Les deux solitudes du NPD

Nombre de militants québécois du Nouveau Parti démocratique tremblent à l’idée que Jagmeet Singh, un sikh pratiquant qui s’affiche ostensiblement comme tel, puisse devenir chef du parti. Ils craignent que sa foi, inspirant certaines de ses prises de position, n’anéantisse ses chances auprès des électeurs québécois qui chérissent la laïcité. Chez les néodémocrates du reste du Canada, ces inquiétudes sont perçues comme une manifestation d’intolérance, voire de racisme.

Après le retrait du candidat Peter Julian, Jagmeet Singh est un des deux favoris avec Charlie Angus dans la course à la chefferie du NPD. Député à Queen’s Park, M. Singh jouit d’une popularité certaine dans la grande région de Toronto, où il représente la classe urbaine dite branchée. Avec ses forts appuis en Ontario, de même qu’en Colombie-Britannique, le candidat a le vent dans les voiles. Et il possède un avantage indéniable sur Charlie Angus : il parle un excellent français.

 

Aux yeux de plusieurs militants néodémocrates au Québec, les électeurs québécois hésiteront à appuyer un chef qui affiche de façon ostensible sa foi en arborant un turban, un chef dont les prises de position seraient dictées par sa religion.

 

À titre de député ontarien, Jagmeet Singh a présenté un projet de loi pour dispenser les sikhs coiffés d’un turban de l’obligation de porter un casque en moto. En outre, l’élu, au grand dam de ses collègues néodémocrates, a émis des réserves sur le contenu du nouveau cours d’éducation sexuelle que contestent des communautés religieuses en Ontario.

 

Le Manitoba et la Colombie-Britannique permettent déjà aux sikhs enturbannés de circuler en moto sans casque. Nul besoin d’un sondage pour savoir qu’au Québec une telle exemption serait mal reçue ; aucun parlementaire à l’Assemblée nationale n’a d’ailleurs évoqué l’octroi d’un tel accommodement religieux.

 

S’il est élu et qu’il visite des chantiers au Québec, Jagmeet Singh aura sans doute maille à partir avec la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST). En février dernier, l’entrepreneur général Pomerleau a reçu un avertissement de la CNESST pour avoir laissé le ministre de la Défense, le sikh Harjit Sajjan, se promener sans casque sur le chantier du manège militaire à Québec.

 

De même, Jagmeet Singh ne peut pas franchir les portes du parlement de Québec à moins de laisser son kirpan au vestiaire. En 2011, invoquant des motifs de sécurité, l’Assemblée nationale avait interdit l’accès au parlement à des sikhs, qui devaient présenter un mémoire relatif au projet de loi 94 sur les accommodements raisonnables, et qui avaient refusé de se départir de leur poignard cérémonial. Le Québec fait bande à part : la Chambre des communes, et d’autres législatures au pays, accueillent les élus et visiteurs munis d’un kirpan. Son port est d’ailleurs autorisé dans les ambassades depuis 2014.

 

Les néodémocrates québécois, au premier chef les députés qui ont perdu leur siège, gardent un souvenir amer de la sortie de Thomas Mulcair, qui en campagne électorale a défendu le droit d’une femme de porter le niqab lors de sa cérémonie de citoyenneté.

 

D’une manière générale, les Québécois, qui, pendant des siècles de survivance, ont connu le joug de l’Église catholique, voient d’un mauvais oeil ce qu’ils peuvent percevoir comme un retour de la religion dans les affaires de la cité. Ils sont « réticents » à l’égard de l’intrusion de la foi religieuse en politique, indique une source néodémocrate citée par Le Devoir, qu’il s’agisse d’un sikh ou d’un évangéliste créationniste.

 

En témoignent les tiraillements au sein du NPD, les Québécois ne sont pas sur la même page que les Canadiens en matière de laïcité, une notion d’ailleurs intraduisible en anglais.

 

À cet égard, les aspirations d’une majorité de Québécois sont contrecarrées par la Charte canadienne des droits, dont le préambule énonce la « primauté de Dieu », ou du moins par l’interprétation que l’on en donne. Elles le sont également par le gouvernement Couillard, qui dans sa volonté de « recanadianiser » les Québécois rejette la laïcité.

 

Il ne s’agit pas de racisme : race n’est pas religion. Et nous pouvons avancer qu’il ne s’agit pas non plus d’intolérance, mais bien d’une aspiration légitime de distinguer religion et politique. Au pays, comme au sein du NPD, il existe à ce sujet deux solitudes. Dont l’une est plus seule que l’autre.

  • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 13 juillet 2017 00 h 44

    La «primauté de dieu» et le doute raisonnable de son existence...


