Les femmes de trop

Qui aurait cru un jour qu’une grande université canadienne avaliserait la demande d’un étudiant de ne pas participer en personne à un cours au prétexte que sa religion lui interdit d’être en contact avec des femmes ? Un cas représentatif de l’utilité d’une charte de la laïcité, au Québec comme ailleurs au Canada.


A priori, l’histoire survenue dans un cours de sociologie de l’Université York à Toronto est invraisemblable : un établissement peut permettre à un étudiant de refuser de côtoyer des femmes dès lors qu’il invoque des motifs religieux.

Mais de nos jours, il faut se méfier du mot « invraisemblable » : ce qui ne pouvait s’imaginer hier (une éducatrice arborant le niqab dans une garderie montréalaise par exemple) trouve aujourd’hui en un rien de temps d’ardents défenseurs appelant à la tolérance comme si l’interaction hommes-femmes n’avait aucune importance. L’affaire de l’Université York appartient à la même lignée : le refus de l’autre désormais accepté là où l’on se serait attendu qu’elle cause la plus profonde des indignations.

Le professeur Paul Grayson, choqué de la décision de son université, l’a contestée, appuyé de ses collègues. Il en conclut aujourd’hui que pour éviter la répétition d’un tel cas, il faut des règles claires, du type de celles avancées par la charte de la laïcité du gouvernement Marois. Car le fouillis entre la sphère du religieux et celle du séculier va croissant, gracieuseté du critère qui prévaut pour protéger les droits religieux : la croyance sincère d’un individu, tel qu’établi par la Cour suprême. C’est exactement ce que les autorités de York ont servi au professeur Grayson : l’étudiant était sincère et finalement (autre air maintenant connu), à qui donc cela nuit-il ? M. Grayson n’avait qu’à ne pas dire à la classe pourquoi l’étudiant était absent !

Jamais, et c’est le plus troublant, il n’est venu à l’esprit des autorités universitaires que c’est le concept même de l’égalité hommes-femmes qui était ici mis à mal par une attitude patriarcale d’un autre temps, ce que le professeur lui avait parfaitement compris. Mais il faut croire que ce type d’analyse n’a plus la cote : même la Fédération des femmes du Québec, qui a réagi à cette histoire, n’a vu là que le manquement de l’établissement à sa mission pédagogique. « Travailler en équipe fait partie prenante de l’expérience pédagogique d’un cours », lit-on sur sa page Facebook. Tout pétri d’accommodements, l’organisme féministe n’est même plus capable de nommer le sexisme le plus flagrant !

Il faut pourtant insister sur les femmes. Pour les intégristes de toutes les religions, la femme doit être cachée, que ce soit symboliquement ou dans la réalité de son corps, chevelure incluse. On la côtoie le moins possible, on ne lui serre pas la main, on ne lui fait surtout pas la bise ! Son droit d’exister dans l’espace public n’est tout simplement pas un acquis, et nos sociétés n’y voient que peu à redire. Quand le professeur Grayson s’inquiète qu’en accordant à un étudiant le droit de refuser d’être avec des femmes, York ouvre la porte au refus de côtoyer des Juifs (ou des Arabes, ou des Noirs), on sait bien qu’il s’agit là d’une crainte théorique. Le tollé serait tel qu’aucun établissement ne s’y oserait. Alors que lorsqu’il s’agit de femmes, la compréhension est infinie et la rhétorique pour la justifier ne manque jamais.

D’où la nécessité de mettre des balises, de réaffirmer ce principe, qui devrait être premier parce que le premier bafoué, de l’égalité des sexes et d’assurer la séparation réelle entre le religieux et l’État, comme cherche à le faire le gouvernement Marois. Cela laisse présager des tempêtes ? Allons ! Qu’a fait à York l’étudiant que rebutaient les femmes ? Il a suivi la demande de son prof et s’est présenté au cours. Suffisait de l’exiger.
116 commentaires
  • Carole Dionne - Inscrite 11 janvier 2014 00 h 51

    Nos dirigeants

    Des pleutres, des pas de colonnes. peur de tout et de rien. Et nos chers juges de la cour Suprême. Ça me tente même pas d'entrer dans le vif du sujet. On aime miux laisser faire que de se battre pour ...

