommet dans l'ombre des États-Unis, le Canada pourrait exiger que cessent les manoeuvres militaires américaines au large de la Corée du Nord, ce serait un bon début pour engager de vraies négociations.

  • Gilles Théberge - Abonné 18 janvier 2018 08 h 59

    Le président Trump ne peut que faire la guerre, à Pyongyamg et à Téhéran.

    C’est la seule « arme » qui lui restera bientôt, pour se maintenir au pouvoir.

    Pauvres de nous...!

  • Pierre Fortin - Abonné 18 janvier 2018 09 h 57

    Courageux éditorial Monsieur Taillefer


    Souhaitons qu'il contribuera à délier les langues de vos collègues et mener ce gouvernement à déclarer ouvertement les fondements de sa politique internationale.

    N'est-ce pas grâce à sa politique de maintient de la paix que, depuis Lester B. Pearson, s'est forgée la réputation internationale du Canada ? Qu'il semble loin ce temps béni qui valait aux diplomates canadiens un accueil bienveillant partout sur la planète.

    Justin Trudeau a-t-il rejeté la politique autonomiste de son père qui a su affirmer l'indépendance canadienne en reconnaissant la Chine communiste de Mao Zedong ou en entretenant des contacts diplomatiques avec Fidel Castro malgré la volonté des USA ?

    Il est incohérent aujourd'hui que le Canada soit membre à part entière de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, qu'il ait adhéré à l'acte final d'Helsinki de 1975 et qu'il envoie des hommes et des armes en Ukraine (et permette à des intérêts particuliers de le faire), ne contribuant ainsi qu'à entretenir un conflit inutile qui a déjà fait des dizaines de milliers de morts et ruiné le pays.

    Le sommet de Vancouver ne mène à rien s'il ne permet pas de traiter de la source du problème qui a conduit la Coré du Nord à développer son arsenal pour opposer à la menace US la seule arme de dissuasion conséquente. Aucune sanction supplémentaire ne procurera de détente dans la péninsule coréenne. Ce n'est que depuis 65 ans que le peuple coréen millénaire a été séparé par le conflit de 1950 et toutes les tentatives de réconciliation ont échoué par l'entremise d'agents extérieurs. Pourquoi ?

    Il est grand temps de questionner la diplomatie canadienne et son indépendance à l'égard de notre hégémonique voisin. Si le Canada désire retrouver un siège au Conseil de sécurité de l'ONU, il lui faut d'abord affirmer sa neutralité perdue par sa participation militaire dans les différents conflits de la planète. Et ça, ça ne se fait pas par des selfies.

  • Claude Gélinas - Abonné 18 janvier 2018 10 h 09

    Flagornerie canadienne !

    Organisée une telle rencontre sans la présence de la Chine et de la Russie constituait à l'avance un exercice futile.

    Se pourrait-il que cette démarche vouée à l'échec avait comme objectif ultime d'amadouer le voisin américain afin de le rendre plus raisonnable à la table de négociation pour le renouvellement de l'Aléna.

    De surcroît, le moment était mal choisi alors que les deux Corées se sont entendus pour présenter des équipes communes aux Jeux Olympiques.