Conflits au Moyen-Orient - Compliqué complexe

Pour dire les choses telles qu’elles sont, le Moyen-Orient est à feu et à sang. Qu’on y songe : en Égypte, en Syrie, en Irak, au Liban, au Yémen, en Jordanie, en Libye et en Tunisie le bruit et surtout la fureur ont raboté les espoirs du Printemps arabe pour faire le lit d’une guerre froide où s’entremêlent également les ambitions d’acteurs lointains mais influents. Déclinons.

 

Parallèlement au décompte poursuivi hier du nombre de morts dans les affrontements en Égypte, voilà qu’un fait de sang a été commis à Bagdad qui a fait 33 morts, alors qu’à Beyrouth un attentat à la voiture piégée a fauché la vie d’au moins 18 personnes. Si, en Égypte, la très grande majorité des 548 personnes tuées l’ont été par des balles militaires, dans les capitales du Liban et de l’Irak les violences constatées présentent un dénominateur commun riche en enseignements sur les pesanteurs qui plombent cette région du monde. En effet, dans un cas comme dans l’autre, les agressions ont été confectionnées par des sunnites contre des chiites qui orchestrent les forums politiques de ces pays en fonction de leurs intérêts en général et de celui de l’Iran en particulier. Bref, tant en Irak qu’au Liban, les sunnites sont habités par le très pernicieux sentiment d’aliénation. Un sentiment se confondant d’autant plus avec le désir de revanche qu’il y a peu ce sont eux, les sunnites, qui dominaient ces deux pays.

 

Il est écrit dans le ciel qu’à l’instar des brutalités récentes, celles d’hier ne sont pas exemptes d’allers-retours. On s’explique. Depuis que la Syrie est en proie à la guerre civile, l’Arabie saoudite, le Qatar, le Koweït ainsi que les Émirats arabes unis (EAU) s’appliquent à fournir armes et espèces sonnantes aux sunnites de l’Irak, du Liban et de la Syrie. Quoi d’autre ? Des milliers de sunnites et de chiites de pays divers s’affrontent désormais sur le territoire de cette Syrie transformée en chaudron des singularités religieuses. Les pires qui soient. Du compliqué, passons au complexe.

 

Dans cette histoire, il faut toujours garder à l’esprit que l’Iran entend tirer profit de la fragilité actuelle de l’ex-poids lourd de la région, soit l’Égypte évidemment, pour se poser en puissance régionale. Cette ambition, on le devine, insupporte au plus haut point l’Arabie saoudite ainsi que la Turquie, mais dans une moindre mesure. Toujours est-il que l’Iran s’applique avec force à préserver le régime de Bachir al-Assad avec le soutien d’un puissant parmi les puissants : la Russie. Pour Moscou, pour Vladimir Poutine, le conflit qui déchire la Syrie est l’occasion en or de mettre enfin un terme au retrait de la Russie de la scène internationale dans la foulée de la chute du Mur. Après le compliqué, après le complexe, passons au « compliqué complexe ».

 

Lorsque Mohamed Morsi présidait l’Égypte, le Qatar, le très agité Qatar, remplissait les coffres d’un pays exsangue économiquement. Depuis le coup d’État militaire, l’Arabie saoudite ainsi que d’autres pétromonarchies se sont financièrement engagées à hauteur de 12 milliards. Autrement dit, l’Arabie s’est empressée de remplacer son zélé concurrent qatari, qui a réorienté ses efforts en direction de la Syrie où s’activent comme jamais les riches nations sunnites décidées à contrarier durablement le duo Iran-Russie. Mais voilà, comme les nations sunnites en question ne sont pas unies, elles financent chacune des divisions opposées à Assad mais s’opposant aussi entre elles. En un mot, sur le plan militaire, les adversaires d’Assad présentent tous les stigmates qu’on prête au capharnaüm. C’est d’ailleurs ce déficit de cohésion qui explique, en partie il va sans dire, que le gouvernement Obama ait adopté profil bas. Bon.

 

Les éclats qui embrument l’horizon politique des pays du Proche comme du Moyen-Orient ont produit une avalanche de commentaires clamant la fin du Printemps arabe. C’est à se demander si clamer cela n’est pas un autre exemple de ceci : la dictature du temps réel a mis une sourdine à cette vérité vieille comme le monde qui dit qu’il faut donner du temps au temps. Nous sommes pressés, si pressés que nous faisons le lit de l’oubli, de l’amputation à la mémoire. À preuve…

 

On doit rappeler que, trois ans après la chute du Mur, les clans mafieux et les extrémistes de la politique dominaient en Pologne, en Slovaquie et dans les pays baltes avant qu’on assiste à l’émergence de deux conflits, soit en Géorgie et dans tous les coins et recoins de l’ex-Yougoslavie. Bref, l’évolution du cours de l’histoire en Égypte, en Syrie et ailleurs, si dramatique, si déprimante soit-elle, nous signale, encore une fois, que la démocratie ne s’implante pas en criant ciseaux. Cela étant, le mot de la fin appartient au grand Charles, le de Gaulle : « Je m’en vais vers ce Moyen-Orient… compliqué. »

  • Jean-Guy Mailhot - Inscrit 16 août 2013 00 h 55

    Au secours les bons dieux.