    • F. Georges Gilbert - Inscrit 11 janvier 2014 09 h 48

      Tout à fait et les exemples nombreux..((La vie est courte,l'art est long,l'occasion furtive, l'expérience trompeuse, le jugement difficle.Hippocrate)).

  • Mario Savignac - Abonné 11 janvier 2014 04 h 37

    L'islam ou rien!

    Merci pour votre éditorial. Je suis à Penang en Malaisie qui était il y a 25 ans quand je suis venu pour la première fois, une communauté multiconfessionnelle et multiethnique tranquille òu Hindous, Musulmans, Bouddhistes et Chrétiens cohabitaient paisiblement en se respectant. Aujourd'hui, les musulmans ont atteints un tiers de la population avec parti politique au pouvoir, il ne se passe pas une journée sans lire dans les journeaux locaux toutes sortes d'histoires (vous avez dit invraisemblables mais quotidiennes ici) d'abus de l'Islam par des mecs intentionnés par une plus value de leur pouvoir - le pouvoir de la religion. Les chrétiens sont en cour supérieure en attente d'un jugement qui leur a interdit l'usage du mot 'Allah' pourtant inventé dans le vocabulaire arabe bien avant l'avènement de l'Islam! On ne parle pas ici du droit des femmes mais c'est le droit de vivre libre qui est mis à mal (femmes et hommes). Bises, j'aime vous lire à distance - j'aimerais que les opposans à la charte de la laïcité viennent faire un stage ici!! Michel Rossignol

    • Yann Ménard - Inscrit 11 janvier 2014 18 h 10

      J'ai passé de temps en Malaisie lorsque je vivais en Asie du Sud-Est, il y a quelques 15 ans. Lors de mon dernier séjour dans la région, il y a 3 ans, j'ai rencontré des sino-malaisiens qui cherchaient à s'établir en Thaïlande, craintif de voir les droits des "infidèles dans leur pays s'éroder toujours plus. Quelle tristesse : il n'y a pas si longtemps, la Malaisie servait d'exemple d'un mariage réussi entre islam et démocratie...

    • André-Jean Deslauriers - Inscrit 12 janvier 2014 16 h 44

      Merci de votre témoignage. Mais malheureusement les opposants à la charte vont bien se garder d’aller voir, de peur d’avoir à ouvrir les yeux.

      Merci aussi à vous Mme Boileau, pour ce texte lucide et limpide.Malheureusement on ne peut en dire autant de celui de votre confrère Michel David.

  • Marcel Bernier - Inscrit 11 janvier 2014 04 h 44

    Très exactement...

    Quand on dit que la charte est un tout organique qui va dans le sens de l'égalité citoyenne des hommes et des femmes, ici au Québec, la preuve en est que certains citoyens, de par leur croyance, veulent, par des dérogations, infirmer ce principe fondamental.
    Il y aurait lieu de faire une archéologie des droits individuels, tels qu'entendus par les tenants du statu quo, qui dérivent des religions monothéistes.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 11 janvier 2014 06 h 20

    Fascinant !

    Moi, dans cette affaire y a deux choses qui me fascinent.

    Premièrement que ça se passe dans une province qui ont passé un règlement provincial interdisant de seulement présenter un projet de loi semblable à celui du Québec et
    Deuxièmement dans une Université, lieu de haut savoir ou la connaissance est portée à son plus haut niveau. Elles qui se disent au dessus de ces petites chicanes populistes.

    Souhaitons que personne ne l'oublie celle-là, on aurait pas fait mieux même organisé ! Grayson, un nom à se rappeler, «l'affaire Grayson» ! Tout le monde s'est fait prendre les culottes à terre. Imaginez-vous si M. Grayson n'avait pas intervenu et tenu son bout.

