Violence de soirée électorale - Lever le tabou

« Attentat politique » : les termes sont si souvent galvaudés de nos jours que plusieurs ont qualifié de grossière exagération leur utilisation par la première ministre Pauline Marois, dimanche à Tout le monde en parle, pour qualifier l’acte présumé de Richard Bain, le soir du 4 septembre au Métropolis.

Depuis trois mois, un cortège de voix insistent sur le fait qu’il ne faut pas « exagérer » ; que c’était simplement le geste d’un « fou » traversant une période de crise. Certes, c’est un homme isolé, en robe de chambre, qui a agi ce soir-là ; il n’y a, à l’évidence, pas eu complot.


Refuser de penser l’événement dans toutes ses dimensions, en réduisant l’affaire au geste d’un désaxé, n’a rien de nouveau. L’auteure de L’ouragan homicide, L’attentat politique en France au XIXe siècle (Champ Vallon, 2011), Karine Salomé, a expliqué dans plusieurs interviews que de désigner comme « fou », « fanatique », « exalté », « l’attentateur », est une constante de l’histoire.


Le procès de Richard Bain n’a pas encore eu lieu et certains aspects restent à clarifier. Les parties devraient d’ailleurs être de retour en cour vendredi. « L’ensemble des éléments de preuve et l’acte d’accusation ont été traduits en anglais à la demande de l’accusé », a-t-on pu lire dans une dépêche en octobre. L’homme fait face à seize chefs d’accusation, dont un de meurtre prémédité de Denis Blanchette, trois de tentative de meurtre, un de voies de fait graves et un d’incendie criminel.


Qu’est-ce qu’un attentat, selon le Trésor de la langue française ? « Entreprise criminelle perpétrée contre une personne ou contre une communauté, et particulièrement dans un contexte politique. » Cela ressemble bien aux crimes dont est accusé M. Bain, non ?


Et pourquoi cette réticence, au Québec, à qualifier l’événement d’« attentat politique » ? Après tout, c’était un soir d’élection. L’homme s’est présenté à une réunion politique. Il aurait vociféré des propos à teneur politique : « It’s payback time », « Les Anglais se réveillent ! » Le lendemain, il a téléphoné à une station de radio. Assez lucide pour taire le sujet de la fusillade, il a toutefois expliqué en 38 minutes sa vision politique d’une partition de l’île de Montréal. D’accord, il a aussi parlé de ses visions de Dieu…


Mais qu’une personne, même désaxée, mette le feu à quelque institution religieuse et on n’hésitera aucunement à parler - avec raison - d’un geste « politique » de rejet, de haine. Pourquoi, dans le cas des accusations contre Bain, y a-t-il une réticence ne serait-ce qu’à débattre du caractère politique, anti-souverainiste, voire francophobe de ces comportements ? Le faire n’inculpe aucunement l’ensemble des anglophones du Québec. Qualifier les meurtres de Marc Lépine, le 6 décembre 1989, de misogynes, d’un « attentat contre les femmes », inculpait-il tous les hommes ? Non.


En somme, la première ministre a eu raison de lever le tabou.

12 commentaires
  • Bernard Gervais - Inscrit 4 décembre 2012 01 h 00

    Notre PM a dit la vérité

    J'ai entendu, moi aussi, ce que la premièr ministre, Pauline Marois, à dit à l'émission de Guy A. Lepage au sujet de ce qui s'était passé au Métropolis le soir des élections.

    Entièrement d'accord avec Mme Marois : il s'agissait bel et bien d'une tentative d'attentat la visant, notamment, parce qu'elle est chef d'un parti qui souhaite la souveraineté du Québec.

    Et merci au Devoir de ne pas avoir eu peur de lui donner raison concernant cette histoire avec le présent éditorial. On ne peut pas par contre, comme on le sait, en dire autant pour d'autres quotidiens !

