Manifestations en Turquie - Islam immodéré

L’affaire est entendue. Entre la répression musclée des manifestations organisées à Istanbul comme ailleurs en Turquie et le rabotage constant des libertés civiles, le premier ministre Tayyip Erdogan a fait la preuve par A plus B que l’islam modéré était un slogan forgé pour confondre les crédules. Car son islam est bel et bien… immodéré!

La volonté affichée d’Erdogan d’abattre des arbres qui avaient échappé jusqu’ici à la fureur immobilière qui a marqué ses dix ans de règne est donc la goutte qui fait déborder un vase plein. De quoi ? De ressentiments sociaux, politiques, économiques et moraux fabriqués, dans le sens le plus productif du terme, par le défoulement autoritaire d’un premier ministre que l’on sait désormais habité par la nostalgie de l’Empire ottoman. Pour s’en convaincre, il suffira de rappeler sa politique en matière d’avortement.


Avant toute chose, il faut souligner que l’islam et le judaïsme ont en commun de donner préséance à la vie et à la santé de la mère sur le foetus. Cela rappelé, Erdogan a ordonné une restriction de l’accessibilité à l’interruption de grossesse en insistant sur l’argument suivant : toute femme devrait enfanter trois fois. Et ce pour que la population augmente et que le pays renoue ainsi avec certaines inflexions de l’Empire.


À ce rabotage des droits de la femme, Erdogan a greffé un certain nombre de soustractions morales : l’interdiction des baisers dans les lieux publics, la restriction de la consommation d’alcool, etc. Il a fait cela, c’est à noter, en empruntant des éléments de langage faisant écho à ceux de la droite religieuse américaine. Beaucoup de ceux et celles qui affrontent des forces de l’ordre aujourd’hui trois plus nombreuses qu’il y a dix ans ne supportent plus sa gestion de la morale à la petite semaine qui rappelle celle de Jerry Falwell et de sa « moral majority ». À cette déviance enroulée dans les bondieuseries s’ajoute une dérive politique de grande ampleur qui explique l’ampleur soudaine de la contestation. C’est bien simple…


C’est tout simple, le triste sire d’Ankara veut être calife et seul calife. Au ras des pâquerettes, cette ambition, Erdogan veut la traduire comme suit : transformer le parlementarisme à la turque en une république construite non pas sur le modèle américain ou français, mais bien russe. Le modus operandi ? Amender la Constitution cette année en vue de l’élection présidentielle de 2014. À noter comme à retenir qu’il s’agirait du plus important changement constitutionnel depuis 1923, soit depuis Mustafa Kemal Atatürk. Ce n’est pas tout.


Pour couvrir les amputations morales, sociales et politiques, l’homme très fort d’Ankara a pris le soin aussi méticuleux que brutal de museler la presse. C’est bien simple, le nombre de journalistes emprisonnés y est plus élevé qu’en Chine ou en Iran. Que font les autres ? L’ambiance, et la caisse de résonance des désirs et surtout des diktats du sieur Erdogan.


Outre les amputations plus haut évoquées, le très conservateur premier ministre n’a pas échappé à une maladie vieille comme le monde : allouer des passe-droits aux fins d’enrichissement aux membres de son clan. De ce clan qu’il a constitué alors qu’il était maire d’Istanbul. Toujours est-il que la corruption étant elle aussi présente sur les rives du Bosphore, sa fille et son gendre promoteur immobilier se sont enrichis à la vitesse grand V. À ce dernier, Erdogan a notamment « refilé » l’énorme contrat de reconstruction du quartier central d’Istanbul. Bref, Erdogan est un politicien grand consommateur de l’odeur de l’argent.


À bien y penser, la différence entre lui et un Hosni Moubarak maintes fois formulée au cours des dix dernières années pour mieux vanter le premier en était une de façade. Car si Erdogan a milité pour l’alchimie de l’islam et de la politique contrairement à l’Égyptien, il reste que, sur le fond, ils sont identiques : des vaniteux de la dictature.

24 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 5 juin 2013 06 h 32

    Quelle envolée...