    À cet égard, les aspirations d’une majorité de Québécois sont contrecarrées par la Charte canadienne des droits, dont le préambule énonce la «primauté de Dieu», ou du moins par l’interprétation que l’on en donne. Elles le sont également par le gouvernement Couillard, qui dans sa volonté de «recanadianiser» les Québécois rejette la laïcité. (R. Dutrisac)

    Je comprends mal qu'une telle affirmation, soit «la primauté de dieu», forme le préambule de la Charte canadienne quand l'existence de dieu n'a jamais été prouvé juridiquement.

    Pourquoi n'a-t-on jamais mis en question ce qui reste à prouver à savoir l'existence d'un ou des dieux? C'est un non sens que de baser toute une Charte ce qui peut-être n'existe pas!

    Quant à M. Couillard, difficile de comprendre son rejet de la laïcité quand il a déjà affirmé en campagne électorale qu'il n'était «pas croyant»!

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 13 juillet 2017 11 h 34

      La «primauté de Dieu», c’est un terme creux qui ne veut rien dire. Les travaux scientifiques montrent que Dieu c’est la Nature, et non pas un androïde supérieur surveillant les humains pour les récompenser ou les punir selon leur comportement. Il apparait tous les jours que ce fameux Dieu n’intervient jamais dans le cours des choses. C’est la Nature qui s’exprime, avec son lot d’évènements prévisibles ou fortuits.

    • René Pigeon - Abonné 13 juillet 2017 12 h 07

      Je crois que les Québécois auront la sagesse de retirer le crucifix de l'Assemblée nationale (et de la confier aux responsables du patrimoine politique) avant que les Canadiens ne conviennent de retirer la profession de foi en la "primauté de Dieu".

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 14 juillet 2017 00 h 48

      M. Saint-Armaud.
      La primauté de Dieu est sans doute un «terme creux qui ne veut rien dire» mais elle a d'énorme percussion sur tout le tissus social.

      Ce qui est un non-sens dans cette Charte canadienne c'est que le droit des athées, des incrédules, des indifférents et des agnostiques reste une quantité négligeable par rapport aux sectes et aux religions.

      Comme si le droit à l'athéisme ne comptait pas, comme si les religions et les croyances peuvent astreindre la société civile à se conformer à leurs pratiques rituelles (exemple: abattage rituel des bêtes ne figurant pas sur les étiquettes) au nom de ce préambule concernant la primauté d'un dieu qui n'existe peut-être pas!
      http://www.liberation.fr/politiques/2017/04/03/l-a

    • Jean-Marc Simard - Abonné 14 juillet 2017 12 h 43

      Ce n'est pas en essayant de tuer Dieu que vous réussirez à l'abolir de la tête des humains...Je préfère encore croire en l'existence d'un Être supérieur plutôt que de me prosterner devant certains humains qui se prennent pour Lui et qui force le culte de leur propre personnalité... Quant à son existence, est aveugle qui ne peut voir que derrière tout ce qui existe il y a un Esprit supérieur...À ceux qui croient que tout que tout arrive par hasard, je demanderai si c'est leur hasard qui guide leur propre choix de vie ou leur intelligence ou esprit. Si c'est leur esprit, alors pourquoi il n'en serait pas ainsi pour la nature et l'univers...Enfin si la promotion de la laïcité entrouve la porte au culte de l'athéisme comme nouvelle religion, alors là je débarque. Car ce culte ne pourra que favoriser l'instauration d'une religion de la non-religion...Tous les régimes qui ont voulu abolir les croyances au divin, incluant les régimes communistes de l'ancienne union soviétique se sont heurtés à un mur...C'est dans la nature de l'Humain de croire en une divinité...Les problèmes ne surviennent pas à cause de ce besoin viscéral de l'humain de croire en une divinité, mais parce que plusieurs croient détenir la vérité sur la nature de cet Être Divin, et se fabriquent une fausse croyance sur ce que cet Être est en réalité, cessant alors toute recherche personnelle pour le découvrir...Ce phénomène de gel de ses croyances s'applique aussi à tout ceux qui pratiquent la science en définissant des théories qui sont présentées comme fermes et définitives...Essayez de faire changer d'idée à un adepte de la théorie de l'évolution de Darwin ou à un adeptre de la théorie du multivers, ou à toute autre visions de théoriciens...Vous allez tout autant frapper un noeud...Personnellement je crois en un Être Divin, puisque rien ne se fait à partir de rien...Mais je ne sais QUI il est...Alors, faites comme moi...Continuez de LE chercher au lieu d'affirmer n'importe quoi...

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 14 juillet 2017 19 h 11

      « dont le préambule énonce la « primauté de Dieu », » (Robert Dutrisac, Le Devoir)

      Possible, mais, de sa lecture, le texte retient l’expression « suprématie de Dieu » et de « primauté du droit » (A).