    • Roger Lapointe - Abonné 4 décembre 2012 06 h 56

      Ils'agit bel et bien d'un attenatat politique planifié plusieurs jours à l'avance.
      Inversons la sitation en remplaçant le tueur par un francophone en sol Ontarien et vous verriez se lever toute la communauté anglophone d'un sel élan pour condamner ce geste politique.

  • enid bertrand - Inscrit 4 décembre 2012 05 h 48

    Je ne suis pas juriste, mais je trouve ça un peu risqué de la part de madame marois d'avoir tenu ces propos .

    Avec l'audience de l'émission en question, un avocat pourrait peut-être faire invalider un jugement défavorable à son client.

    Mais madame marois y aura gagner un certain capital de sympatie dont elle a tant besoin par les temps qui courrent. Les questions dégoulinantes de complaisance de Guy A. Lepage lui auront au moins permis ça.

    • Gilles Théberge - Abonné 4 décembre 2012 12 h 02

      Comme le disait Talleyrand, «Assurément les oies font moins de bêtises que celles que nous écrivons avec leurs plumes».

  • Jean Lapointe - Abonné 4 décembre 2012 08 h 39

    Ça ne nous est sans doute pas propre

    Vous écrivez: «Et pourquoi cette réticence, au Québec, à qualifier l’événement d’« attentat politique » ? Après tout, c’était un soir d’élection.»

    A vous lire j'ai l'impression que vous laissez entendre qu'il n' y aurait que chez nous qu'il y aurait une telle réticence.

    Il faudrait quand même éviter de nous en mettre trop sur le dos comme si au Québec les choses se passeraient autrement que dans les autres pays.

    C' est que nous ne sommes sans doute pas très différents des autres.

    Sans en avoir la preuve, je suis porté à penser que dans tous les pays il y a des gens qui ont du mal à voir la réalité telle qu'elle est lors que cette réalité remet en question leurs options politiques ou lorsque cette réalité les oblige eux-mêmes à se remettre en question.

    Bref, ce que je déplore c'est cette tendance que l'on observe chez certaines personnes à nous dévaloriser.

    Je trouve que c' est là une façon de faire à éviter.

    Mais ce n'était peut-être pas dutout ce que vous aviez en tête.

  • Bernard Dupuis - Abonné 4 décembre 2012 09 h 22

    Bravo! Le Devoir.

    De nombreuses questions se posent encore. Comment se fait-il que M. Bain provenant de Ste-Agathe soit arrivé au Métropolis juste à la bonne heure du discours de Mme Marois? Par qui en avait-il été informé? Comment se fait-il que M. Bain savait qu'il pouvait se diriger derrière le Métropolis et y trouver facilement un stationnement? Comment se fait-il que la porte arrière fût laissée sans surveillance par? Comment se fait-il qu'au moment de son arrestation, les policiers appelaient M. Bain par son prénom? Les policiers connaissaient-ils déjà M. Bain? Comment se fait-il que les policiers cherchaient absolument à l'empêcher de parler?

    Quel drôle d'empressement de la part de la plupart des médias, y compris RDI avec Mme Dussault, d'affirmer qu'il ne s'agissait que du geste d'un déséquilibré mental. Pourtant, l'hypothèse de l'attentat politique apparaissait bien possible dès le soir même. Comme disent souvent nos concitoyens anglophones: «si cela marche comme un canard, si cela crie comme un canard, si cela vole comme un canard, alors cela doit être un canard».

    Bernard Dupuis.
    Berthierville

    • Denis Carrier - Abonné 6 décembre 2012 21 h 28

      Je trouve vos commentaires très justes. J'ajouterais qu'il s'agit ici de la liberté de presse, rien de moins.

  • Jacques Gagnon - Inscrit 4 décembre 2012 09 h 47

    Pour beaucoup, oui

    Qualifier les meurtres de Marc Lépine, le 6 décembre 1989, de misogynes, d’un « attentat contre les femmes », inculpait-il tous les hommes ?

    • Gilles Théberge - Abonné 4 décembre 2012 12 h 04

      Ce que vous écrivez et un sophisme...