L’art public à Montréal - Le destin de L’Homme

Une fois de plus, le débat sur l’art public à Montréal se trouve monopolisé par l’opportunité, ou non, de déplacer une oeuvre majeure liée à un moment fort de l’histoire de la métropole. Il y a dix ans, un débat intense fut déclenché au sujet de La joute de Riopelle. La sculpture, commandée pour les Olympiques de 1976 et noyée dans l’océan de béton coulé pour l’événement, a été déménagée en 2002 au coeur du Quartier des affaires de Montréal. Aujourd’hui, c’est au tour de L’homme de Calder d’être l’objet d’un pareil débat.

Et ici, les deux camps ont de bons arguments. Certains, comme Alexandre Taillefer, président du nouveau Comité-conseil pour le développement et la promotion de l’art public (CCDPAP), estiment insoutenable que l’oeuvre soit - comme Napoléon ! - en exil sur l’île Sainte-Hélène. Ils font valoir que le déplacement de La joute a été un succès et a rendu l’oeuvre beaucoup plus accessible. On ne peut les contredire sur ce plan.


D’ailleurs, on imagine aisément L’homme trônant au carrefour des Pins et du Parc, comme l’avait proposé en 2007 Charles Lapointe, président de Tourisme Montréal et lui aussi membre du CCDPAP. Ce lieu extrêmement achalandé, qu’on a commencé à humaniser en lui retirant sa tumeur maligne (son épouvantable échangeur de béton) gagnerait assurément en panache si l’on y installait le grand « stabile » en acier inoxydable. Ce serait peut-être même, à notre sens, un meilleur choix de relocalisation que celui du Vieux-Port, lieu favori de plusieurs de ceux qui militent aujourd’hui pour le déplacement. Nombre de Montréalais passent à l’angle des Pins et du Parc quotidiennement.


D’autres jugent que L’homme ne devrait pas quitter son île. C’est le cas, entre autres, de Projet Montréal, qui déposera aujourd’hui une motion au conseil municipal pour s’opposer formellement au déménagement de la sculpture. Le parti de Richard Bergeron fait valoir qu’il y aurait une perte à dissocier l’oeuvre du lieu de l’Expo 67 pour laquelle elle avait été créée. « Bien qu’“abstraite”, puisqu’aucun élément formel, mis à part son lieu, ne renvoie à l’Expo, elle est indissociable de cet événement. En étant déplacée, la sculpture subira un décalage temporel et esthétique avec son nouvel environnement », faisait récemment valoir en nos pages la chercheuse Marie-Claude Langevin. Projet Montréal souligne aussi que le site où se trouve la sculpture est davantage achalandé que par le passé, lors du festival Piknic Electronik, notamment. L’homme serait donc moins isolé qu’on ne pourrait le croire. Pourquoi au reste dépenser de l’argent à un déménagement, alors que ces mêmes deniers pourraient servir à commander une autre oeuvre à un Alexander Calder du futur ?


Et si les deux camps avaient, en partie, raison ? Comme l’avait démontré Stéphane Baillargeon dans un dossier en 2010 («L’art public, un grand absent»), Montréal n’est pas riche en la matière, en partie parce que, dans les dernières années, cette cigale festive a souvent opté pour des oeuvres publiques éphémères. Pour cette raison, on peut conclure qu’elle n’a peut-être d’autre choix, parfois, que de « déshabiller Pierre pour habiller Paul » et de déplacer ses plus belles oeuvres anciennes afin de les rendre plus accessibles. Ce fut le cas de La joute. Et c’est sans doute, maintenant, celui de L’homme.


Mais tout déménagement doit s’accompagner d’un réel effort pour développer un art public durable à Montréal, et cela passe en effet par des commandes d’oeuvres contemporaines et monumentales, à l’occasion du 375e anniversaire à venir.

8 commentaires
  • Claude Jourdain - Inscrit 28 janvier 2013 08 h 54

    Hologramme de l'Homme de Calder

    Si le Vieux-Port ( au fait est-ce bien administré ? ) veut la sculpture de Calder, pourquoi ne demande-t-on pas au Centre des Sciences d'en créer une image holographique exceptionnelle sur son site. Ainsi, on épargnerait l'argent du déménagement et L'Homme serait plus visible...

  • Jos Joseph - Inscrit 28 janvier 2013 10 h 11

    Laissez donc L'Homme à son lieu.

