Médias sociaux - Faux journal intime

Finie l’époque romantique de la confession couchée sur les pages d’un journal intime parfumées de rose. Aujourd’hui, c’est le monde entier qui a droit à la confidence, de la plus banale tranche de vie aux déchirements personnels tragiques. Facebook et Twitter servent une illusoire intimité et un réseau de soutien aussi imposant qu’inefficace.
 
Une autre tragédie à faire pleurer a ému le Québec cette semaine quand, depuis Warwick, un père et ses deux enfants ont perdu la vie dans une scène qui a toutes les allures d’un infanticide suivi d’un suicide. Aux ingrédients habituels des drames familiaux (rupture difficile, conflit autour de la garde d’enfants) s’ajoute cette fois un accès direct aux confidences prémonitoires du père Jocelyn Marcoux, qui avait fait allusion à sa colère / détresse sur Facebook la veille du drame.
 
Le père expose sa rage devant un système judiciaire qui ne rend pas la justice dont il rêve, et il ajoute même qu’il comprend qu’un tableau aussi révoltant engendre des drames familiaux. Cette confidence a-t-elle alarmé des proches ? L’ex-conjointe, mère des enfants décédés, profite quant à elle de l’attente des policiers lui menant les tragiques nouvelles pour confier son désarroi sur sa propre page : la police s’en vient, on parle de trois morts, et si c’était les miens…
 
Facebook joue un bien piètre rôle de psychologue. Une mer d’infos nourrit le monstre : enchevêtrement de révélations quotidiennes ennuyeuses avec, placés sur un même pied d’égalité sans la moindre nuance, des appels au secours véritables. Le réseau factice d’« amis » a eu tôt fait de démontrer que le nombre ne supplantera jamais la qualité. D’où l’inefficacité suprême de Facebook dans des moments précédant la tragédie.
 
Les bouteilles à la mer atteignent rarement un destinataire attentif alors que dans un paradoxe d’une tristesse infinie, l’on sent bien que derrière ce besoin immense qu’éprouve l’humain à confier du tout et du rien à l’univers se camoufle une immense solitude. Un isolement que traduisent les heures tardives auxquelles sont expédiés les courriels de même que la disponibilité de tous les instants des abonnés aux réseaux. Cela révèle l’omniprésence dans leur vie des écrans au détriment des humains.
 
Bien sûr, Facebook n’a rien d’un tyran. Mais ses adeptes — qui seront bientôt un milliard dans le monde — gagneraient à mieux maîtriser l’art de la transparence… À qui confier quoi ? Quoi dire au juste ? Et aussi : comment hiérarchiser comme récepteur ces téléréalités virtuelles et savoir intervenir lorsqu’il le faut ?
 
À travers des événements tragiques comme ce dernier en lice, des anonymes passent de triste manière au vedettariat. Mais il y a aussi dans l’ère 2.0 le courant contraire, lui aussi soumis aux mêmes difficultés de dosage de l’intimité à dévoiler : celui des personnalités publiques ayant recours à Twitter pour entrer dans la sphère privée des citoyens.
 
En France, la conjointe du nouveau président Hollande s’est rendue célèbre par un twitt intempestif, qui lui a valu à la une de Libération un titre-choc sous sa photo : « La première gaffe de France. » En pleines législatives, Valérie Trierweiler s’était permis un 140 caractères de soutien à l’adversaire de Ségolène Royal, l’« ex », mère des quatre enfants du président. Cela causa tout un tabac.
 
Plus près de chez nous, un nouvel adepte de Twitter a réussi en peu de temps à créer quelques remous. Le chef de la Coalition avenir Québec, l’allègre François Legault, s’adonne avec un dynamisme inspirant à des débats de phrases — et non de fond. Un entretien avec Martine Desjardins de la FEUQ tard en soirée et une de ces phrases hors contexte sur l’importance du salaire pour les femmes l’ont plongé en pleins remous. Cela nous renseigne de deux manières : si l’adhésion à Twitter vise à faire causer, l’homme est bien servi. Si elle vise en outre à nous montrer sa profondeur, le candidat devra fourbir d’autres armes.
 
Et gare à une autre illusion liée à Twitter : la fausse impression que les abonnés sont représentatifs de l’ensemble, alors qu’il s’agit souvent d’adhérents volontaires, qui aiment ceux qu’ils suivent. « Un réseau social c’est magique, parce que tout le monde qui te suit t’appuie », disait cette semaine Gabriel Nadeau-Dubois, de la CLASSE. « Mais ça peut être une traîtresse façade. »
13 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 14 juillet 2012 07 h 45

    Que font les journalistes quand ils se sentent seuls?

    Après avoir décrit Facebook comme un ramassis d'inepties et le journal intime parfumé de rose comme une vieille chose dépassée, il ne leur reste qu'à distiller à doses homéopathiques leur solitude dans les replis cachés de leurs chroniques quand ils sont chroniqueurs, éditorialistes quand ils sont éditorialistes.

    La solitude trouve toujours un chemin puisqu'elle est en partie inhérente à la condition humaine.
    Et il y a les épreuves de la vie qui n'épargnent personne, absolument personne.

    On fait ce qu'on peut quand la souffrance nous tenaille comme une rage de dents.

    Mais il y a des solitudes heureuses, salutaires.

    • France Marcotte - Abonnée 14 juillet 2012 11 h 08

      ...éditoriaux quand ils sont éditorialistes.

  • Jaber Lutfi - Inscrit 14 juillet 2012 08 h 19

    Parfois c'est efficace.