    Les bienfaits des religions...soupirs! Sunnites et chiites! Toutes ces différences et tous les conflits sanglants que l'on voit au moyen-orient, en grande partie causés parce que pour succéder à Mahomet une gang ( devenue les chiites ) ont choisi Ali le gendre du prophète. Puis une autre gang ( devenue les sunnites ) ont choisi un tchum de mahomet Abou Bakr.

    Quelqu'un là-haut peut nous dire qui était le vrai successeur ?

    Y'a-t-il un dieu à l'écoute et avec son infinie bonté qui pourrait intervenir ici-bas s.v.p. ? C'est l'enfer ici.

  • Karim Richard Jbeili - Abonné 16 août 2013 07 h 35

    Religion politique et religion sont deux choses radicalement différentes.

    Ce qui réduirait grandement la complexité de phénomènes ce serait que l'on puisse distinguer entre religion et religion politique. On considère habituellement que la religion politique est une simple exagération de la religion. Alors que ce n'est pas vrai. Les religions politiques se ressemblent bien plus entre elles qu'elles ne ressemblent à leur religion «d'origine». Les religions ont un dieu, alors que les religions politiques ont le pouvoir et la conquête comme ambition. Les religions ont un esprit tolérant alors que les religions politiques ont un code rigide et intolérant.

    Il ne faut pas confondre l'intégrisme sunnite ou chiite avec la religion sunnite ou chiite. Il ne faut aps confondre le sionisme avec le judaïsme. Lorsqu'on fait cette confusion, même par inadvertance, on déculotte les Sunnites et on les oblige à devenir intégristes, comme si c'était devenu la norme, de même qu'on force les Chiites à devenir intégristes et les Juifs à devenir sionistes.

    Les intégrismes du Moyen-Orient se ressemblent et tendent tous vers un même but, l'instauration d'un MO intégriste où chacun sera dans son coin avec d'immenses murailles.

  • Bernard Terreault - Abonné 16 août 2013 08 h 07

    Ne pas oublier

    Ne pas oublier que nos ancêtres européens se sont affrontés dans des guerres de religion et des massacres tout aussi insensés aux 16ième et 17ième siècles, avant que peu à peu se développe la tolérance religieuse, puis plus tard la démocratie, qui, rappelons-le, n'a terminé son implantation en Europe que dans les années 1980-90 avec la disparition des dictatures de droite de Grèce, d'Espagne et du Portugal, et des régimes communistes de l'Est. Les pays du Moyen-Orient sont encore, politiquement, dans leur Moyen Âge, ou au mieux péniblement en train d'e sortir. Le mieux que l'Occident pourrait faire est de ne pas fournir d'armes à une clique ou l'autre, ce que nous faisons, hélas, allègrement.

  • André Ouellet - Abonné 16 août 2013 10 h 26

    Moyen-Orient

    Quelle belle syntèse de Serge Truffaut .Cet article devrait être publiée dans plusieurs journeaux.Des séminaires devraient se tenir dans nos Universités en vue d'informer les gens et les politiciens sur ce qui se passe au Moyen-Orient avant qu'il soient trop tard.Ma crainte est que tous ces pays s'enflamment systématiquement .Qui plus est nous ne devons pas oublier que plusieurs pays possèdent déjà la puisance nucléaire et, que d'autres en possèdent déjà la technologie.Comment réconcilier des ennemies inconciliables.

  • Gilbert Talbot - Abonné 16 août 2013 10 h 32

    Israël, le multiplicateur de la complexité au Moyen-Prient.

    Merci encore une fois M. Truffaut pour nous démêler dans cet écheveau tout entremêlé des fils de ces conflits moyenorientaux. Vous oubliez cependant un acteur important, le gâteur de sauce numéro un : Israël. Israël qui officiellement négocie la paix avec les Palestiniens sous la houpe des États-Unis, mais qui en même temps en profite pour étendre ses colonies en terre palestinienne pour la couper en deux. Car tous ces conflits entre les musulmans fait oublier que ce qui les unissait auparavant c'était l'opposition à Israël. Vous dîtes que Obama maintient un profil bas, mais vous oubliez que ce sont les USA qui financent l'armée égyptienne à coup de milliards et que c'est l'Égypte des militaires qui ferment les tunnels du Sinaï qui mène à la Bande de Gaza. La déstabilisation du monde arabe favorise ultimement le pouvoir grandissant d'Israël sur cette région du monde. Vous parlez du rôle de la Russie mais pas de celui de la Chine qui a aussi des intèrêts dans le coin, des intérêts opposés à ceux des USA. Son appui à Al Assad en Syrie en fait foi. Compliqué vous dîtes ? Non ! Compliqué au carré !