Des immigrants incapables d’exercer leur profession

C’est la croix et la bannière pour les immigrants qui tentent d’obtenir la reconnaissance de leurs compétences en vue d’exercer une profession régie par un ordre professionnel. Un grand nombre d’entre eux abandonnent leur profession pour occuper un emploi pour lequel ils sont surqualifiés.

Il y a un mois, le premier ministre Philippe Couillard annonçait qu’il était maintenant prioritaire d’accélérer l’étude du projet de loi 98 concernant l’admission aux professions. Certains ont vu dans cet intérêt soudain une manoeuvre pour repousser aux calendes grecques l’étude du projet de loi 62 sur la neutralité religieuse de l’État puisque ce sont la même ministre, Stéphanie Vallée, à la Justice, et la même commission parlementaire qui en sont saisies. Il y a du vrai là-dedans.

 

Quoi qu’il en soit, avec le projet de loi 98, le gouvernement Couillard cherche à remédier, en partie, à une situation embarrassante, voire révoltante, qui entache l’ensemble du régime d’immigration au Québec.

 

Le Québec sélectionne 70 % de ses immigrants en exigeant diplômes et compétences tandis que nombre de ces nouveaux arrivants peinent à dénicher un emploi pour lequel ils sont formés. Le problème est particulièrement criant chez les immigrants dont la profession est réglementée par un ordre professionnel.

 

Chaque année, le Québec recrute environ 4500 de ces médecins, infirmières, ingénieurs, comptables ou autres. De ce nombre, quelque 2600 candidats n’obtiennent des ordres qu’une reconnaissance partielle. Ils doivent suivre une formation complémentaire ou un stage, ou les deux, avant de se voir remettre leur permis d’exercice. Or, comme le rapportait Le Devoir jeudi, le Commissaire aux plaintes de l’Office des professions estime que chaque année la moitié d’entre eux renoncent à exercer leur profession au Québec.

 

En vertu du projet de loi 98, le Commissaire aux plaintes deviendrait un Commissaire à l’admission aux professions. Son mandat ne se limiterait plus à l’examen des procédures de reconnaissance des compétences au sein des ordres, mais s’étendrait à l’ensemble des étapes menant à l’admission aux professions. Il se pencherait sur la nature des formations exigées et les délais qui les affectent ainsi que sur l’accès aux stages.

 

En commission parlementaire, les ordres, à commencer par le Conseil interprofessionnel du Québec (CIQ), qui les représente, ont rejeté la faute sur les établissements d’enseignement et sur le réseau de la santé. Jaloux de leur indépendance, ils se sont opposés à cette nouvelle « superstructure ». Ils ne font qu’appliquer des règlements approuvés par l’Office et le Conseil des ministres, ont-ils avancé.

 

Le Commissaire aux plaintes, Me André Gariépy, n’est pas d’accord. Selon lui, les mécanismes de reconnaissance des compétences des personnes dont le parcours est atypique sont confus et complexes. Il critique les ordres qui prescrivent des examens sans même avoir évalué le dossier des candidats et qui imposent des conditions tatillonnes. Les ordres ont trop souvent le « réflexe de considérer ce qui est différent comme étant moins pertinent et ayant moins de valeur » quand ils ne font pas carrément preuve de discrimination, juge le commissaire.

 

Cégeps et universités sont également à blâmer. Les délais pour obtenir des formations d’appoint sont souvent déraisonnables. Elles sont parfois trop longues et redondantes, le candidat ayant déjà suivi une formation équivalente. En ce qui a trait aux stages, les restrictions budgétaires en réduisent l’accès.

 

À cela s’ajoute le fait que, dans bien des cas, la profession est contingentée, c’est-à-dire qu’il y a suffisamment de candidats au Québec pour occuper les postes à pourvoir.

 

Les difficultés qu’éprouvent les professionnels immigrants sont connues depuis longtemps. La commission Bouchard-Taylor en faisait mention en 2008. L’année suivante, le rapport Chicha sur le « mirage de l’égalité » les documentait. La création d’un poste de Commissaire à l’admission des professions est sans doute un pas dans la bonne direction. Mais le gouvernement Couillard ne doit pas attendre ses recommandations pour financer convenablement les formations et les stages. Le ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion (MIDI) doit aussi cesser de sélectionner des candidats dont l’avenir professionnel est bouché ou, à tout le moins, leur dire la vérité sur la possibilité d’exercer leur profession. Il en va de la réputation internationale du Québec. Mais c’est surtout un devoir envers tous ces immigrants condamnés à connaître une amère désillusion.

  • Julie Grimard - Abonnée 18 mars 2017 08 h 12

    nos besoins?

    Est-ce que de hausser le nombre de professionnels par l'immigration représente notre besoin? Pas certaine. Il y a certes des domaines en grand besoin de main-d'oeuvre qualifiée comme les infirmiers et infirmières. Mais on a aussi besoin de main-d'eouvre non professionnelle pour différents types d'emploi, entre autre en usine.Ce serait bien d'identifier nos besoins et de prioriser des candidats à l'immigration en ce sens.