    Laissez donc L'Homme à son lieu. Le déménagement de La Joute a été une erreur, les gens de l'est de Montréal pleure encore cette grave erreur qui a coûté les yeux de la tête inutilement au public, ...cette oeuvre qu'ils adoraient,...et qui leur appartenait. Au lieu de payer des déménagements d'oeuvres ancrées dans la psyché collective d'un quartier, vous devriez garder ces budgets de déménagements exorbitants pour payer de nouvelles oeuvres dans la rue.
    Non mais...une ville qui déménage ses oeuvres; Montréal comme d'habitude n'a pas limite à innover dans la stupidité et le gaspillage d'argent public...
    Comment peut-on s'obstiner à ce point dans la bêtise humaine...
    Joseph

  • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 28 janvier 2013 10 h 21

    Tentative de récupération?


    Est-ce que l’Homme de l’américain Alexandre Calder (1898-1976) créé pour l’Expo Universelle de 1967 sous le thème de «Terre des homme» évoquerait bien la ville de Montréal à l’occasion de son 375e anniversaire de sa fondation? L’Homme de Calder représente-t-il vraiment, le passé, la créativité et l’avenir de Montréal? Est-ce bien là notre identité culturelle?


    J’abonde avec le sculpteur Gilles Mihalcean, lorsqu’il écrivait dans l’édition du Devoir du 18 janvier dernier: "J’aime cette sculpture de Calder, mais je trouve qu’elle ne représente pas l’énergie de Montréal en 2013. Aucune trace poétique de notre imaginaire, de notre intériorité, qualité qui me semble essentielle pour tenir le grand rôle d’œuvre de métropole".

    Pourquoi ne pas proposer aux artistes d’ici une œuvre qui nous rassemble et nous ressemble à l’occasion du 375e anniversaire de la ville de Montréal par Maisonneuve et Jeanne Mance?

  • Francois Piazza - Inscrit 28 janvier 2013 11 h 34

    Laissez Calder en son lieu.

    N'oublions pas que ce Calder a été déménagé déjà une fois. Ce qui permit de l'insérer d'abord dans une perspective ( du canal en passant par les jets des fontaines jusqu'au Biodome) ensuite en aménageant autour de lui, un ensemble panoramique donnant une vue de Montréal unique. Un plaisir pour les touristes et les photographes étrangers.... qui ne viennent pas sur l'île que pour le Grand Prix.
    Outre le fait qu'il y a d'autres sculptures ( L'Homme en bleu ) dans l'ile qui mériteraient un déplacement, ajoutons que les frais de démantèlement, de transports et de remontages, sans oublier les études de perspectives et l'aménagement du lieu, couteraient très cher.
    D'autres sculptures à Montréal ? Pourquoi pas ? Un Vaillancourt fait sur mesure pour le carrefour Avenue des Pins coûterait moins cher, en plus d'être un jalon temporel de l'évolution urbaine de Montréal

    • Marie-Michelle Poisson - Inscrite 28 janvier 2013 19 h 44

      Voici le contexte dans lequel il faudrait pouvoir replacer ce débat.
      Il faut lire attentivement le Plan directeur de mise en valeur et de développement du Parc des Îles (1993) pour comprendre ce que nous avons perdu au cours des années. http://www.villes-ephemeres.org/2011/12/plan-direc
      Nous avons été dépossédé d'un parc patrimonial, le plus ancien de Montréal. Montréal en a perdu la propriété et la gestion au profit des promoteurs d'événements clinquants ( qui pourraient tout aussi bien se dérouler dans un lieu moins sensible et plus adéquat d'un parc patrimonial...).

  • Luc Lussier - Inscrit 28 janvier 2013 12 h 54

    Non

    L'oeuvre de Riopelle était effectivement peu visible lors de son emplacement autour du stade. J'avoue en avoir appris son existence lors de son déménagement... Mais qu'a-t-on fait pour la mettre en valeur tout ce temps passé sur ce site? C'est maintenant que l'on songe ( et développe ) un pôle d'attraction réel sur l'esplanade du Stade...

    Quant à l'oeuvre de Calder, je crois qu'elle devrait effectivement rester où elle est puisque qu'elle a été produite pour l'Expo 67, Terre des Hommes (d'où son titre non?).

    Et ceci malgré que je sois fatigué des éternels rappels de L'Expo ( que l'on «fête» tous les cinq ans) ainsi que de l'impossibilité de la «fréquenter tranquillement» les dimanches d'été depuis déjà trop d'années à mon goût...D'ailleurs les dimanches d'été on entend cette musique partout où l'on se trouve sur l'île Ste-Hélène et même au-delà. Parlez-en aux résidants de la Rive-Sud...