Conflit étudiant - Gardiennes du Senti

Formidable et étrange pépinière que cette CLASSE féministe, plutôt radicale que conciliante, en lutte contre toute forme d’oppression, rageuse dans la défense de ses principes, quitte à renoncer à des milliers de dollars de soutien. Dans une société où serpentent collusion, corruption et éthique bafouée, cette organisation offre une spectaculaire leçon de cohérence… qui dérange.

L'humour pourrait précisément servir à se moquer de cette drôlerie que sont les Gardiens et Gardiennes du Senti, un comité féministe chargé de noter les tensions et malaises lors des congrès de la CLASSE, soucieux de respecter l’égalité hommes-femmes, et attentifs à ne pas sombrer dans un système marqué par les stéréotypes. Mais ce serait trop facile. Et un brin paresseux. Cette originalité, il est vrai, ne cadre pas du tout avec nos modes de fonctionnement conçus à l’équerre, mais elle est en accord parfait avec les principes prônés par le groupe étudiant.


Il faut gratter plus loin que la singularité de la CLASSE pour comprendre combien, sur le terrain des principes, il était tout à fait naturel de ne pas s’associer spontanément à un spectacle-bénéfice d’humoristes indignés, si louable soit par ailleurs l’intention des artistes. Cohérents : voilà ce que sont les membres de la CLASSE. Parfaitement cohérents.


Ainsi, dans une logique de lutte contre toute forme d’oppression, les combats étant liés les uns aux autres, comment en effet pourfendre la marchandisation de l’éducation mais rester coi devant celle du corps des femmes ? En émettant des réserves sur le discours sexiste et homophobe de certains humoristes, les membres de la CLASSE n’ont rien révélé d’inédit ; voilà belle lurette que l’on sait que le fourre-tout du rire compte des envolées fines, mais frôle aussi les bas-fonds de la vulgarité. En refusant de se taper sur les cuisses en entendant des blagues de zizi, ces protestataires associés à des puristes-puritains n’ont été en fait que conséquents à leur cause. Une vertu plutôt rare dans une société en mal de gardiens du « senti ».


On discourra encore longtemps sur les développements du conflit étudiant devenu crise sociale avant d’en saisir toutes les nuances, mais il est vite apparu dans la polarisation extrême des échanges que le fossé séparant les camps était affaire de principes plus que de chiffres. Voilà l’étiquette de la CLASSE, exaspérante à souhait pour tous ceux qui aimeraient qu’elle entre dans le moule de la réponse toute faite : au moment de dénoncer la violence ; au moment de rappeler les origines de la désobéissance civile ; au moment de dénoncer la connivence de certains empires médiatiques. Chaque fois, on a dû attendre un retour au congrès, la tombée d’un mandat, l’exposé des nuances, ouf !


Tout cela, de même que le refus d’adhérer spontanément aux rires gras des humoristes, n’est donc qu’harmonie parfaite avec les principes guidant une cause, si vaste soit-elle.


En théorie, tout baigne. Mais sur le plancher des vaches, où les pragmatiques dénouent les crises et les idéalistes naïfs les enveniment, on peut comprendre que l’élan du coeur des humoristes ait été freiné par cette froideur apparente de la CLASSE. Eh quoi? On vous tend une main, et vous nous offrez la gifle ? Dans la conclusion de cette affaire d’humoristes, les jumelles Rozon ont toutefois eu l’élégance d’affirmer le respect des fondements de la CLASSE, même si l’argent ne sera pas directement retourné au groupe.


Cette hauteur a cruellement manqué lors des nombreux épisodes ayant opposé le mouvement singulier à ses détracteurs. Et la CLASSE, au passage, engrange une autre leçon : quelle richesse que la défense des principes ! Mais cela laisse les coffres à sec.

  • Yves Claudé - Inscrit 28 juin 2012 02 h 53

    Des cours d’été à l’École nationale de l'humour pour les militant-E-s de la CLASSE ?

    Madame Chouinard semble être tombée sous le “charme discret” … des Gardiens et Gardiennes du Senti ! S’agirait-il d’une nostalgie du sectarisme et du dogmatisme des “marxistes-léninistes” maoïsants d’une génération précédente ?