    Monsieur Truffaut, vous êtes surprenant aujourd'hui dans votre diatribe. C'est tellement ressenti qu'on croirait que vous vivez sous le joug de cet énergumène et que vous avez décidé de vous vider le coeur. Quoi qu'il en soit, j'ai pris un réel plaisir à vous lire et je crois bien que je vais me coucher ce soir moins idiot.

    • Sol Wandelmaier - Inscrite 5 juin 2013 14 h 19

      Je suis d'accord avec Mr truffaut....Mr Erdogan a joué le double jeu d'un modéré, tant qu'il y avait une application en cours pour l'entrée de la Turquie dans l'Union Européenne...Pour lui, le costume quand il rencontrait les politiciens européens et la djellabah en dehors de ces rencontres.. tout en faisant porter le voile à sa femme...

      Depuis que tous ses espoirs sont anéantis à cause du véto de plusieurs pays européens, il s'est révélé l'islamiste fundamentaliste qu'il a toujours été...
      Dans les grandes villes turques, il y a une majorité de séculaires...Dans les campagnes, une majorité de religieux...Le shisme va persister...

  • Minona Léveillé - Inscrite 5 juin 2013 06 h 41

    Instrumentalisation du corps des femmes

    "...: toute femme devrait enfanter trois fois. Et ce pour que la population augmente..."

    Ça me fait penser à tout les ayatollahs de l'enfantement du Québec qui passent leur temps à reprocher aux femmes de ne pas faire suffisamment d'enfants! Il y en a deux sortes: ceux qui s'adressent à toutes les femmes et qui sont surtout préoccupés par le départ massif à le retraite des babyboomers et ceux qui s'adressent exclusivement aux blanches "de souche" pour les encourager à battre de vitesse les femmes de certaines communautés qui ont un taux de natalité plus élevé.

    Certes, je suis moi aussi inquiète quant à notre faible taux de natalité compte tenu de la pyramide des âges problématique ainsi que par la dilution de notre culture dans un bain multiculturel qui nous ressemble de moins en moins. Cependant, qu'il s'agisse de religion, de démographie ou de politique, je n'aime pas qu'on instrumentalise le corps des femmes, comme si elles n'étaient rien d'autre que des usines à produire des contribuables, des blancs ou des djihadistes.

    Pour en revenir à la Turquie, je trouve bien triste l'interdiction de s'embrasser en public, qui pourrait tout aussi bien mener à une interdiction de tenir la main ou de se blotir contre une personne de sexe opposé, voire même pour une femme de parler à un homme qui n'est ni son mari ni son parent. Il y a des pays où les femmes doivent carrément marcher derrière leur mari!

    Les fondamentalistes religieux cherchent constamment à empêcher toute manifestation d'amour en public. Pour eux, le mariage ne doit servir qu'à la reproduction et au plaisir masculin. Lorsqu'ils réussissent à imposer à la population une sévère séparation des sexes dès l'enfance, ils privent les enfants de la possibilité de voir les hommes et les femmes communiquer, se manifester du respect et de l'affection. Ces futurs femmes et ces futurs hommes sont-ils condamnés à se côtoyer, se marier et vivre côte à cote comme des étrangers plus tard?

    • Gaston Carmichael - Inscrit 5 juin 2013 08 h 36

      Il faut se rappeler la revanche des berceaux au Québec. Dans ces années-là, les femmes étaient considéré comme des usine à enfanter. Des familles de dix enfants, comme dans mon cas, cela n'était pas rare.

      Alors, quand Erdogan prône trois enfants par famille, je ne le trouve pas si extrémiste. En tout cas, après ce qu'on a vécu, il est un peu hypocrite de s'en offusquer.

    • Paul Gagnon - Inscrit 5 juin 2013 09 h 21

      « Il y a des pays où les femmes doivent carrément marcher derrière leur mari! »
      J’ai vu cela à Montréal, aux appartements jeanne-Mance : un homme d’un certain âge, les mains vides, marchant droit devant sa femme qui elle le suivait, voilée, avec un paquet à chaque bras, la tête courbée, à une dizaine de pieds derrière. Si la dame était une réfugiée, visiblement elle n’avait pas encore trouvée son refuge.