      De cette expression, une ou deux questions :

      A Qu’entend-on par « suprématie » et par « Dieu » ?

      B En dehors des juristes (du Législateur), qui a participé à son inspiration-rédaction ?

      Primauté ou suprématie de …

      … D’ieu ? - 14 juillet 2017 -

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 15 juillet 2017 05 h 59

      A : http://laws-lois.justice.gc.ca/fra/const/page-15.h :

      « Attendu que le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu et la primauté du droit » (Charte Canadienne des Droits et Libertés, Partie 1, Attendu que)

  • Nadia Alexan - Abonnée 13 juillet 2017 00 h 51

    La religion relève de la sphère privée.

    Vous avez raison, Monsieur Dutrisac, d'invoquer les deux solitudes en matière de la primauté de la religion. Les Québécois ne sont pas les seuls à embrasser la laïcité. Les pays les plus avancés et les plus progressistes du monde, tels que les pays scandinaves, sont des sociétés laïques, où il y'a une division très stricte entre l'Église et l'État et où 77% de citoyens n'appartiennent à aucune religion.
    La religion relève de la foi privée et personnelle. Il faut respecter la neutralité de la place publique par ne pas imposer sa religion sur les autres. On n'a pas besoin d'étaler sa religion en public et surtout pas dans la formulation de la politique telle que les cours de sexualité enseigner dans les écoles publiques. Est-ce que les intégristes préfèrent que leurs enfants apprennent la sexualité dans la rue ou par le biais de la pornographie sur internet? Un peu de cohérence, s'il vous plait!

  • René Bourgouin - Inscrit 13 juillet 2017 05 h 50

    La solitude du NPD

    Il fut une époque où la gauche s'occupait des ouvriers et de répartition de la richesse plutôt que de la faune urbaine branchée et ses fantaisies...

    La seule solitude dans tout cela sera celle du NPD, qui séchera les banquettes de la deuxième opposition comme à son habitude. Les libéraux et les conservateurs peuvent dormir tranquille: aucune menace à leur hégémonie en vue.

    Quand tu veux gagner, tu te choisis un chef dans lequel beaucoup de gens peuvent se reconnaître... M. Singh a beau avoir toutes les qualités du monde, il ne ressemble pas au Canadien moyen dans son mode de vie et ses valeurs. Ce n'est pas une question de racisme: un chef conservateur ouvertement associé aux chrétiens évangéliques et leurs valeurs aurait les mêmes problèmes... et la gauche le dénoncerait sur tous les toits. Les fondamentalistes religieux sont bienvenus au sein de la gauche... sauf s'ils sont chrétiens.

  • Jean Lapointe - Abonné 13 juillet 2017 07 h 35

    C'est aussi parce que nous préférons la laïcité.

    «...les Québécois, qui, pendant des siècles de survivance, ont connu le joug de l’Église catholique, voient d’un mauvais oeil ce qu’ils peuvent percevoir comme un retour de la religion dans les affaires de la cité.» (Robert Dutrisac)

    A mon avis, si les Québécois voient d'un mauvais oeil ce qu'ils peuvent percevoir comme un retour de la religion dans les affaires de la cité, c'est possible que ce soit à cause de leur passé, mais c'est aussi et surtout parce que bon nombre d'entre eux sont d'avis que la meilleure façon de favoriser la neutralité de l'État en matière de religion c'est d'en assurer la laîcité. C'est un choix réfléchi et conscient qu' ils font.

    Ils ne font pas que réagir à ce qu'il s'est passé dans le passé, ils ont fait aussi l'effort de chercher une façon de construire un meilleur avenir.

    Ce n'est pas qu'une simple question de psychologie, comme semble le laisser entendre monsieur Dutrisac, c'est aussi, et surtout je pense, parce qu' ils ont pris la peine de se demander ce qui pourrait être fait de mieux pour améliorer les relations entre les gens de différentes religions au sein d'une société à l'époque moderne.

    C'est que les Québécois et les Québécoises ils et elles en ont l'habitude de réfléchir à leur avenir, étant donné la situation politique dans laquelle ils se trouvent.

    Nous nous trouvons dans une drôle de situation au sein du Canada, mais s' il y a au moins un avantage au fait que nous sommes un peu pas mal mal pris, c'est que ça nous a portés à réfléchir peut-être plus que d'autres.

    Et il nous appartient donc de défendre notre point de vue à l'encontre de ceux et de celles qui ont tendance à nous accuser de toutes sortes de travers comme si nous étions des êtres inférieurs. Et il y en a même parmi nous de ces gens-là.

    Soyons vigilants et défendons nos idées.

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 13 juillet 2017 07 h 40

    Bien exprimé

    C'est clair. Et j'ai bien hâte de voir la suite.