Miser sur les CPE

Quelle est la place des CPE dans le développement des enfants ? Cette question importante est trop peu abordée dans le débat sur la réussite scolaire.

Le chercheur Camil Bouchard a repris son bâton de pèlerin pour les 25 ans de la publication de son rapport Un Québec fou de ses enfants. Depuis quelques mois, les interventions de l’ancien député péquiste viennent nous rappeler qu’il y a encore beaucoup de chemin à faire pour améliorer les chances de réussite des tout-petits.

M. Bouchard publiait, au début de l’année, trois lettres fort instructives dans La Presse +. Le psychologue s’est intéressé durablement au sort de la richesse première du Québec — ses enfants — tout au long de sa carrière. Il se réjouit du chemin parcouru en matière de réduction de la pauvreté infantile. Entre 1997 et 2013, le taux de jeunes enfants vivant dans une famille pauvre a diminué de 30 %. Il s’agit de résultats « spectaculaires », qu’il attribue à de multiples facteurs, parmi lesquels figure la création du réseau des services de garde éducatifs à faible tarif.

À ce chapitre, le Québec a considérablement régressé. Lors du 20e anniversaire de la création du réseau de centres de la petite enfance (CPE), l’automne dernier, la marraine de ce projet révolutionnaire, l’ancienne première ministre Pauline Marois, se désolait du développement accéléré des places au privé, alors que stagne le réseau des CPE. Cette tendance lourde a commencé sous le gouvernement de Jean Charest, soucieux de freiner l’explosion des dépenses de fonctionnement des CPE.

Le gouvernement libéral a tort de voir les CPE comme une dépense, alors qu’il s’agit d’un investissement pour l’avenir du Québec. Les CPE ne sont pas parfaits, loin de là, mais il s’agit du milieu le moins imparfait de tous lorsqu’il s’agit de prendre en charge des enfants d’âge préscolaire. Selon les données de l’enquête Grandir en qualité, réalisée en 2014, 45 % des CPE ont obtenu une cote de bonne à excellente, comparativement à 20 % pour les services de garde en milieu familial, et 12 % pour les garderies privées non subventionnées. Le roulement de personnel et la formation inadéquate des éducateurs dans les garderies familiales et commerciales expliqueraient ces écarts avec le CPE.

Le réseau des CPE compte maintenant près de 93 000 places, un peu plus que les garderies en milieu familial subventionnées (91 600 places). Les garderies privées subventionnées (46 500 places) et non subventionnées (plus de 58 300 places) complètent ce tableau. Ces garderies commerciales ont connu une croissance exponentielle de plus de 1000 % depuis 2009. L’économiste Pierre Fortin a déploré la logique purement fiscale de l’État. La subvention est de 55 $ par enfant en CPE, et de 45 $ en garderie privée subventionnée. Dans une garderie commerciale non subventionnée, le coût pour Québec est de 21 $ par enfant en moyenne (en crédit d’impôt aux parents couvrant en partie le tarif). Il est sans doute trop tard pour faire marche arrière maintenant que des dizaines de milliers de parents et leurs enfants ont pris leurs habitudes en dehors du réseau des CPE. Si le gouvernement tient véritablement à assurer l’égalité des chances, il doit réinvestir en priorité dans les CPE dans les prochaines années, en veillant à bien encadrer la rémunération et la formation des éducateurs et éducatrices. Ce ne sont pas de simples « gardiens d’enfants ». Ils sont aux premières loges pour aider à leur développement.

Il en va de l’équité entre les hommes et les femmes, puisque le réseau de garde public a grandement contribué à rendre le marché du travail plus accessible aux femmes. C’est aussi un pari sur l’avenir.

À l’heure actuelle, le quart des enfants québécois présentent une vulnérabilité dans au moins un domaine de développement au moment de faire leur entrée à l’école. Or, le niveau de développement à la maternelle permet de prédire les difficultés scolaires ultérieures. Il y a un intérêt direct pour l’État et la société québécoise à offrir des services de garde accessibles et de qualité.

Le retour en force des CPE ne réglerait pas tous les problèmes. Les enfants des milieux défavorisés sont ceux qui les fréquentent le moins, alors que de nombreuses études démontrent que ces enfants en profiteraient le plus pour leur développement. C’est pourquoi le projet de maternelle à quatre ans en milieu défavorisé, défendu notamment par la CSDM et le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, est intéressant. La maternelle à quatre ans est une avenue complémentaire aux CPE, dans une perspective de développement des enfants d’âge préscolaire. Ceux-ci ne devraient pas être abandonnés aux lois du commerce.