    Un ami Facebook, pétillant et esprit vif, en désarrois a laissé sous-entendre qu’il avait l’intention de se suicider. Des dizaines de personnes se sont mobilisées en moins de quelques minutes pour trouver son adresse dans un autre pays et lui envoyer une ambulance. Grâce à cette mobilisation des voisins l'ont secouru quelques heures plus tard alors qu’il était en plein délire noir. Il va beaucoup mieux.

  • Jean-François Couture - Inscrit 14 juillet 2012 09 h 08

    «La traîtresse façade»????

    Madame Chouinard,

    La gaffe de VT: «Cela causa tout un tabac.»

    Eh! oui. «Tout un tabac»! Mais pourquoi tout ce «tabac»? Tout simplement parce que les médias dits «sérieux» se sont emparés de la chose et l'ont diffusée sur la planète. Journaux, magazines, radios, télés se sont offert un régal avec cette «malbouffe communicationnelle» au point d'en faire un événement quasi planétaire.

    Quand la «poutine», cet informe plat de «frites-fromage-en-crottes» noyé dans une sauce brune tirée d'un sachet de poudre
    est-elle devenue «quelque chose»? Quand quelques chroniqueurs dits «gastronomiques» l'ont placée quelque part en belle place dans un de leurs papelards. Pas sur Twitter. Mais je suppose que si un personnage connu, genre le président US avait «twitté» s'en être régalé lors de son passage au Canada, cela aurait été une tout autre histoire car, là encore, les médias dits «sérieux» auraient relayé l'affaire.

    Mais si vous n'êtes pas connu(e), ne comptez pas sur les médias dits «sociaux» pour le devenir à moins d'avoir le profil idoine, genre «Kardashian». La preuve, personne n'a réagi à ce texte profondément inquiétant et explicite de ce père de Warwick. Personne! Mais son «ex» a trouvé le temps de «Fécebouker» l'appel de la police qui «s'en vient chez elle». C'est dire l'étrange fascination qu'exerce ce «fast food» avec ses calories vides, son gras et son sel en surabondance malgé les portions réduites.

    À quand un documentaire du type «Supersize Me» mais s'adressant cette fois à la malbouffe communicationnelle? Je suis certain qu'on en apprendrait de belles même si, instinctivement et intuitivement, on en a déjà une bonne idée.

  • France Marcotte - Abonnée 14 juillet 2012 09 h 19

    Que fait le nanti quand il se sent seul?

    Il se noie dans le travail, il prend un billet pour Rio, il écume les bars et les lupanars...il s'agite et s'épuise et revient au bureau apparemment frais et dispo.

    Les pauvres gens n'ont jamais su cacher leurs sentiments, ils n'en n'ont pas les moyens non plus.
    Ils étalent leur misère sur les cordes à linge, leurs vêtements bon marché trahissent leur infortune.

    Et quand ils parlent, ils n'ont que de pauvres mots tordus par l'ignorance...mais depuis qu'ils «écrivent» sur Facebook, il se pourraient qu'ils parlent de mieux en mieux.

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 14 juillet 2012 15 h 00

      Les vrais pauvres, Mme Marcotte, n'ont souvent même pas accès à l'internet. Faut pas croire que tout le monde au Québec ou ailleurs est branché: pour vivre dans ce qu'on appelle un logement social, je sais de quoi je parle.

      Entre les riches et les pauvres, il y a toute une marge... et ceux en dehors de la marge.

  • Michel Leclaire - Inscrit 14 juillet 2012 11 h 53

    Justice vous dite?

    "Le père expose sa rage devant un système judiciaire qui ne rend pas la justice dont il rêve..."

    Il a raison, il n'y a pas de "justice", que des préjugés. Il est exact que les hommes ont, actuellement le fardeau de la preuve, au contraire des femmes. Nous voyons la résultante.

    Michel Leclaire, B.A., LL.L.

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 14 juillet 2012 15 h 51

      Vous prenez la phrase de Mme Chouinard au pied la lettre et vous en servez pour faire d'une généralisation une réalité incontestable. Personne n'a la justice dont il ou elle rêve.

      Il est vrai que la justice a un certain penchant du côté des femmes dans les affaires de garde d'enfant, mais il est vrai aussi que de plus en plus d'hommes l'obtiennent. On ne connaît rien de la vie de ce couple. Il est vrai aussi que les victimes de crimes violents et à caractère sexuel sont très majoritairement des femmes qui n'ont absolument rien à voir avec la garde d'enfant.

      Il ne faut pas verser dans un intégrisme de la guerre des sexes ni d'un côté ni de l'autre. Rien n'est si simple... Le coeur du problème tient principalement dans le fait que les groupes d'aide aux hommes manquent terriblement de ressources et aussi que les hommes, malheureusement, ont moins tendance à se confier, à parler de leur misère émotionnelle. Michel Dorais l'a très bien exprimé dans son livre "Ça arrive aussi aux garçons" qui traite des abus sexuels dont ils sont aussi victimes. Ça en a pris du temps avant que ceux ci dénoncent et ce n'est pas pour rien: selon l'auteur les hommes à cause des valeurs et de la culture qui est la nôtre se sentent finalement plus à l'aise en tant qu'agresseur que victime.

      Il ne faut pas faire de ces malheureux qui passent à l'acte des héros, justifier leur malheur et celui qu'il sème autour d'eux, mais agir pour qu'il y en ait de moins en moins.

      Céline A. Massicotte

      Ex membre du RIMAS (Regroupement des intervenants en matière d'agression sexuelle)

    • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 16 juillet 2012 08 h 23

      Madame Massicotte,

      « ... les hommes, à cause des valeurs et de la culture qui est la nôtre, se sentent finalement plus à l'aise en tant qu'agresseur que victime.»

      La culture qui est la nôtre??? Et les musulmans, alors? La charia, ça vous dit quelque chose?

      Desrosiers
      Val David