    • Minona Léveillé - Inscrite 5 juin 2013 10 h 42

      @Gaston Carmichael

      "En tout cas, après ce qu'on a vécu, il est un peu hypocrite de s'en offusquer."

      Eh bien puisque je ne l'ai pas vécu personnellement et que je n'ai pas hérité de la mémoire de mes grand-mères, je suppose que j'ai le droit de m'en offusquer sans passer pour une hypocrite.

    • Gaston Carmichael - Inscrit 5 juin 2013 12 h 35

      @Mme Léveillé:

      Il faut quand même avoir un peu le sens de l'histoire. Cela permet de mettre les choses en perspective, et de relativiser certaines situations, qui de prime abord paraissent choquantes. Si non, c'est le radicalisme. C'est noir ou c'est blanc. Jamais une teinte de gris.

      Ainsi, j'en suis venu à comprendre que les sociétés n'évoluent pas toutes en même temps et au même rythme. Il n'aurait pas été possible de prendre le Québec des années 40 et le faire passer du jour au lendemain en 2000. Il faut se donner le temps.

      Les sociétés arabent vivent présentement une période d'extrémisme religieux, un peu comme le Québec a dû vivre la sienne. Cela va faire son temps.

      Ce qui est important, c'est de ne pas laisser ces extrémismes religieux s'infiltrer ici, et miner nos acquis. Pour cela, il faut avoir un peu de mémoire.

    • Sol Wandelmaier - Inscrite 5 juin 2013 14 h 30

      Messeurs et mesdames ci-dessus..Lisez les livres de Ayaan Hirsi-Ali ("Infidel" et "Nomades") et de Ishad Manji ( The trouble with Islam)..Deux femmes qui ont soulevé le sujet du traiement des femmes dans les sociétés musulmanes, en fonction du Coran et de la Sharia...

      Il ne faut pas généraliser, bien sûr! Il y a beaucoup d'exceptions...J'attends toujours le printemps des femmes arabes!

  • Gaston Carmichael - Inscrit 5 juin 2013 08 h 40

    Amputations morales?

    Quelle drôle d'expression!

    Est-ce une allusion subluminale à la charia qui exige l'amuptation des voleurs?

  • Gaston Carmichael - Inscrit 5 juin 2013 08 h 45

    Changement à la constitution?

    Vous soulevez là un sujet qui pourrait être fort inquiétant. Il faudrait voir de quel changement il s'agit. Malheureusement, vous n'en faites pas mention,

    L'autre sujet, qui lui est carrément inquiétant est le traitement des journalistes. Il serait intéressant que vous en fassiez le sujet d'une de vos prochaines chroniques pour nous en donner plus de détails. Ou, peut-etre des références à une revue qui aurait traité du sujet.

  • Georges Tissot - Abonné 5 juin 2013 09 h 17

    Vaniteux!

    Les vaniteux de la dictature, comme c’ est bien trouvé! Encore une fois, bravo pour l’ édito. Les dictateurs ou “dictatrices” ont une certaine fatuité ou morgue qui indique une enflure autour d’une vacuité intérieure. Pourquoi? Car devenir dictateur suppose de ne concevoir les relations entre personnes que comme une relation d’ ordre : A n’a qu’ une relation unilatérale, irréversible et de non-réciprocité à l’ autre ( B, ou C, ou D ) et ainsi de toute la chaîne des relations. Or, peut-on dire, l’ humain n’ a survécu que grâce à une relation de réciprocité, qui, par ailleurs, permet la croissance d’une vie intérieure, le non vide quoi! D’où ce que je nomme ici la vacuité intérieure; d’ où une question: dans quelle mesure peut-on parler d’ humanité quand il y a dictature? De plus, quand les femmes ne sont-elles pas des personnes souveraines, libres et égales à toute personne? De plus, manipuler ainsi l’argent, est-ce du vol?