9 commentaires
  • Patrick Boulanger - Abonné 9 janvier 2017 09 h 11

    Les CPE forment un « réseau public »?

    Les CPE sont des OBNL et des coopératives, je crois. Par conséquent, je ne pense pas que l'on puisse les considérer comme formant un « réseau de garde public » comme le fait Brian Myles dans son éditorial. Ai-je tort? À mon sens, le fait que les CPE sont subventionnés par le Ministère de la Famille et du gouvernement du Québec ne les transforme pas en réseau public. Quelqu'un peut-il m'éclairer?

    • Benoît Landry - Abonné 9 janvier 2017 11 h 31

      On peut établir un continuum. À une extrémité, il y a le complètement privé sans aucune aide de l'État et à l'autre bout le complètement public, étatisé et géré par des fonctionnaires.
      Les CPE sont à mon avis entre les deux, plus du côté public que privé car ils reçoivent pratiquement tout leur revenu de l'État et ont une gestion participative des usagers

    • Gilles Théberge - Abonné 9 janvier 2017 12 h 13

      Oui mais l'avantage indéniable des CPE, c'est qu'ils sont entièrement gérés par un conseil d'administration formé par les parents.

      Combien des centaines de permis de garderies octroyées par cette ordure de Tomass à ses "tinamis" italiens, se fichent comme de leur premier biberon des parents...?

      Monsieur Myles croit peut être que les docteurs et comptables qui forment le gouvernement se soucient de ses raisonnements, aussi intelligents soient-ils...

    • Patrick Boulanger - Abonné 9 janvier 2017 12 h 47

      @ M. Landry

      À mon avis, les CPE se rattachent à l'économie sociale. Ils ne sont donc pas, si je comprends bien, des institutions publiques. Quant aux garderies étatisées, existent-elles vraiment au Québec? Je peux me tromper, mais j'ai l'impression qu'elles sont inexistantes sur notre territoire national.

    • Patrick Boulanger - Abonné 9 janvier 2017 14 h 00

      @ M. Théberge

      Selon Wikipédia, les CPE sont gérés par « au moins [les] deux tiers de parents utilisateurs des services de garde ».

    • Benoît Landry - Abonné 9 janvier 2017 18 h 11

      @ M. Boulanger, le continuum que je suggère concerne la notion du privé vs celle du public. Je suis d'accord avec vous pour définir que les CPE sont de l'économie sociale, mais qu'on pourrait situer dans ce continuum comme étant surtout du côté public que privé

    • Hélène Paulette - Abonnée 9 janvier 2017 23 h 26

      Le réseau des CPE a été créé par l'État.

    • Jacques Bérubé - Abonné 10 janvier 2017 10 h 34

      @Madame Paulette. Oui, le réseau des CPE a été crée par l'État, mais il est néanmoins un réseau public. Les CPE sont des entreprises d'économie sociale, soit des organismes à but non lucratif gérés par des instances de gouvernance démocratique qui ont pour finalité de servir leurs membres et la collectivité plutôt que de simplement engendrer des profits et viser le rendement financier.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 9 janvier 2017 09 h 43

    Bravo !


    Voilà un texte qui tombe à point pour célébrer le vingtième anniversaire de la création des CPE.

    Dès la première décennie qui a suivi leur création, les garderies subventionnées avaient incité près de 70 000 mères à occuper un emploi.

    Parmi les mères d’enfants de 0 à 5 ans, la proportion disponible à travailler — celles qui ont un emploi et celles qui sont à la recherche d’en avoir un — est le plus élevé au Québec (78%) que n’importe quelle autre province canadienne. À titre de comparaison, il est de 72% en Ontario.

    Depuis vingt ans, le nombre de familles monoparentales à l’aide sociale a fondu de 99 000 à 38 000. Après la Suède et la Suisse, le Québec affiche aujourd’hui le plus haut taux d’activité des mères dans le monde.

    Contrairement à ce que véhicule l'idéologie néolibérale, certaines mesures sociales rendent l'économie de certians pays plus productive. L'instruction gratuite de qualité fournit à l'industrie une main-d'oeuvre qualifiée. L'assurance-maladie rend cette main-d'oeuvre plus forte et plus fiable. Nos routes, nos aéroports, nos ports maritimes favorisent l'exportantion de notre production industrielle.

    Et les études prouvent que le programme éducatifs des CPE contribuent à la réduction des comportement asocaux et améliorent l'aptitude à apprendre (contrairement aux simples garderies).

    L'éditorialiste du Devoir écrit qu'on "...a tort de voir les CPE comme une dépense, alors qu’il s’agit d’un investissement pour l’avenir du Québec."

    Tout est dit dans cette petite phrase.