Manifestations en Ukraine - L’homme de fer

Ce qui se voit et s’entend ces jours-ci en Ukraine est l’illustration quasi parfaite de l’enseignement suivant : les mêmes causes produisent les mêmes effets. Comme en 2004, alors que la révolution orange battait son plein, le rapprochement avec l’Europe plutôt qu’avec la Russie alimente des assauts si musclés qu’ils laissent entrevoir une suite chaotique. Pour l’Ukraine, mais aussi pour les pays voisins.

 

Depuis plusieurs jours maintenant, des centaines de milliers d’Ukrainiens expriment avec vigueur leur dédain pour le retournement de veste effectué il y a une semaine par le président Viktor Ianoukovitch. En effet, plutôt que de signer lors du sommet de Vilnius, vendredi dernier, le Partenariat oriental proposé par Bruxelles après des mois de discussions, Ianoukovitch a exprimé sa préférence pour l’Union eurasienne élaborée par Vladimir Poutine afin de tuer dans l’oeuf toutes les volontés de rapprochement des anciens satellites de l’Union soviétique avec l’Europe. Avec cet Ouest d’autant plus honni qu’on le considère encore et toujours comme le principal ennemi.

 

Le revirement du président ukrainien est à l’origine du soulèvement spontané d’une population qui incline davantage vers l’Europe que vers la Russie. Elle ferraille aujourd’hui avec Ianoukovitch pour les mêmes raisons qu’en 2004 : ras-le-bol de la corruption, du déficit démocratique, refus d’être inféodé à la Russie et refus de politiques économiques qui ont mis le pays à terre. Sur ce flanc, les chiffres sont si lugubres que le Fonds monétaire international (FMI) ne veut pas lui accorder un prêt sans réformes profondes. Pourtant, la croissance est négative, les réserves de change ont fondu comme neige au soleil, le chômage a atteint des proportions abyssales, et la dette augmente, augmente, augmente. Quoi d’autre ? Ianoukovitch…

 

Ianoukovitch a accepté l’offre de Poutine sans que ce dernier ait assorti celle-ci des garanties habituelles, contrairement à celle formulée par Bruxelles. Il faut préciser et souligner mille fois qu’au cours des récents mois l’homme fort du Kremlin a pris un soin diabolique à contrecarrer tout rapprochement avec l’Europe en imposant un embargo sur le chocolat, en multipliant les contrôles douaniers, en bloquant des tonnes et des tonnes de marchandises, en évoquant la possibilité de hausser des taxes, d’imposer des visas, etc. Bref, Poutine a usé de son arme favorite, soit la diplomatie de la canonnière.

 

On notera que ce qu’il a obtenu de l’Ukraine, il l’a également obtenu d’autres nations qui envisageaient elles aussi la signature du Partenariat oriental. Dit autrement, seules les petites Géorgie et Moldavie ont adhéré à l’accord discuté avec Bruxelles, c’est tout de même à retenir, pendant des mois et des mois. Dit autrement (bis), effrayés par les menaces russes, l’Arménie, la Biélorussie et l’Azerbaïdjan ont dit non à l’Europe. Dans le cas des deux derniers nommés, ils ont paraphé une Union douanière que le président ukrainien aimerait bien rejoindre, mais non la très grande majorité de ses concitoyens.

 

Ces derniers, à la faveur du présent soulèvement, réclament des élections, l’instauration d’un État de droit digne de ce nom et la mise entre parenthèses de la corruption avec l’espoir de mettre un terme à l’effondrement économique de leur pays. Le hic, c’est que s’ils sont des centaines de milliers à occuper la rue, ils ne sont pas organisés. Ils n’ont pas de leaders politiques pouvant canaliser leur énergie comme leurs espérances. Ioulia Timochenko, actuellement emprisonnée ? Elle est jugée trop individualiste. Pour dire les choses brutalement, si Ianoukovitch, l’adversaire d’hier et d’aujourd’hui, est président, c’est en bonne partie grâce à l’incurie, à l’incompétence et aux batailles d’ego qui ont distingué ces opposants. À moins d’un sursaut assorti d’un miracle, Poutine et ses vassaux ukrainiens vont pouvoir dormir tranquilles.

4 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 3 décembre 2013 08 h 12

    Oui, mais ...