    Ceci est un cas phare. J'oserais presque dire comme la Polytechnique à Mtl. Y a pas eu mort, mais il y a eu refus d'exister. Et n'oublions pas, avec la permission de toute la direction et les autres qui se sont ralliés à cette position. C'est très grave. Merci M. Grayson, un allumé qui ne fait pas parti des illuminés.

    On peut extrapoler et tirer des conclusions à plus finir de cette «petite» affaire. C'est le microcosme dans le macrocosme. M. Grayson viens de mettre le doigt «drette» sur le «piton» d'alarme. Et ceci, sans qu'il y ai une seule goutte de sang de répandue. Cette petite affaire est immense.

    Je pourrais continuer pendant des heures.

    PL

    • Marc Lacroix - Abonné 12 janvier 2014 05 h 43

      Vous avez raison, M. Lefebvre, M. Grayson vient de mettre le doigt «drette» sur le «piton» d'alarme". On accuse la charte de diviser la population, mais un étudiant à tendance intégriste refuse que des femmes suivent les mêmes cours que lui. Doit-on comprendre qu'il serait illégitime pour un gouvernement de mettre un projet de loi sur la table parce qu'il divise la population en deux groupes, ceux en "en faveur" et les "opposants" et il serait légitime de faire de repousser les femmes en dehors des universités ou de diviser les classes en fonction du sexe des étudiants ! N'importe quel projet de loi a ses partisans et ses détracteurs, cela me semble presque banal de la dire, mais un étudiant veut instituer une ségrégation basée sur le sexe et "des innocents" tentent de démontrer — que l'étudiant est sincère dans sa demande et qu'on doit le respecter !?! Les "innocents" en question ont fait preuve d'un manque total de jugement, c'est le moins qu'on puisse dire. La méchante charte divise, semble-t-il... mon oeil !

  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 11 janvier 2014 07 h 11

    L'État peut-il tout?

    Pourquoi faire tout un plat avec un cas qui s'est réglé très simplement, comme vous le notez en fin d'article? Généraliser un tel événement, c'est tenir un raisonnement à la Drainville, c'est-à-dire mal étayé.

    Le vrai problème est d'un autre ordre. Dans la mesure où les professeurs d'université sont considérés comme des employés de l'État et que, partant, l'État leur impose un code vestimentaire (par restriction), qu'est-ce qui empêche ensuite l'État de leur imposer une ligne de pensée?

    Desrosiers
    Val David

    • France Marcotte - Abonnée 11 janvier 2014 10 h 37

      Qu'est-ce donc qui motive votre opposition prompte et systématique sur cette question?

      Un ressort drôlement bien huilé en tout cas.

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 11 janvier 2014 11 h 24

      Vous avez raison. D'ailleurs, à mon avis, l'imposition d'une ligne de penser fait déjà partie de la charte d'on ne sait trop quoi, la laïcité ayant été rayée du menu dès la fausse fuite qui l'a lancée, au profit de prétendues valeurs québécoises: porter le voile ou pas, pour les musulmanes, particulièrement celles de l'immigration, est majoritairement une décision personnelle, et relève donc de la pensée.

      Mais... bien sûr, certain-e-s qui ont le droit et la faculteé de penser librement, croient plutôt que ces femmes sont folles, que penser leur est donc inaccessible comme l'a lancé dans le débat Mme Filiatreau sans que ni Marois, ni Mme Bertrand et ni Mme Boileau, je suppose, ne s'en offusque.

      On prétend que l'égalité homme femme est une de nos valeurs, qu'elle est acquise, mais il semble que l'égalité femme femme, elle, n'est pas pour demain, pour demain non plus je veux dire.

    • Eric Lessard - Abonné 11 janvier 2014 11 h 38

      M. Desrosiers, je suis d'accord avec vous. Très bonne remarque.

    • André Le Belge - Inscrit 11 janvier 2014 11 h 48

      Qu'est-ce qui empêche une femme de ne pas mettre de signes religieux ostentatoires durant ses heures de travail comme employée de l'État? Sa religion? Non! Peut-être des hommes qui lui ont appris ou conseillé ou ordonné...