    Alors que les “ml” s’abreuvaient au traditionnalisme qui suintait à travers les failles d’une révolution chinoise inachevée, une nouvelle vague militante également sectaire et dogmatique s’est constituée, celle des “anarcho-staliniens”, qu’il faut se résoudre à qualifier ainsi, même si la juxtaposition de ces deux termes peut paraître étonnante.

    C’est pourtant dans le même creuset de la petite-bourgeoisie radicale que les “anarcho-staliniens” se sont développés, cultivant un mythique révolutionnarisme et pour certains une nouvelle version de l’ouvriérisme qui trahit objectivement ce que fut le mouvement ouvrier libertaire, alors qu’ils tentent dans la même dynamique que les “ml”, de s’approprier les appareils politiques de certains mouvements sociaux. Étrangers à la mystique chinoise, les “anarcho-staliniens” ont massivement absorbé le puritanisme anglo-saxon à travers une correction politique allergique à toute forme d’humour, comme on peut le constater entre autres dans la prose du groupuscule Hors-d'Øeuvre, qui s’agite dans Force étudiante critique.

    Comment ne pas se désoler de la dérive intégriste d’une porte-parole de la CLASSE, qui «n'a pas assisté à la représentation» du spectacle de la Coalition des humoristes indignés, mais qui peut quand même affirmer que «seule une minorité d'humoristes n'a pas proféré de blagues racistes, sexistes ou homophobes» (Le Devoir, 26 juin) ?

    Alors que la secte des Raëliens semble être elle aussi tombée sous le charme de la CLASSE (La Presse, 27 juin), il apparaît à la fois urgent et indispensable que les militant-E-s de cette association se recyclent en suivant des cours d’été à l’École nationale de l'humour !

    Yves Claudé

    • France Marcotte - Abonnée 28 juin 2012 05 h 59

      Vous auriez des leçons de "senti" à recevoir, monsieur, plutôt que de nous rabâcher constamment vos idées froides et toutes faites.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 28 juin 2012 09 h 50

      Ouf! vous ratissez bien large, ce matin, monsieur Claudé. Au point que je ne saisis souvent que le bout de l'aile de vos propos. Je m'abstiendrai donc de vous lancer de ces tomates bien senties... exprimant seulement le regret de devoir réfléchir à mon tour... ;-)

    • Claude Lachance - Inscrite 28 juin 2012 10 h 55

      C'est par les ""accomodements raisonnables ou pas," qu'on glisse notre conscience dans la marge.Si le crétinisme existe, et perdure, c'est qu'il y a une tolérance qui ne connait pas le poids des conséquences et de la honte qu'engendre certains propos.. La soi-disant générosité, qui agit pour s'approprier un habit qui cache son indigence... et montre sa vanité a la moindre critique, ramène le sujet sur le nombril rozoniste..Cela en dit long sur le sens qu'ils donnent à la générosité !!

    • Yves Claudé - Inscrit 28 juin 2012 13 h 36

      Précisions

      Le format de commentaire offert par Le Devoir ne permet pas un exposé élaboré des faits auxquels je me réfère, ni l’introduction de nuances qui seraient peut-être appropriées.

      Il reste que mes propos, que j’assume intégralement, ne relèvent aucunement du «senti» et encore moins du ressentiment, mais de l’expérience militante et de l’observation sociologique des faits.

      Certaines réactions sont assez semblables à celles qui se sont exprimées lorsque j’analysais dans la revue Chroniques le sectarisme et le dogmatisme fascisants des “marxistes-léninistes”, une culture politique que les ex-membres d’En Lutte, du Parti communiste ouvrier et du PCCML (Françoise David, Pierre-Karl Péladeau, Gilles Duceppe, etc.), ont massivement reniée après y avoir adhéré.

      Que vaut une solidarité, généreuse certes, si elle ne s’accompagne pas aussi d’une indispensable lucidité ? Un contrepoint factuel s’imposait, à l’élan de sympathie exprimé par Marie-Andrée Chouinard, malheureusement très décalé par rapport à la réalité d’une militance marquée par d’inquiétantes dérives.