    • Cyril Dionne - Abonné 18 mars 2017 18 h 29

      Hausser le nombre de professionnels dans des professions qui sont déjà saturées, diantre, ce n’est pas brillant. Hausser le nombre d’immigrants non qualifié pour des emplois dans les usines qui sont en train de fermer ou de se convertir à la haute technologie, ce n’est pas brillant. La robotique, combinée avec l’intelligence artificielle, élimine des emplois à tous les jours dans ce milieu.

      En parlant de reconnaissance des diplômes sans formation supplémentaire ou de stage, ce n’est pas brillant. Les diplômes maghrébins ou des autres pays en voie de développement, désolé, mais ils ne sont pas équivalents à ceux d’ici ou des écoles occidentales reconnues. Ce n’est pas pour rien que les résultas de PISA confirment à tous les trois ans que les écoles secondaires de ces pays sont les pires au monde. En plus, tous savent que la corruption est synonyme de gouvernement et on peut très bien s’acheter un diplôme, quel que soit la profession. Donc, lorsque vous faites une demande d’immigration, vous serez porté en haut de la ligne justement à cause de ces formations, qu’elles soient légitimes ou non.

      Personne n’est contre la vertu mais en même temps, est-ce que vous voudriez faire affaire avec un médecin, un ingénieur ou un autre professionnel qui ne sont pas formés au même niveau que les autres selon les ordres professionnels? Posez la question, c’est y répondre. Évidemment, on marche sur les œufs de la rectitude politique lorsqu’on est confronté à une telle situation par crainte de se faire traiter de xénophobe ou même pire, de raciste.

    • Luc André Quenneville - Abonné 19 mars 2017 07 h 12

      oh mon dieu... nous ne partageons définitivement pas la même grille d'analyse. Cela frise la discrimination .... et je vous laisse deviner laquelle. Nous sommes une vieille population et il faudrait un peu plus loin que le calendrier pour voir qu'un jour - pas si loin - les conditions vont chnager et que de bloquer des emplois pour des raison de protection corporatiste... ça ne mène à rien.

  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 18 mars 2017 09 h 11

    Zoom sur Saïd, Camelot/L'Itinéraire/Métro Montmorency !

    Merci pour ce pertinent reportage , M. Robert Dutrisac !

    Et , pour corroborer vos percutants propos ,

    lire ´ L'Itinéraire ´ ( 01/03/17 )

    " Avec l'espoir d'une vie meilleure, Saïd a décidé d'immigrer au Canada
    il y a 30 ans. Dans son pays , la Syrie, il est ingénieur mécanique . . . "

  • Guy O'Bomsawin - Abonné 18 mars 2017 09 h 32

    Les valeurs

    Qu'on nous condamne ou non pour avoir fut-ce un début de pensée au sujet de nos valeurs, c'est dans bien des cas en raison d'un conflit entre notre culture et celle des étrangers - on ne devient généralement pas Québécois avant 2 générations sinon 3 - que moult immigrés ne puissent être admis par nos ordres professionnels. Comme le problème existe en ce qui touche les métiers, il ne peut être que criant en matière notamment de soins de santé, comme de constructions complexes ou de recherche. Il n'y a pas que du savoir dont on doive tenir compte, mais d'une éthique correspondant avant tout à la nôtre. Or, à ce titre, et quoi qu'on en pense, nos valeurs profondes ont toujours cours, même s’il est courant de constater qu’elles sont effacées par la cupidité. Il est par ailleurs légitime et nécessaire, parallèlement à l’exercice de reconnaissance des compétences, de préserver une laïcité que nous avons durement gagnée, le bon sens devant primer sur n’importe quelle Cour suprême assujettie aux politiques.

  • René Tinawi - Abonné 18 mars 2017 09 h 55

    Oui, mais!

    M. Dutrisac, le dernier paragraphe de votre papier est clair et fort important.

    J'aurais ajouté, certains immigrants sont peu convaincus de la pertinence ou de l'exercice de leur profession au Québec. Par conséquent, ils n'ont pas la 'passion' ou la motivation nécessaire pour faire les équivalences.

    Par contre, les immigrants qui réussissent (ingénieurs, médecins, pharmaciens, etc.) exercent très bien leur profession.

  • Jean Beaudin - Inscrit 18 mars 2017 17 h 21

    Simplisme

    Dans mon domaine (géologie) les solutions simples n'existent pas. Les "diplomés" dans d'autres pays sont parfois impeccables, mais parfois trop différents et insuffisants ou simplement achetés par des fils à papa. J'ai rencontré tous ces cas dans ma carrière. A mon avis le stage de six mois avec évaluation est une méthode si le maitre de stage est relativement objectif. Mêmes des diplomés québécois avec formation supplémentaire sont éliminés par le marché du travail. Vérifier les CV est aussi pour les immigrants quasi impossible ce qui permet des fraudes. Le tatillonnage existe aussi pour la "formation permanente obligatoire"des québécois. Une nouvelle loi ne changera pas grand chose!