    • Pierre Rouve - Inscrit 11 janvier 2014 12 h 29

      Jusqu'à preuve (historique) du contraire, ce sont les religions qui ont en tous temps et lieux bâti leurs empires sur des restrictions de tous ordres à des populations qui n'avaient rien demandé.

      D'autres doctrines s'y sont essayé aussi, mais aucune avec un tel succès dans le temps et une telle efficacité dans les méthodes.

      C'est contre cela que la charte essaie d'ériger une protection ... le Québec n'est pas isolé dans cette recherche, d'autres pays, ailleurs dans le monde, sont sur la même voie, et il n'est pas difficile d'imaginer que le "ROC" va se fissurer rapidement sur cette question ...

    • Alexandre Dionne - Inscrit 11 janvier 2014 15 h 55

      Mme Massicotte. Vous avez tout faux !

      Le brodage personnel (à la carte, au choix personnel) de religions dogmatiquement bien établies et au sein de cultures patriarcales qui ne vont pas sans influencer les pensées individuelles est un thème qui brouille les registres ici : que des croyant-e-s et membres de cultures s'imaginent libres de croire strictement en ce que les clergés n'avalisent pas et en ce que leurs cultures tiennent comme valorisant en premier lieu, c'est là leur loisir et leur droit le plus fondamental en société civile ! Nul ne le conteste.

      Que l'État doive en conclure que les croyants propagent tout autre chose que les religions établies par le symbolisme officiel que ces croyants arborent ostensiblement, cela est autre chose et qui ne doit pas passer comme une lettre à la poste !

      Prenez-en note Mme Massicotte.

    • Michel Vallée - Inscrit 11 janvier 2014 16 h 28

      @Pierre-R. Desrosiers

      <<l'État leur impose (aux professeurs d'université) un code vestimentaire (par restriction), qu'est-ce qui empêche ensuite l'État de leur imposer une ligne de pensée ?>>

      C'est ma foi vraie, qu'est-ce qui restreindrait un Robert Faurisson de revêtir la panoplie d'un Waffen-SS afin de soutenir en classe la fumeuse inégalité des races, si ce n’est l’État qui –heureusement– limite les tribunes des révisionnistes et autres négationnistes ?

    • Louka Paradis - Inscrit 11 janvier 2014 18 h 23

      à Mme Massicotte : regardez téléQuébec demain soir à 20 h (dimanche) : vous serez surprise des témoignages sur les soins refusés à des patients au nom de la religion, ici au Québec, dans nos établissements de santé. La discussion subséquente s'en trouvera enrichie par de nouvelles données...

      Louka Paradis, Gatineau

    • Roland Berger - Inscrit 11 janvier 2014 22 h 16

      Comme si imposer aux automobilistes de passer sur un feu rouge était la première étape d'un processus visant à leur retirer le droit de conduite.

    • Marc Lacroix - Abonné 12 janvier 2014 06 h 03

      M. Desrosiers, ce n'est pas directement l'état qui s'est mis les pieds dans les plats dans cette histoire — mais des administrateurs d'une université qui ont pris une décision tout aussi ridicule que contraire à l'esprit de la charte des droits et libertés canadienne. Le fait que le cas se soit réglé n'en fait pas une histoire banale — nous sommes obligés de reconnaître que c'est un professeur "allumé" qui a permis d'en arriver à une solution; à elle seule la décision de départ de la direction de l'université était complètement farfelue et le fait d'individus pusillanimes qui cherchaient à éviter le problème plutôt que de le régler.

    • André-Jean Deslauriers - Inscrit 12 janvier 2014 16 h 49

      Le moins que l’on puisse dire M. Desrosiers, c’est que dans le domaine du sophisme, vous vous défendez assez bien.

      Accepter l’inacceptable voilà tout le discours des opposants à cette Charte.

      Oui à une Charte sans compromis.