      Je suis ouvert à toutes les critiques, à condition que l’on ne tente pas de m’imposer le port de lunettes roses !

      Yves Claudé

    • Martin Richard - Inscrit 28 juin 2012 13 h 40

      Merci pour ce billet qui nous sort de l’étouffante idéologie des curés, qu’ils soient noirs, brun, rouge ou rose.

      Martin Richard
      Montréal

    • Martin Richard - Inscrit 28 juin 2012 13 h 47

      J'ai corriger les fôtes..


      Merci pour ce commentaire qui nous sort de l’étouffante idéologie des curés, qu’ils soient noirs, bruns, rouges ou roses.

      Martin Richard
      Montréal

  • Gaston Bourdages - Abonné 28 juin 2012 07 h 34

    Cohérence et/ou «faire suivre les babines...

    ...des bottines»?
    Je m'incline devant cette interpellante voire dérangeante foi exprimée par ces dames alors que «collusion, corruption, éthique bafouée» déresponsabilisation, impunité, conscience élastique semblent être le lot de nombre de comportements contemporains.
    Est-ce «cela» être vraie(es), authentique(s), transparents(es) en accord avec son «senti» que ce refus d'argent(s). La prostitution peut revêtir tellement de sortes d'habits...Et qui ignore les forces de l'argent ou plutôt les forces que nous, humains, y accordons?
    Mercis madame Chouinard...vous avez fait «travailler» certains reliquats d'une misogynie qui a déjà été mienne.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages
    Simple citoyen - écrivain publié «en devenir»
    Saint-Valérien de Rimouski
    http://www.unpublic.gastonbourdages.com

  • Catherine Paquet - Abonnée 28 juin 2012 07 h 47

    ...harmonie avec les principes guidant une cause...

    Quels sont donc ces principes guidant la causes que promeut la CLASSE? L'éditorialiste aurait pu nous en exposer quelques uns.
    Est-ce que ce serait
    - La démocratie directe. C'est à dire que dans notre système politique et social, les citoyens élus à des fonctions ministérielles ou représentatives n'uairaient pas de mandat réel et durable. Ils devraient consulter les citoyens sur toute question le mondrement importante avant de prendre quelque décision que ce soit.

    - La désobéissance civile. Tout groupe de citoyen qui trouve que les conventions ou les règlements qui le frustrent un peu trop peuvent être enfreints si les objectifs de liberté et d'égalités ne sont pas immédiatement respectés. C'est à dire que vous vous arrogeriez le droit de passe au feu rouge si selon vous votre revendication est plus importante que cette "stupide" convention sociale.

    Vous voyez ou celà nous mènerait...

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 28 juin 2012 10 h 30

      Et un dictateur avec cela M Paquet?

    • David Boudreau - Inscrit 28 juin 2012 11 h 36

      M. Paquet, lorsque les citoyens élus à des fonctions ministérielles seront imputables de leurs manquements, on pourra peut-être commencer à croire au début d'un commencement d'une démocratie comme telle que vous la concevez. Pour ma part, représentativité devrait aller de pair avec imputabilité. Les reproches adressés à Mme Courchênes dans le rapport du vérificateur général me permettent de penser qu'elle n'a plus la légitimité pour représenter le peule. Votre exemple de passage au feu rouge est complètement hors-sujet.

    • Gilles Théberge - Abonné 28 juin 2012 17 h 34

      Peut-être que monsieur Paquet voit les choses avec un prisme Ontarien voire Canadian dont on sait que la mentalité éloigne radicalement de la sensibilité d'ici.

  • Georges Stefan - Inscrit 28 juin 2012 07 h 48

    Volte-face

    Je crois que la racine du problème, que vous ne semblez pas évoquer, est l'idée que ce groupe ait effectué une volte-face sur la question. En effet, il est légitime de refuser de s'associer aux humoristes pour les raisons que vous décrivez, mais si j'ai bien compris le cours des évènements, la CLASSE a accepté de s'associer au spectacle et de promouvoir l'évènement pour ensuite tourner la tête avec mépris lorsqu'on leur part des profits. C'est cette incohérence qui cause un malaise chez les humoristes, je crois.