    Kiev avec l'ouest de ce pays est ukrainienne "pure laine" et se sent ou se croit "européenne", mais l'est industriel autour de Kharkov, Donetz et Dniepropetrovsk ne l'est pas. Si on y ajoute la crainte des représailles économiques russes et le souvenir du règne peu convaincant de Timochenko, voilà pourquoi Ianoukovich a gagné les dernières élections. Il faut bien se rendre compte qu'il y a deux sortes de pays dans le monde, ceux qui ont du pétrole commme l'Arabie, les ÉU, le Vénézuéla, la Russie et le Canada, et ceux qui n'ent ont pas comme la France, l'Ukraine ou le Japon. Les premiers peuvent faire impunément à peu près ce qu'ils veulent, les autres ne peuvent se permettre aucune erreur. Et, franchement, je me demande si l'Europe a vraiment le goût d'accueuillir actuellement un autre pays pauvre à renflouer. On voit comment la Grande-Bretagne songe à restreindre la liberté des Roumains et Bulgares de s'nstaller en G-B. Et je pense que l'arrivée d'Ukrainiens en recherche d'emplois dans une France prise avec le chômage y créerait aussi de la grogne.

  • François Dugal - Inscrit 3 décembre 2013 08 h 32

    Enrichissons notre vocabulaire

    Holodomor,
    En Ukraine, mot signifiant «génocide par la faim». Organisé par le camarade Staline dans les années 1931-1933, les morts se comptèrent par millions.
    On comprend les réticences de certains viv-à-vis du «pays frère».

  • Yves Capuano - Inscrit 3 décembre 2013 10 h 35

    Le massacre de l'industrie ukrainienne...

    L'Ukraine a vu toute son industrie manufacturière fondre tranquillement depuis la perestroika de Gorbachev. La seule motivation de la CEE dans l'intégration de l'Ukraine est l'accès à ses ressources naturelles et à une main d'oeuvre à bon marché. On veut aussi isoler la Russie en intégrant l'Ukraine à l'OTAN. L'Ukraine se vide de ses cerveaux et de sa science. On ne veut qu'imposer des politiques meurtrières de mondialisation forcées du FMI qui ont détruit les économies de tous les pays qui sont tombés dans ce panneau.

    "En 2008, l’Ukraine a adhéré à l’OMC et les résultats ont été du même ordre, à commencer par la destruction de l’économie réelle du pays. De 1991 à 2012, la production d’électricité à chuté de 35 %, celle de certains produits sidérurgiques de plus de moitié. En 2012, la production de tracteurs ne représentait qu’environ 5 % de ce qu’elle était en 1990 ! Cela dans un pays où un tiers de la population vit en milieu rural et détient 20% des sols de terre noire au monde. L’Ukraine avait 16 grandes usines de machines-outils qui produisaient 37 000 unités en 1990. Aujourd’hui, seules trois d’entre elles existent encore, tiennent à peine sur leurs pieds, et produisant… 40 machines par an. 50 000 entreprises ont été privatisées et 45 % d’entre elles sont depuis fermées.

    L’Ukraine était auparavant l’un des premiers pays en termes de PIB par habitant, nous étions 11 % au-dessus du PIB mondial moyen par tête. Mais notre PIB a chuté d’un tiers et dès 2012 il n’était plus que de deux tiers de ce qu’il était en 1989. Nous sommes aujourd’hui 40 % en-dessous du PIB mondial moyen par tête, en-dessous de la Namibie."
    Natalia Vitrenko, économiste ukrainienne
    http://www.solidariteetprogres.org/actualites-001/
    http://www.solidariteetprogres.org/actualites-001/

  • Gilbert Talbot - Abonné 3 décembre 2013 13 h 41

    Le retour de la guerre froide.

    Ce conflit ukrainien fait partie des multiples conflits qui, dernièrement ont refroidi les relations entre l'Occident et l'ancien bloc soviétéique. Et il est clair que c'est sous l'action de Vladimir Poutine que le climat se refroidit. Cependant, il ne faut pas oublier que derrière la «révolte populaire» d'une partie de la population ukrainienne, il y a la main invisible de la CIA, tout comme en 2004. En 2004, la révolution orange a foiré parce que leur leader, Ioulia Timochenko, s'est révélé être aussi autoritaire et dorrompu que le président actuel. Quand vous concluez votre texte en disant qu'«À moins d’un sursaut assorti d’un miracle, Poutine et ses vassaux ukrainiens vont pouvoir dormir tranquilles». Ce n'est pas seulement à cause de la poigne de fer de Poutine et de sa marionnette Ianoukovitch, mais c'est aussi et surtout à cause de la faiblesse et la désunion des opposants.