    Deuxièmement, je suis d'accord avec vous sur l'idée que la structure de décision de la CLASSE permet de maintenir une certaine nuance sur les enjeux. Toutefois, elle présente aussi une tare importante selon moi. En effet, certaines décisions, telles que se prononcer sur la violence, ne devraient pas nécessiter plusieurs jours/semaines de réflexion et une consultation de tous les membres tellement la position légitime à adopter est clair. Tergiverser sur la question fait croire au grand public que les militants hésitent à se positionner pour ou contre la violence...

    Ainsi, je crois que l'ajout d'un pouvoir exécutif à la structure décisionnelle, avec des pouvoirs limités et un mandat clair sur certaines questions augmenterait l'efficacité de cette association sans pour autant miner les principes de démocratie directe qu'ils défendent.

  • Raymond Chalifoux - Abonné 28 juin 2012 08 h 17

    " Cette hauteur a cruellement manqué..."

    Merci chère madame d'en parler et d'apporter ainsi un peu "d'éclairage", de lumière, donc, dans toute cette histoire de crise étudiante bien plus "large" (un terme qui nous est devenu familier...) que le gouvernement en place ne l'a jamais imaginé ou prévu dans ses pires cauchemars...

    Une crise que les gouvernants actuels du Québec, politiciens aguerris s'il en est et qui les ont toutes déjà vues, les "MANOEUVRES" (les "coups fourrés) ou pour les avoir déjà pratiquées ou pour les avoir eux-mêmes subies au cours de leur longue carrière (marquée par le succès!) dans cet univers brumeux, vaseux, aux allures de fond de ruelle malodorant ou tout est permis, c'est-à-dire celui de la politique "professionnelle", calculatrice, mesquine, vicieuse, machiavélique sinon quasi démoniaque, une arène ou la fin justifie TOUS les moyens, y inclus les policiers ou militaires pendant ces périodes bénies durant les quelles on détient pour le bien général - qui inclus bien sûr le sien propre – les rennes du "pouvoir démocratique"...

    En pareil paysage donc, pas étonnant que ces idéalistes boutonneux ou en jupe carreautée et bas trois quarts ou presque, déstabilisent, dérangent et fassent suer qui vous savez...

    Ces 5 mots tout simples donc, mais alignés dans l'ordre choisi par vous : "CETTE HAUTEUR A CRUELLEMENT MANQUÉ" , résument à eux seuls l'immense faute de comportement dont se sont rendus coupables ceux qui présentement dirigent le Québec, soit de s’être comportés en politiciens à la veille de demander un renouvellement de mandat, plutôt qu’en chefs d’État capables (et tenus de le faire et par « devoir » et par respect de leur serment de servir!) de s’élever au-dessus de la mêlée pour maneouver, par voie de médiation « magistralement » menée (comme dans ce que le mot magistrat a de plus noble..) pour défaire le nœud de cette affaire d’augmentation de frais bien mal amenée dès le départ.

    • Gaston Bourdages - Abonné 28 juin 2012 08 h 45

      Monsieur Chalifoux...je me permets de faire «du pouce» sur votre merci pour, à mon tour, humble, je l'espère, vous remercier pour cette nourrissante et intelligente critique du «papier» de Madame Chouinard. J'aime le ton posé, réfléchi voire calme de votre prose.
      Mes respects,
      Gaston Bourdages
      Simple citoyen - écrivain publié «en devenir»
      Saint-Valérien de Rimouski
      http://www.unpublic.gastonbourdages.com

    • Sylvain Lévesque - Abonné 28 juin 2012 09 h 04

      Très pertinent commentaire, qui remet la lumière la triste réalité de notre gouvernance que la crise étudiante a eu le mérite de mettre en lumière. Les attitudes extrêmement démocratiques (nouvel axe d'analyse politique : les extrêmes-démocrates vs les extrêmes-obscurantistes ?) de la CLASSE ont déstabilisé la grande majorité de nos "élites" et de nos concitoyens, parce qu'il faut plus que 30 secondes d'écoute et de réflexion pour comprendre le sens de leurs actions.
      Merci à M-A Chouinard pour avoir pris le temps de poser un regard nuancé et non-complaisant sur l'existence de ce groupe.